Skip to main content

Full text of "La chanson du Chevalier au Cygne et de Godefroid de Bouillon. Publiée par C. Hippeau"

See other formats


m^ 


^ 


ICM 
iOO 

:0> 


ICO 


ICO 


^;1#  ''. 


r 


^ 


> 


7 


"X 


>- 


> 


/ 


-^ 


h^ 


r; 


k. 


h 


>■ 


.^ 


/ 


y 


K    ■^ 


JJ  —■ 


>(. 


/T 


r 


X. 


f  >^ 


V_^/ 


-t 


V. 


r 


^ 


/.- 


N..^^ 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lachansonduchev01hipp 


COLLECTION 

DES    POÈTES    FRANÇAIS    DU    MOYEN    AGE 


LA  CHANSON 
DU  CHEVALIER   AU   CYGNE 

ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON 


TIRÉ    A    30P    EXEMPLAIRES 

sur  papier  vélin. 


Tous  droits 


liiFBIME  PAR    TIEVILLE   ET   CAPIOJIOKT,   RCK   DES  POITEVLNS,  6,    A    PARIS 


^ 


LA   CHANSON 

DU 

CHEVALIER  AU  CYGNE 

ET     DE 

GODEFROID  DE  BOUILLON 

PUBLIÉE 

Pau    Or  HiP  PEAU 


PREMIÈRE    PARTIE 

LE    CHEVALIER  AU   CYGNE 


<f\\ 


PARUS 

CHEZ  AUGUSTE  AUBRY 

L'UN   DES   LIBRAIRES   DE   LA    SOCIÉTÉ    DES    BIBLIOPHILES    FRANÇOIS 
18,   RUE   SÉGUIER   (SAINT-ANDBÉ-DES- ARTS). 


M.  D.  CGC.  LXXIV 


C5-iq 

1874 


<iL^* 


liNTUODUCTION 


M.  Henry  Gibbs,  membre  de  la  Société  pour  la 
publication  des  textes  en  ancien  anglais  [Early 
English  Text  Society)^  a  publié  à  Londres,  en  1838, 
sous  le  titre  de  :  The  romance  of  the  Chevelere  As- 
signe^ une  traduction  abrégée  du  poëme  français 
qui,  sous  le  titre  de  Chevalier  au  S  igné  ^  est  con- 
servé dans  un  manuscrit  du  British  Muséum 
(lo  E.  vr,  royal  collection).  Les  370  vers  que 
contient  le  poëme  anglais  répondent  aux  1083 
premiers  du  poëme  français ,  qui ,  d'après  les 
citations  que  lui  emprunte  M.  Gibbs,  diffère  peu 
de  celui  que  je  publie  ici  d'après  le  manuscrit  1621 
(ancien  7168)  de  la  Bibliothèque  nationale ^ 

Déjà  W.  Caxton  avait  imprimé  en  1481  une 
traduction  anglaise  de  V Histoire  de    Godefroy  de 


1 .  Comme  les  premiers  feuillets  de  ce  manuscrit  du  treizième 
.<iècle  ont  été  arrachés,  j'ai  été  obligé  de  demander  le  com- 
mencement du  poëme  au  manuscrit  105  de  la  même  Hiblio- 
Ihèque,  ce  qui  établit  entre  les  deux  parties  quelques  différences 
peu  impurlante?  dans  les  formes  orthographiques. 


11  INTRODUCTION. 

lioulogne  et  de  la  Conquête  de  Jérusalem  :  une 
traduction  anglaise  du  Chevalier  au  Cygne  avait 
été  imprimée  en  1512  par  Wynkyn  de  Worde, 
et  une  réimpression  du  même  ouvrage  avait  été 
publiée  par  ^Yilliam  Copland,  à  l'instigation  d'E- 
douard, duc  de  Buckingham,  descendant  du  Che- 
valier Helyas^  et  décapité  à  la  Tour  de  Londres 
le  17  mai  1521.  Enfin,  une  première  édition  du 
poëme  anglais  publié  par  M.  Henry  Gibbs  avait 
été  mise  au  jour  par  M.  Edward  Vernon  Utterson, 
pour  le  Roxburge  Club,  en   1820. 

Ce  qui  donne  du  prix  à  la  publication  de 
M.  Gibbs  c'est  la  reproduction  par  la  photographie 
des  quatre  faces  d'un  charmant  coffret  en  ivoire 
du  quatorzième  siècle,  où  sont  représentées  les 
diverses  scènes  de  l'histoire  du  Chevaher  au  Cygne, 
telle  qu'elle  est  racontée  dans  la  plupart  des  niea- 
nuscrits  existant  à  la  Bibhothèque   nationale. 

Ces  manuscrits  ont  été  décrits  par  MM.  Paulin 
Paris  dans  le  tome  YI  des  Manuscrits  de  la  Biblio- 
thèque du  Roi^  Leroux  de  Lincy  (Bibhothèque  de 
l'École  des  Chartes,  tome  II,  1840-1841)  etdeReif- 
fenberg,  dans  son  édition  du  Chevalier  au  Cygne 
et  de  Godefroy  de  Bouillon  (t.  XI Y  de  la  collection 
des  Chroniques  belges  inédites). 

L'ouvrage  du  savant  belge  a  été  apprécié  et 
analysé  par  M.  Pauhn  Paris  dans  YUistoire  lit- 
téraire de  la  France. 


INTRODUCTION.  Ill 

Dans  mon  édition  de  la  Conquête  de  Jérusalem^ 
j'ai  indiqué  comment  les  trouvères  ont  rattaché 
la  fabuleuse  légende  du  Chevalier  au  Cygne  à  l'his- 
toire du  chef  delà  première  croisade,  trop  célèbre 
pour  que  l'imagination  des  poètes  ne  lui  trouvât 
pas  une  origine  miraculeuse.  Le  Chevalier  au 
Cygne  sert  donc  d'introduction  au  grand  cycle 
épique  où  sont  racontées  les  diverses  phases  de 
cette  glorieuse  expédition.  Il  est  probable  que  la 
légende  remonte-  à  une  origine  bien  antérieure  à 
l'époque  où  elle  a  été  plus  particuhèrement  ap- 
phquée  à  la  famille  de  Godefroy  de  Bouillon. 
Guillaume  de  Tyr  (qui  florissait  en  1187  et  avait 
cessé  d'exister  en  1197)  mentionnait  déjà  cette 
gracieuse  légende  et  l'opinion  qui  faisait  descendre 
du  Chevalier  au  Cygne  Godefroy  et  ses  deux  frères. 
Elle  se  popularisa  promptement  aux  treizième  et 
quatorzième  siècles,  grâce  aux  trouvères  français. 
Elle  fait  partie  des  histoires  dont  se  compose  le 
Dolopathos ;  Philippe  Mouskes  en  donna  un  ré- 
sumé dans  sa  volumineuse  chronique;  les  chan- 
teurs allemands  s'en  emparèrent,  et  entre  autres 
Conrad  de  AYiirtzbourg,  mort  en  1280,  auteur  du 
Schican  Ritter,  l'auteur  anonyme  du  Lohengrin,  et 
avant  eux  AVolfram  d'Eschenbach  dans  son  Par- 
civaL  On  vient  de  voir  que  les  poètes  anglais 
l'avaient  reproduite  aussi  d'après  la  version  fran- 
çaise. 


IT  INTRODUCTION. 

Quant  à  rorigine  de  la  légende  elle-même, 
aux  nombreuses  traces  qu'elle  a  laissées  dans  les 
poètes  ou  les  chroniqueurs  du  moyen  âge,  aux 
maisons  princières  de  l'Allemagne  ou  de  la  Bel- 
gique qui  se  sont  fait  honneur  de  descendre  du 
Chevalier  au  Cygne,  l'érudition  du  baron  de  Reif- 
fenberg  s'est  longuement  exercée  sur  ces  divers 
sujets  dans  son  introduction,  et  je  ne  puis  mieux 
faire  que  d'y  renvoyer  les  lecteurs  que  ces  ques- 
tions pourraient  intéresser. 

Les  manuscrits  de  la  Bibhothèque  nationale  et 
de  l'Arsenal  qui  contiennent  le  ChevaHer  au  Cygne 
offrent,  à  quelques  différences  près,  la  série  des 
faits  telle  qu'elle  se  trouve  dans  notre  manuscrit 
dont  on  Ura  le  résumé  à  la  table  des  matières. 

Le  sujet  en  est  connu  :  Béatrix,  femme  du  roi 
Oriant,  met  au  monde  sept  enfants.  Sa  belle-mère, 
Matabrune,  veut  les  faire  périr,  et  dit  à  son  fils  que 
sa  femme  est  accouchée  de  sept  chiens.  Béatrix  est 
jetée  dans  un  cachot.  Les  enfants  sont  sauvés  par 
un  ermite.  Ils  portaient  tous  en  naissant  des  colUers 
d'or  à  leurs  cous.  Ces  colliers  leur  sont  enlevés  et  ils 
sont  changés  en  cygnes  à  l'exception  d'un  seul, 
Élyas,  qui,  devenu  grand,  prouve  dans  un  combat 
singulier  l'innocence  de  sa  mère.  On  remet  les  col- 
hers  d'or  au  cou  des  enfants  qui  reprennent  la  forme 
humaine.  Un  des  colUers  ayant  été  fondu,  celui 
auquel  il  appartenait  reste  cygne.  C'est  lui  qui  sert 


INTRODUCTION.  V 

de  guide  à  Élyas  dans  ses  nombreuses  aventures. 
Il  épouse  la  duchesse  de  Bouillon.  Ils  ont  une  fille 
qui  sera  mère  de  Godefroi,  d'Eustache  et  de  Beau- 
douin.  Le  chevalier  au  cygne  fait  promettre  à  sa 
femme  qu'elle  ne  lui  demandera  jamais  ni  son  nom, 
ni  son  origine  :  cette  promesse  est  violée,  et  le  che- 
valier au  cygne  part  pour  ne  plus  revenir. 

Ce  départ  et  cette  disparition  du  chevaher  au 
cygne  laissent  l'esprit  sous  une  impression  mys- 
térieuse qui  atteste  chez  son  auteur  un  sentiment 
artistique  auquel  ses  continuateurs  sont  demeurés 
étrangers.  Après  avoir  épousé  l'héritière  de  Bouil- 
lon et  lui  avoir  donné  une  fille  qui  sera  la  mère 
des  trois  héros  qui  s'illustreront  par  leurs  exploits 
chevaleresques,  sa  présence  est  devenue  inutile  : 
il  quitte  la  scène  au  moment  où  la  légende  doit 
faire  place  à  l'histoire. 

D'autres  manuscrits  sont  sur  ce  point  plus  com- 
plets et  par  cela  même  moins  poétiques.  L'auteur 
a  jugé  à  propos  de  faire  retrouver  le  chevalier  au 
cygne  longtemps  après  son  départ.  Il  ne  suffisait 
pas  à  la  gloire  de  son  héros  d'être  l'aïeul  de  Gode- 
froi de  Bouillon  et  de  ses  frères.  Il  a  pieusement 
cru  le  rendre  plus  intéressant  en  le  représentant 
comme  un  saint  ermite,  comme  le  fondateur  d'une 
abbaye. 

Dans  les  manuscrits  en  question,  comme  dans 
celui  qu'a  publié  M.  de  Reiffenberg,  Élyas,  le  che- 


VI  INTRODUCTION. 

valier  au  cygne,  retourne  à  rillefort,  où  il  re- 
trouve son  père,  le  roi  Oriant  et  ses  frères.  Il 
fait  rechercher  les  deux  coupes  d'or  faites  avec 
un  des  colliers  et  restées  entre  les  mains  de 
l'orfèvre  qui  l'avait  fait  fondre  par  l'ordre  de  la 
reine  Matabrune.  Le  collier  est  déposé  sur  l'autel 
d  une  église,  où  se  célèbre  une  messe  solennelle 
et  à  laquelle  on  fait  assister  le  cygne,  fidèle 
compagnon  d'Élyas.  Au  moment  de  la  consécra- 
tion, un  miracle  s'accompht  et  le  cygne  reprend 
sa  forme  humaine,  à  la  grande  joie  des  nombreux 
assistants. 

Quant  à  Élyas,  il  va  s'établir  dans  le  lieu 
même  où  l'avait  reçu  tout  enfant  avec  ses  frères 
l'Ermite  qui  leur  avait  sauvé  la  vie.  Il  y  construit 
un  château  sur  le  -modèle  de  celui  de  Bouillon. 
11  dispose  les  lieux  de  manière  à  reproduire  une 
image  des  alentours  du  château  véritable,  donne  au 
bois  qui  l'entoure  le  nom  de  la  forêt  d'Ardenne,  y 
fonde  une  abbaye  et  se  voue  à  la  vie  monastique. 

Longtemps  après,  l'abbé  de  Saint-Trond  reve- 
nant de  Jérusalem  avec  un  de  ses  compagnons 
aperçoit  par  hasard  le  château.  On  lui  apprend 
qu'Élyas  devenu  moine,  comme  son  père,  s'est 
retiré  dans  l'abbaye.  Il  va  le  trouver,  obtient  de 
lui  des  donations  en  faveur  de  Saint-Trond.  Son 
compagnon  reçoit  en  même  temps  l'anneau  que 
la   duchesse  de  Bouillon    avait   donné  à  Élyas  le 


INTRODUCTION.  YII 

jour  de  son  mariage.  On  le  porte  à  celle-ci,  qui 
s'empresse  de  partir  avec  sa  fille,  la  belle  Ydain, 
l'épouse  du  comte  de  Boulogne.  Elle  trouve  le  che- 
valier au  cygne  mourant,  reçoit  son  dernier  soupir 
et  meurt  elle-même  de   douleur. 

Il  est  facile  de  voir  dans  ce  récit  l'intention  de 
rattacher  l'abbaye  de  Saint-Trond  au  souvenir  du 
chevalier  au  cygne  et  à  l'illustre  maison  de  Bouillon. 

L'auteur  de  la  partie  du  poëme  que  nous  éditons, 
et  qui  se  désigne  lui-même  au  feuillet  ol  de  notre 
manuscrit  sous  le  nom  de  Renaut,  a  ignoré  ou 
négligé  ce  détail. 

J'ai  suivi  pour  cette  édition  du  Chevalier  au 
Cygne  et  des  branches  suivantes  dont  je  prépare 
l'impression,  la  méthode  que  j"ai  apphquée  à 
mes  précédentes  publications  d'ouvrages  du  moyen 
âge.  Je  m'adresse  à  cette  classe  nombreuse  de 
lecteurs  qui  veulent  avant  tout  qu'on  leur  fasse 
connaître  la  langue  et  la  littérature  de  cette  époque  ; 
on  ne  saurait  trop  en  encourager  et  en  facihter 
l'étude.  D'autres  lecteurs,  sans  doute,  désireraient 
autre  chose.  Ce  sont  ceux  qui  n'attachent  de  prix 
qu'aux  éditions  savantes,  ceux  qui,  comparant  tous 
les  manuscrits  d\m  même  poëme  conservés  dans 
les  bibhothèques  de  la  France  et  celles  des  pays 
étrangers,  notent  scrupuleusement  leurs  rapports 
et  leurs  différences,  recueillent  toutes  les  variantes, 
corrigent  souvent   fort  arbitrairement  les   textes. 


VIII  INTRODUCTION. 

OU  les  reproduisent  sans  chercher  à  les  rendre  intel- 
hgibles  au  commun  des  lecteurs.  Je  n'ai  pas  besoin 
de  dire  que  je  ne  dédaigne  nullement  de  pareils 
travaux.  Ils  exigent  beaucoup  de  patience,  de  pé- 
nétration, et  surtout  beaucoup  plus  de  temps  que 
je  ne  pourrais  y  consacrer.    Mais  je  conçois   des 
œuvres  d'une    autre  nature,    et  j'avoue  qu'il   en 
est  que  je  préfère  de  beaucoup  à  celles  des  éru- 
dits  qui  ne  sont  qu'érudits  et  que  l'habitude  d'étu- 
dier mhmtieusement  de  petites  choses  rend  souvent 
insensibles  à  des  genres  de  mérite  que  je  tiens  en 
haute  estime  et  qui  ne  me  semblent  pas  incom- 
patibles avec  un  véritable  savoir.  En  me  bornant 
à  choisir  pour  ces  pubUcations  les  manuscrits  qui 
me  paraissent  offrir  les  textes  les  plus  anciens  et 
les  moins  imparfaits  et  à  les  éditer  avec  toute  l'at- 
tention et  tout  le  soin  dont  je  suis  capable,  j'ai 
la  conscience   de   faire  une   œuvre  modeste  sans 
doute,  mais  utile  :  je  me  résigne  donc  sans  peine 
à  ne  point  obtenir  des  suffrages  auxquels  je  n'as- 
pire imllement,  et  à  faire  tous    mes    efforts  pour 
mériter  ceux  du  public   auquel  je  m'adresse. 

C.    HIPPEAU. 


LA  CHANSON 

DU 


CHEVALIER  AU    CYGNE 

ET    DE 

GODEFROID   DE   BOUILLON 


Préambule  de  l'auteur.  Il  va  raconter  l'histuiic  du  Chevalier  au  Cygue  ot  de 
ses  frères.  Ce  n'est  point  un  roman  de  la  Table  ronde  :  c'est  une  histoire 
véritable. 

OR  entendez,  segnour,  que  Dius  vos  doinsl  science  : 
S'oiiés  bonne  canchon  de  moult  grant  sapience; 
Aine  n'oït-on  si  vraie  despuis  le  tans  Silence. 
Geste  canchon  ne  veut  noise,  ne  bruit,  ne  tence, 
Mais  douçour  et  escout  et  pais  et  révérence. 
Du  Chevalier  au  Cisne  vos  dirai  la  prouvence. 
De  ses  frères  ausi,  com  furent  en  esrence. 
Mais  onques  bien  n'oïstes  la  première  naiscence, 

1 


2  LA  CHANSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE  [9-32] 

Comment  furent  tourné  à  grande  pestilence; 

Ancui  Torrés  par  moi.  Or,  m'en  doinst  Dix  consence  ! 

Segnour,  oiiés  por  Diu,  le  père  espiritable, 
Que  Jliesus  vos  garisse  de  la  main  au  diable  ; 
Tés  i  a  qui  vos  cantent  de  la  réonde  table, 
Des  mantiaux  engoulés  de  samis  et  de  sable; 
Mais  je  ne  vous  veus  dire  ne  mençogne  ne  fable; 
Ains  vos  dirai  canchon,  ki  n'est  mie  corsable, 
Car  ele  est  en  l'estoire,  ce  est  tout  véritable. 
En  escrit  la  fist  mètre  la  bone  dame  Orable, 
Qui  moult  fu  preus  et  sage,  cortoise  et  amiable, 
Dedans  les  murs  d'Orenge,  la  fort  cité  mirable. 

Segnour,  or  entendes,  bone  gent  assolue, 
S'oiiésbone  canchon,  que  n'est  gaire  seûe; 
L'estoire  en  a  esté  longuement  reponue, 
Aussi  com  li  solaus  qui  cuevre  sous  la  nue, 
Dedens  une  abeie  ;  mais  ele  est  fors  issue. 
Dès  or  veut  nostre  Sire  k'ele  soit  espandue 
Et  que  de  tous  preudommes  soit  oïe  et  seûe. 
Du  Chevalier  au  Cisne  avés  canchon  oûe  ; 
Il  n'i  a  si  viel  hom,  ne  feme  si  kenue. 
Qui  oncques  en  oist  le  première  venue. 
De  quel  terre  fust  nés  ;  mais  or  ert  entendue. 
Je  Fvous  dirai  raoult  bien,  se  Dix  m'est  en  aiue, 


'33-52]     ET  DE  GÛDEFROID  DE  BOUILLON. 


II 


Orians,  roi  de  l'île  de  Mer,  étant  avec  sa  femme  Béatrix,  aperçoit  une 
mendiante  ayant  deux  beaux  enfants  :  «  Dieu  a  donné,  dit-il,  deux  enfants 
à  une  pauvre  femme,  et  nous  n'avons  ni  fils  ni  fille!  d 

Béatrix  soutient  qu'une  femme  ne  peut  mettre  au  monde  deux  enfants  à  la 
fois,  à  moins  de  s'être  livrée  à  deux  hommes. 

SEGNOUR,  oiiés  canchon  qui  moult  fait  à  loer  ; 
Moult  est  bone  à  oïr,  bien  fait  à  escouler. 
L'estoire  en  fu  trovée  en  une  ille  de  mer; 
Par  son  droit  non  l'oï  L'Illefort  apeler. 
En  celé  ille  ot.  i.  roi,  ki  fut  gentix  et  ber  : 
Il  ot  non  Orians  ;  cités  ot  à  garder, 
Gastiaus  et  bours  et  viles,  pour  son  cors  honorer, 
Bien  pot  en  son  besoing  c.  m.  hommes  mander. 
Li  rois  ot  oncor  mère  et  s'ot  mollier  à  per. 
Sa  mère  ert  i  dyable,  pour  le  mont  encanler. 
Eleotnon  Matabrune,  ensi  Foi  nonmer. 
Aine  de  plus  maie  vielle  n'oit  nus  hom  parler. 
La  mollier  au  Segnour,  qui  le  viaire  ot  cler, 
Ot  à  non  Béatrix,  si  l'oï  apeler  ; 
Moult  par  fu  bone  dame,  nus  ne  la  doit  blasmer. 
Matabrune  la  vielle  ne  la  pot  onc  amer, 
Ainçois  lavout  tousjours  honir  et  vergonder. 

Un  jour  estoit  li  sire  et  la  dame  al  vis  cler 
Monté  en  une  tour,  pour  lor  cors  déporter. 
Il  regardent  aval,  si  ont  veii  aler 


4  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE         [53-81] 

Une  povre  mescine  et  ii  enfans  porter. 
Quant  li  sire  la  voit,  si  conmence  à  plourer, 
Des  biaus  ex  de  son  ciéf  en  va  Taige  couler. 
((  Certes,  fait-il,  ma  dame,  poi  nos  poons  amer; 
Oncques  Dix  ne  nous  vaut  fil  ne  fille  donner  ; 
Je  voi  une  mescine,  qui  là  quiert  son  souper, 
Qui  en  porte  ii  biaus,  Diu  en  doit  enourer  ; 
Ils  sont  andoi  jumel,  ce  poons  nous  prover. 
Andoi  sont  d'un  sanlant  et  paringal  et  per. 

((  Sire,  se  dist  la  dame,  vous  parlés  de  noiant  : 
Ne  crereie  pas  homme  en  ce  siècle  vivant 
Que  feme  puist  avoir  onsamble  c'un  enfant, 
S'a  II  hommes  nen  est  livrée  carnelmant. 
Un  en  puet  elle  avoir,  pour  voir  le  vous  créant, 
Ne  ja  plus  n'en  aura  en  un  engenremant.  » 
Li  sire  l'entendi,  moult  ot  le  cuer  dotant. 
«  Certes,  dist-il,  ma  dame,  vos  parlés  folemant  ; 
Dix  a  de  tout  pooir  ;  faus  est  qui  ce  n'entent.  » 

Par  son  parler  a-on  moult  grant  anui  souvent. 
Si  com  vous  orrés  dire,  se  Ihistoire  n'en  ment. 

Li  vespres  est  venu,  li  jour  va  déclinant, 
La  nuit  jeût  li  sire  lés  la  dame  vaillant. 
Par  le  plaisir  de  Diu,  le  père  omnipotent, 
Conçut  lues  vu  enfans  en  un  engenrement. 
Por  chou  ne  doit-on  dire  folie  à  essient  ; 
Or  reverra  la  dame  ses  faus  dis  de  devant. 
Moult  demainent  grant  joie  dus  k'à  rajornemcnt. 
Li  sire  se  leva  ki'sl  de  bon  essient. 
«  Certes,  dist-il,  ma  dame,  je  sais  à  essient, 


[82-103]  ET   DE   GODEFROÎD   DE   BOUILLON. 

Que  vous  estes  ençainle,  Dix  vous  doinst  tel  enfant 
Dont  nous  soyons  encore  honnoré  et  joiant!  » 
La  dame  se  merveille,  quant  son  seigneur  entent  : 
«  Dix  vous  en  face,  sire,  dist-elle,  voir  disant!  » 
Mais  ne  set  pas  la  dame  que  devant  l'uel  li  pent, 
Qu'il  n'eûst  si  pensive  desi  en  Orient. 
Li  sire  a  la  parole  laissée  en  sousriant, 
Au  moustier  en  alerent  sans  nul  delaiement; 
On  lor  fait  le  service  al  moutier  saint  Vincent. 
Cascuns  d'aus  i  offri  anel  d'or  u  d'argent. 
Après  messe  s'en  tornent,  dame  Diu  reclamant. 
Dès  or  mais  vous  dirai  de  la  dame  saçant. 
Qui  porta  vu  enfans  dusk'al  delivremant. 


III 


Béatrix  accouche,  pendant  Tabsence  de  son  maii,  de  sept  enfants  portant 
chacun  une  chaîne  d'argent  à  son  cou.  Matabrune,  mère  du  roi,  prend  la 
résolution  de  faire  périr  les  sept  enfants.  Désespoir  de  Béatrix. 

LA  dame  a  ses  enfans  portés,  si  com  devoit, 
Tant  que  che  vint  à  terme  que  délivrer  devoit. 
Au  délivrer  la  dame  point  de  feme  n'avoit, 
Fors  le  mère  al  segnour,  qui  noient  ne  Tamoit, 
Le  vielle  Matabrune,  qui  en  Dieu  ne  créoit. 
La  dame  se  délivre  k  duel  et  à  destroit, 
I  enfant  après  l'autre,  si  com  Dix  le  voloit. 
Au  naistre  des  enfants  vn  fées  i  avoit, 
Qui  les  enfans  destinent  que  cascun  avenroit. 
Ensi  que  li  uns  enfcs  après  l'autre  naissoit, 


6  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE       [104-132] 

Au  col  une  caïne  de  fin  argent  avoit. 

Le  vielle  s'esmerveille  quant  les  caïnes  voit; 

Ne  set  que  ce  puet  estre,  n'a  coi  ce  torneroit. 

Li  enfant  furent  né  et  bel  et  gent  et  droit. 

L'une  fut  une  fille  et  vt  fix  i  avoit. 

Le  vielle  se  pourpense  c'un  grant  murdre  feroit. 

Dyables  la  semont,  qui  ele  enor  faisoit. 

Tele  cose  pourpense  dont  venir  li  devoit 

Grant  honte  et  granl  anui  que  devisé  estoit. 

Dame  Dix  li  rendra  sa  déserte  et  son  droit  : 

Ele  sera  honnie  ains  k'ele  morte  soit. 

Li  enfant  furent  né,  ensi  con  je  vous  cant, 
Tout  VII  Tun  après  l'autre,  à  Diu  conmandemanl. 
Li  une  en  estoit  fille,  ce  trovons  nous  lisant; 
Et  li  VI  autre  furent  d'un  estre  et  d'un  sanblant. 
Cascuns  ot  à  son  col  caïnete  d'argent. 
Aunaistre  nen  ot  feme,  ne  petite,  ne  grant, 
Fors  que  la  maie  vielle,  qui  li  cors  Diu  cravant. 
Mère  estoit  au  segnour  et  Diu  n'avoit  nient  ; 
Moult  estoit  coviteuse  d'avoir  or  et  argent. 
Beatris  demanda  qui  erent  li  enfant  : 
*«  Beatris,  dist  la  vielle,  por  le  cors  st  Vincent, 
Je  vous  ferai  ardoir  à  mon  fil  le  vaillant  ! 
Ne  vous  souvient  or  pas  du  fort  devisement 
Que  vous  jurastes  si  le  Père  tout  poissant 
C'une  feme  ne  puet  avoir  c'un  seul  enfant 
S'a  II  hommes  n'estoit  livrée  carnelment. 
Or  puet  dire  me  sire  par  vostre  jugement 
K'à  VII  en  avés  jut  par  le  votre  commant.  » 


[133-154]         ET  DE  GODEFROID   DE  BOUILLON. 

Quant  la  dame  l'oït,  moult  se  va  esmaiant  ; 

Car  ele  aperçoit  bien  le  mal  pourpensement; 

Car  la  vielle  a  el  cors  Tanemi  souci aiant 

El  si  pourcacera  son  anui  moult  pesant. 

«  Dame  sainte  Marie!  dist  la  dame  en  ploranl, 

Roïne  couronnée,  mère  al  roi  tout  poissant, 

Ne  consentes  mon  cors  mener  vilainement  !  j^ 

((  N''a  mestier,  dist  la  vielle,  par  le  cors  saint  Vinceni 

En  la  sale  s'entorne,  si  apele  i  serjant, 

Et  icil  ot  non  3Iarkes,  se  Fesloire  ne  ment, 

Preudhom  fu  et  loiaus,  avoir  avoit  moult  grant, 

Hom  ert  la  maie  vielle,  qui  le  va  semonnant 

Que  il  face  une  cose  dont  li  va  depriant. 


IV 


Elle  ordonne  à  Markes,  un  de  ses  hommes,  de  prendre  les  enfants  et  de  les 
noyer.  Elle  porte  à  son  fils  sept  petits  chiens,  dont  elle  lui  dit  que  sa 
femme  vient  d'accoucher.  Le  roi  fait  jeter  Béatriï  au  fond  d'un  cachot. 


AMIS,  chou  dislla  vielle,  je  vous  ai  moult  amé; 
Rice  homme  vous  ferai  et  d'avoir  assasé, 
Oncques  ne  vous  donnai  un  denier  monneé  ; 
Oncor  vous  ferai  bien,  se  je  vif  par  aé; 
Et  bien  devés  pour  moi  faire  ma  volenté. 
«  Dame,  dist  li  preudhom,  ja  nen  ert  trestorné 
Que  je  pour  vous  ne  face  quanque  vous  vient  à  gré 
—  Ja  ne  vous  en  kerrai,  dist  la  vielle,  par  Dé, 
Pusquevous  le  m'aies  fiancie  et  juré.  » 


8  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE       [  155-183] 

Li  preudhom  li  fiance  volontiers  el  de  gré. 
Mais  se  il  le  seiist  k'ele  eiist  enpensé, 
Ne  li  liançast  pas  pour  l'or  d'une  cilé  ! 
Et  la  vielle  li  a  son  affaire  conlé. 
«  Amis,  ce  dist  la  vielle,  pour  Sainte  Ternité, 
De  la  fememon  fil  me  sont  vu  enfant  né, 
Portés  les  tous  noiier,  si  n'en  soit  trestorné; 
Moi  n'en  caut  en  rivière,  en  mares  ou  en  gué; 
S'il  estoient  noies  bien  averoie  ouvré. 
Haslés  vous,  bons  amis,  trop  avés  dcmouré  ; 
Or  gardés  sur  vos  ex,  que  ce  soit  bien  celé; 
Que  se  par  vous  estoit  anoncié,  ne  parlé, 
Je  vous  feroie  pendre  à  un  ai^bre  ramé!  » 

Quant  li  preudhom  Tentent,  de  paour  a  tranllé; 
Ne  l'ose  contredire,  tant  doute  le  mauffé; 
Si  li  a  olroiié  toute  sa  volenté. 
«  Amis,  ce  dist  la  dame,  que  buer  fustes  vous  néf 
Or  et  argent  et  robes  vous  donrai  à  plenté 
Et  si  vous  francirai,  ains  que  Tans  soit  passé. 
Jouvais  pour  les  enfans,  et  vous  ci  m'atendez.  ■» 
((Dame,  dist  li  preudhom  qu'ele  a  espoenté, 
Vostre  plaisir  ferai  et  votre  volenté.  » 
Puis  dist  entre  sesdens  :  a  Caitis,  maleûré! 
Comment  ferai  tel  murdre  et  tel  desloiauté? 
Ce  sont  enfant  le  roi  que  tant  a  désiré,  n 
La  vielle  s'en  torna,  s'a  les  enfans  trouvé. 
Que  la  mère  avoit  mis  delés  li,  lés  à  lés. 
Ele  s'ert  endormie,  que  son  cor  ot  lassé. 
Tous  VII  les  prent  la  vielle  et  s'es  en  a  porté 


[184-21-2]         ET  DE   GODEFROID  DE   BOUILLON. 

Oùmaikes  lalendoit,  dolans  etabosmé. 
«  Tenés,  dist  Matabrune,  cisl  .vu  maleuré  : 
Portés  les  tost  noiier,  si  en  ferés  mon  gré. 
Puis  demenrons  grant  joie,  quant  serés  retorné. 
Li  manger  et  li  boire  vous  seront  apresié.  » 
«  Dame,  distlipreudhom,  tout  à  vo  vole.nlé.  » 
Les  enfans  prent  tous  vu,  s'es  a  envolepé, 
Si  les  vaura  noiier,  ja  nen  ert  trestorné. 
Se  Jesu  Cris  n'en  pense,  par  la  soie  bonté, 
Moult  seront  li  enfant  maternent  ostelé  ; 
Car  la  vielle  a  du  tout  son  cuer  abandonné 
Au  dyable  et  au  mal,  ce  di  par  vérité. 

Dès  ore  s'en  va  Markes,  isi  faitierement, 
Et  la  vielle  s'en  torne,  qui  à  nul  bien  n'entent. 
Par  devant  un  celier  en  passa  tout  pensant, 
S^'a  veii  une  lisse  qui  eut  nouvelement 
Faonné  vu  kaiaus  en  un  destornemenL 
Ele  les  prent  tantost  tous  vu  en  son  devant, 
Et  la  lisse  a  tuée  à  i  coutel  trençant, 
En  un  pue  Ta  ruée  tost  et  isnelement. 
A  son  fil  est  venu  qui  joie  menoit  grant, 
Qui  atent  la  nouvele  que  sa  feme  ait  enfant. 
Quant  il  la  voit  venir,  sili  va  au-devant: 
«  Bien  vegniés,  bêle  mère,  dist  li  rois  Oriant.  » 

—  Biaus  fis,  li  dist  la  vielle,  trop  ai  mon  cuer  dolanl 

—  De  coi  ce  dist  li  rois,  par  le  cor  St  Vinçant?  » 

—  Jou  le  te  dirai  ja  sans  nul  delaiement  : 
Vostrefeme  a  eii  moult  lait  delivrement; 
Ces  VII  ciens  a  eii,  n'i  a  nul  autre  enfant  : 


10  LA  CHANSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE       [213-240] 

Vés  les  ci  trcslous  vu,  qui  sont  en  mon  devant. 
Ele  a  fait  contre  Diu  et  contre  toute  gent: 
Ele  n'est  pas  loiaus,  pour  voir  le  vous  créant. 
Biaus  fis,  faites  Tardoir  et  livrer  à  tormenl  ; 

11  n'a  si  desloial,  tant  con  courent  li  vent!  » 
Li  sire  a  tel  dolour,  quant  Taversiere  entent, 
Que  il  ne  set  que  dire,  tant  a  le  ciier  dolent. 
«  Dame  Sainte  Marie  !  fait  li  sire  en  présent, 
Jou  ne  cuidoie  pas,  en  ce  siècle  vivant 
Eùstplus  loial  feme^  mais  or  ne  Tcroi  nient, 
Ne  qui  plus  amast  Diu,  ne  son  conmandement!  » 
Tant  li  a  dit  la  vielle  qu'il  li  a  en  couvent 

Qu'il  l'ardraen  un  fu,  voiant  toute  sa  gent. 

«  Biaus  sire,  dist  la  vielle,  trop  targiés  longement! 

Justice  ne  doit-on  respiter,  tant  ne  quant.  » 

«  Biaus  fis,  ce  dist  la  vielle,  qui  Matabrune  a  non. 
Justice  qui  tant  large  ne  pris-je  un  bouton. 
Faites  la  tost  ardoir  en  fu  et  en  carbon, 
Vés  ci  le  prouvement  de  sa  dampnation. 
Les  VII  kaiaus  que  j'ai  ici  en  mon  giron. 
Biaus  fis,  faites  l'ardoir,  que  n'i  ait  racnçon; 
Et  gardés  que  ja  n'ait  pour  riens  confession.  » 
«  Merci,  ce  dist  li  sires,  qui  moult  estoit  preudhom; 
Quant  je  la  pris  à  feme,  si  nous  espousa-on, 
Ja  li  promis-je  droit,  voiant  là  maint  baron; 
Ja  par  moi  nen  ertarse,  je  l'vous  dis  en  preudhon; 
Mais  je  la  jeterai  en  ma  cartre  prefont, 
Et  si  n'en  istera  certe  se  morte  non. 


[241-269]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  11 

«  Biaus  fis,  ce  dist  la  Dame,  k'avés  à  delaier? 
Que  vous  n'osés  ardoir  vostre  maie  moUier. 
Il  n'a  plus  desloial,  tant  con  durent  li  ciel  : 
Puis  que  vos  ne  volés  ne  Diu  ne  vous  venger, 
Jou  la  ferai  ardoir  à  ii  sers  par  loiier, 
Ou  jeter  en  vo  cartre;  je  nen  ai  que  targier.  » 

—  Mère,  ce  dist  li  rois,  qui  redoute  pecié 
Faites  en  vo  plaisir,  quant  ne  l'volés  laisser.  » 
Et  le  vielle  s'entorne,  si  commence  à  hucier 

II  sers  de  pute  orine.  Malfaisant  et  Ricier: 
Ce  sont  doi  traïtor,  je  l'oï  tesmoignier; 
A  Matabrune  viennent,  ne  l'osent  delaiier. 

«  Dame,  ce  dist  Riciers,  vés  ici  Malfaisant, 
A  vous  sommes  venu,  dites  vostre  commant. 
Car  nous  ferons  pour  vous  tout  à  vostre  talant.  » 
«  Yenés  en  »  fait  le  vielle,  et  lors  en  va  devant  ; 
Dusques  au  lit  la  dame,  ne  se  vont  atargant. 
Lors  l'a  faite  saisir  al  put  serf  Malfaisant  ; 
Rier  les  mains  li  lie  d'une  coroie  grant. 
Le  vielle  de  ses  puins  la  va  al  dos  bâtant; 
Et  le  dame  s'escrie,  qui  le  cuer  a  dolant  : 
f(  Ahi,  lasse,  caitive,  con  dur  delivrement  ! 
Dame  sainte  3Larie,  con  dolerous  forment  ! 
Glorieuse  pucele,  secour  me  isnelement. 
Ahi  lasse,  dolente,  ù  sont  or  mi  enfant? 
Ahi  !  ne  set  or  nus  icest  martirement  ; 
Jou  ne  fourfis  aine  tant  nul  jour  en  mon  vivant, 
Mes  enfans  ai  perdus,  moult  ai  le  cuer  dotant!  » 

—  Taises,  dist  Matabrune,  que  aies  sermonant? 


12  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE      [2TC-291] 

Xc  VOUS  ara  mestier  nus  juises  faisant, 
Xc  Dix,  ne  liom,  ne  feme,  ne  vous  sei'a  garant.  » 
—  Or  tost,  dist-ele  as  sers,  prendés  la  durement.» 
Li  glouton  Font  saisie  et  deriere  et  devant, 
Vei's  la  cartre  Tenniainent  andoi  si  laidement. 

Li  serf  en  ont  menée  le  dame  toute  nue 
Fors  que  d'une  pelice,  dont  ele  estoil  vestue; 
A  la  cartre  l'enmainent  sans  nule  aresteûe, 

Drap,  ne  cousin,  ne  keute  n'a  entre  li  eue; 
Un  poi  d'estrain  li  jetent  com  une  besle  mue. 
Et  li  serf  s'en  retournent  qui  dolours  est  creiie  : 
Par  le  plaisir  de  Diu  la  veûe  ont  perdue, 
Qui  ne  lor  ert  jamais  en  ce  siècle  rendue. 
Mais  celé  qui  toute  a  la  folie  meûe 
N'en  a  eii  nul  mal,  dyable  l'ont  veiie. 
El  la  dame  est  remese  dolente  et  irascue. 
XV  ans  fu  en  la  cartre,  poi  boit  et  poi  manjiie. 

Or  tairons  de  la  dame  qui'st  a  tort  mescreûe: 
Si  dirons  des  enfans  qui  dolours  est  créue, 
Se  Jesu  Cris  n'en  pense  que  lor  viene  en  aine. 


Markes  preod  piti^j  dts  eafants.  U  les  expose  au  bord  d'une  rivière.  Un 
ermite  trouve  les  enfants.  Une  chèvre  les  allaitait.  Il  les  emmène  chez  lui 
et  eu  prend  soin. 


0 


R  tairons  de  la  dame,  si  dirons  des  enfans. 
Li  pères  n'en  sot  mot,  ki  ot  non  Orians. 


[292-318]         ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  13 

Et  Markes  les  emporte  abosmés  et  dolans. 
En  une  forest  entre,  tous  trisles  et  pensans, 
Et  va  par  la  forest  plus  de  ii  lieues  grans. 
En  une  fosse  vient,  ù  li  aige  est  courans. 
Et  Markes  les  a  pris  qui  jeter  les  vaut  ens. 

Markes  les  a  voit  pris  pour  livrer  à  ma  r  lire. 
Et  li  enfant  commencent  vers  le  preudhom  à  rire. 
Quant  li  preudhom  le  voit,  de  pitié  en  souspire. 
«  Elas,  dist-il,  cailis  et  que  porrai-je  dire? 
Si  j'ocis  ces  enfans,  m'ame  s'en  sera  pire  : 
Il  sont  gentil  enfant  et  lor  père  est  me  sire. 
Certes  n'es  ociroic  pour  Tonour  d'un  empire. 
Or  lesconmanl  à  Dieu  qui  lor  soit  père  et  Sire  !  » 
Le  pan  de  son  mantel  de  l'une  part  descire, 
Les  VII  enfans  i  met  l'un  d'alès  l'autre  à  tire  ; 
Puis  les  commande  à  Dieu  et  au  baron  S.  Gille. 

Markes  a  les  enfans  desur  la  rive  mis, 
Puis  les  commande  h  Diu,  le  roi  de  paradis 
Que  lor  soit  en  aïe,  bons  père  et  bons  amis. 
Maintenant  s'en  retourne  coreçous  et  maris; 
Souvent  regarde  arrière,  Diu  prie,  qui  est  pis. 
Qu'il  garde  les  enfans  de  leus  et  d'anemis, 
A  Matabrune  vint  qui  li  jeta  un  ris  : 
«  Bien  vegniés  vous,  dist-ele,  sont  li  enfans  ocis?  » 
—  Dame,  dist  li  preudhom,  noie  sont  et  mal  mis  : 
Li  uns  va  par  sous  l'autre,  si  li  caevre  le  vis. 
Ne  fu  mais  tel  mervelle  dès  le  tans  Anséis.  » 


U     LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE   [3 19-34(1  ) 

Li  enfant  sont  remé,  l'uns  brait  et  l'autre  crie, 
De  père  ne  de  mère  nen  ont  il  point  d'aïe. 
Li  uns  va  desur  Tautre,  comme  beste  esmarie. 
,  Gascuns  a  à  son  col  sa  caïne  saisie. 

Dès  or  mais  vous  dirai,  ne  vous  mentirai  mie, 
Que  la  caïne  au  col  à  cascun  senefie  : 
Tant  k'arontles  caïnes,  saciés  ne  morront  mie. 
S'il  perdent  les  caïnes,  n'est  nus  qui  m'en  desdie, 
Cisnes  les  convient  estre,  l'estoire  si  le  crie. 

Moult  sont  grans  les  vertus  que  les  caïnes  ont, 
N'ont  garde  de  morir  tant  com  il  les  aront. 
Mais  soient  bien  seûr,  se  perdues  les  ont, 
Cisne  seront  volant  par  les  aiges  del  mont. 

Liunstume  sur  l'autre,  grant  brait  et  grant  cri  font, 
Rouelant  et  tumant  vers  le  fossé  en  vont. 
Estes  vous  I  hermite  qui  ot  tout  blanc  le  front, 
Tant  ot  esté  repus  el  bos  desus  le  mont, 
XXX  et  VII  ans  tous  plains,  dedens  i  crues  parfont. 
Il  aloit  par  le  bois  et  aval  et  amont, 
is  enfans  vint  tout  droit,  qui  en  grant  péril  sont. 

Là  ù  li  enfant  sont,  à  duel  et  à  torment. 
Estes  vous  I  hermite  qui  ot  moult  longement 
Esté  cledens  le  bos  que  il  n'ot  veû  gent; 
De  robe  n'avoit  mie  i  denier  valissant  ; 
De  fuelle  estoitvestus  mauvaisement  tenant. 
Quant  il  voit  les  enfans,  si  ploura  tenrement. 
((  Ahi,  Dix,))  fait-il.  Sire,  par  ton  commandement 
Qui  moi  et  ces  enfans  as  formé  de  noient. 


[347-374]         ET   DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  lo 

Se  voslre  plaisir  est  qu'ils  vivent  longeinent, 
Envoies  lor  secours,  Sire,  proçaiuement  !  » 
Après  ceste  parole  ne  targa  longement, 
Quant  une  ciere  vint  parmi  le  bos  corant. 

.    Et  quant  li  sains  hermites  ot  sa  proiere  faite, 
Estes  vous  une  ciere  qui  les  enfans  alaite, 
Que  Dix  i  envoia,  qui  tous  les  biens  rehaite, 
Tout  maugré  Fanemi  qui  du  bien  se  dehaite. 
Quant  li  enfant  sentirent  la  beste  ki  alaite, 
Cascuns  a  sa  mamele  sucie  et  vers  li  traite. 
Bien  en  sont  les  vi  fil  et  la  fille  refaite. 

Quant  li  hermites  voit  chou  que  Dix  li  envoie. 
En  son  cuer  se  mervelle  et  si  en  otgrant  joie  ; 
Et  la  beste  de  près  tout  ades  les  convoie 
Desi  à  l'hermitage,  là  ù  Dix  les  avoie. 
Là  beste  les  alaite  et  li  hermites  proie 
Dame  Diu  cascun  jour  k'es  mete  à  droite  voie. 
Les  enfans  a  nouris,  ne  soit  nus  qui  ne  Tcroie, 
Entre  lui  et  la  beste  dedens  la  grant  arbroie. 
Mais  oncquesn'i  mangèrent  pain,  negasliau,  ne  broie, 
Ne  autre  créature,  se  fruit  non  qui  ombroie, 
Et  petite  racine  et  mente  de  ronsoie. 
Ançois  orent  x  ans,  raisons  est  c'on  me  croie, 
Quemangaissent  fors  lait;  on  le  treuve  en  Testoire. 

Les  enfans  a  nourris  de  gré  et  volentiers 
Li  bons  preudhom  hermites,  que  moult  fu  droiluriers, 
Et  la  ciere  aveuc  lui  plus  de  x  ans  entiers. 
Quant  il  furent  bien  grant,  si  vont  par  le  rocier. 


10     LA  CHANSON  DU  CHEVALIKR  AU  CYGNE   [:î75-;JOO] 

Et  cerchcnl  lur  viande  par  bos  et  parpraicr. 
La  beste  s'en  i-elourne  en  la  forest  arrier. 
0  riiermite  remainent,  qui  les  avoit  moult  cier; 
Racineles  manjuent  et  pûmes  de  pumier. 

A  mervelles  amendent  et  croissent  volenliers. 
L'hermites  lor  fait  cotes  de  fuelles  de  lorier. 
L'estoire  nous  raconte,  en  l'aumaire  à  Poilier, 
Com  lor  cral  grans  anuis  etmoU  grans  encombrier. 
Car  par  la  forest  va  uns  maus  hom  forestiers; 
Hom  estoit  Matabrune,  ses  drus  et  ses  rentiers  ; 
AThermitage  vint  li  cuivers  renoiiés: 
Cil  bastira  tel  plait  son  segnour  droiturier 
Dont  il  aronl  irrant  bonté  et  moult  grant  encombi'ici'. 


VI 


Lu  forestier,  en  Talisence  de  l'ermite,  entre  dans  sa  maison,  voit  les 
enfants,  et  court  le  dire  à  Matabrune,  Par  ses  ordres,  il  va  chez  l'ermilc, 
enlève  les  colliers  aux  six  des  enfants  qu'il  trouve,  et  aussitôt  ils  sont  changés 
en  cygnes  :  ils  s'envolent  et  s'arrêtent  dans  le  vivier  du  roi  leur  père. 

OR  entendes,  segnour,  Dix  vous  face  merchi  : 
Chou  que  Dix  veut  sauver  ne  peut  estre  péri. 
I  forestier  oiit  en  ce  bos  establi  ; 
31atabrune  Tavoit  alevé  et  nourri. 
A  rhermitage  vint,  ensi  com  je  vous  di  ; 
Li  hermites  preudhom  estoit  aies  d'enki. 
Quant  li  enfant  le  virent,  tout  furent  esbahi 
Et  li  maus  forestiers  se  mervella  ausi. 
«  Aine  mais,  se  dist  li  glous,  por  les  plaies  de  mi. 


[397-425]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  17 

\ii  si  tresbiaus  enfans  tout  ensemble  ne  vi. 
Les  caïnes  qu'il  ont  valent  maint  paresi, 
Je  l'dirai  Malabrune,  ains  que  j'aie  dormi. 
Se  ma  dame  m'en  croit,  par  le  cors  saint  Rémi, 
Les  caïnes  qu'il  ont  ne  lor  tairons  ensi.  » 

Li  forestiers  s'entourne,  ne  s'est  pas  arestés; 
De  la  maison  l'hermite  est  maintenant  tornés. 
L'estoire  nous  raconte  qu'il  ot  nom  3Ialquarrés, 
Pour  ce  qu'estoit  trop  fel  et  trop  desmesurés. 
De  ci  à  Matabrune  ne  s'i  est  arestés. 
Quant  la  vielle  le  voit,  s'a  les  sourcis  levés: 
«  Bien  vegniés,  dist  la  vielle,  qués  noveles  dites  ?  » 

—  Dame,  dist  Malquarrés,  jamais  teles  n'orrés. 
J'ai  en  cel  bois  laiens  vu  biaus  enfans  irové. 
Ils  sont  tout  d'un  sanlant,  d'un  tans  et  d'un  aé; 
Je  ne  vi  mais  si  biaus  puis  l'eure  que  sui  nés.  »    • 

—  Amis,  ce  dist  la  vielle,  foi  que  vous  me  devés, 
Ont-il  nule  caïnc  al  col  ?  ne  l'me  celés.  » 

—  Dame,  disl  li  maus  hom,  se  Dix  me  doinst  santés, 
A  cascun  en  a  une,  ja  mar  le  meskerrés  ; 

Et  les  caïnes  valent,  c.  mars  et  plus  assés. 
Ne  leur  remanront  mie,  se  croire  me  volés.  )) 

—  Amis,  ce  dist  le  vielle,  foi  que  vous  me  devés, 
Chevalier  vous  ferai,  quant  vous  en  revenrés.  » 

—  Dame,  dist  li  maus  hom,  sempre  les  avérés.  » 

—  Or  tost  dist  Matabrune,  amis,  si  vous  hastés  ; 
Se  il  le  contredient,  si  me  les  ociés.  » 

—  Dame,  foi  que  je  doi  tous  ciaus  dont  je  sui  nés, 
«  Se  il  le  comredient,  al  branc  que  j'ai  au  lés 


18  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE      ['120-45'»] 

«  Aront-il  tous  les  ciés  du  lialcrel  caupés.  » 

—  Dont  iert  li  miens  voloirs,  dist  la  vielle,  asommés.  » 

Quant  la  vielle  a  la  foi  que  cil  li  a  donnée, 
Durement  l'en  mercie  et  forment  li  agrée. 
«  Or  tost,  fait  ele,  amis,  que  n'i  ait  demorée; 
Gardés  que  à  cascun  soit  la  caïne  ostée  ; 
Et  s'il  le  contredient,  la  teste  aient  caupée. 
Se  il  estoient  mort,  je  seroie  buer  née.  » 

—  Dame,  fait  li  tirans,  si  iert  com  vous  agrée.  » 
Maintenant  a  li  glous  sa  voie  retournée. 
Matabrune  est  remese,  qui  toute  est  forsenée. 
Marke  fait  apeler  sans  nule  demourée, 

Ele  li  demanda  la  vérité  prouvée 

Qu  il  die  des  enfans,  ja  ne  li  soit  celée. 

3Iarkes  toute  li  a  la  vérité  contée. 

Quant  la  vielle  Tentent,  se  fu  si  forsenée, 

Les  ex  li  fist  crever  le  vielle  desfaée. 

«  Elas  !  fait  li  preudhom,  com  maie  destinée  ! 

Joun'ai  pas  deservi  k'eiisse  tel  saudée.  » 

A  la  noise  qu'il  font  est  la  gent  assanllée. 
Sa  feme  i  acourut  dotante  et  esgarée  ; 
Ariere  l'ont  boutée  la  pute  gent  dervée  ; 
Li  enfant  font  grant  duel  et  ele  s'est  pasmée. 
Et  li  cuivers  a  tant  la  forest  trespassée 
Qu'il  vint  à  Thermitage,  sans  nule  demorée. 
Et  a  cerkié  les  angles  toute  nue  Tespée  ; 
Trouve  vi  des  enfans  el  bos,  sous  la  ramée. 
Or  les  gart  notre  Sire  et  la  vierge  honorée, 
Que  lor  joie  sera  dusk'à  moult  poi  alée  ! 


l455-482]         et  DÉ  GODEFROID  DE  BOUILLON.  19 

Li  forestiers  s'en  tourne  qui  ot  nom  Malquarré, 
A  rhermitage  vint,  s'ot  le  poil  hurepé. 
Oiiés  kel  destinée  ;  jamais  tele  n'orrés. 
Li  hermites  preudhom  en  erl  el  bos  aies, 
Si  avait  aveuc  lui  i  des  enfans  menés. 
Car  vous  savez  très  bien  et  si  est  vérités, 
Quant  on  a  vu  enfans  d'une  feme  engenrés. 
Si  en  a-on  plus  cier  l'un  des  autres  assés; 
Si  avoit  li  hermites  celui  dont  vous  oés. 
N'en  i  a  li  mal  sers  fors  que  les  vi  trouvés. 
Jl  a  traite  l'espée  dont  li  puns  ert  quarrés: 
Les  VI  enfans  en  a  si  fort  espoentés 
Qu'ils  n'osent  mot  li  dire,  si  les  a  effraés. 
Les  caïnes  lor  taut  li  traîtres  prouvés: 
Et  cil  baient  lor  eles,  cascuns  en  est  volés  ; 
Or  sont  cil  vi  oisel,  ensi  com  vous  oés; 
Car  ensi  les  avoit  nostre  Sire  faés. 
Dusk'el  vivier  lor  père  en  est  cascuns  volés. 
Les  caïnes  enporte  li  cuivers  desfaés, 
Matabrune  les  rent,  qui  l'en  sot  moult  bons  grés. 
L'Hermites  est  du  bos  ariere  retournés, 
Aveuc  luil'enfançon  qui  li  estoitremés; 
Et  quant  il  n'a  les  autres  en  la  maison  trouvés, 
Mervellous  duel  demaine  ;  à  poi  n'est  forsenés. 
«  E  las  !  ce  dist  li  enfes,  qui  ert  o  lui  aies, 
Que  ferai  de  mes  frères,  caitis  mal  eurés! 
Dame  Sainte  Marie,  pourquoi  souffert  l'avés 
Que  on  m'a  ma  serour  et  mes  frères  enblés!  » 


20     LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE  [i83-ô03! 


VII 


Le  seplieiiic  enfant  resté  chez  l'ermite  va  chercher  les  vivres  que  le  roi  fait 
distribuer  aux  pauvres  du  voisinage.  Il  passe  et  repasse  le  long  du  vivier 
où  se  trouvent  ses  six  frères  changés  en  cygnes. 


Li  enfes  esl  venu  en  la  maison  tout  droit; 
A  son  segnour  Thermite  qui  si  dolans  estoit, 
Et  li  enfes  aussi  grant  dolour  demenoit 
Pour  sa  suer,  pour  ses  frères,  que  retrouvés  n'avoil, 
Il  les  quiert  çà  et  là,  là  où  mix  les  quidoit, 
Parmi  le  bos  ramé,  ensi  comme  il  soloit. 
Mais  quant  par  aventure  trouver  ne  les  pooit, 
Une  eure  aloit  deçà  et  Tautre  retournoit, 
Ensi  menoit  son  duel  et  ensi  les  queroit  ; 
Mais  li  preudlioms  hermites  moitié  reconfortoit. 

Segnour,  bien  le  savés,  ce  que  Dix  destinoit 
Ne  pooit  demourer,  mais  tosjors  avenoit. 
Or  oiics  grant  mervelle,  n'est  nus  qui  le  mescroit. 
Bien  savés  que  li  enfes  nule  rien  ne  mangoit. 
Fors  que  tant  li  hermites  à  manger  li  donnoit 
De  son  pain,  de  ses  herbes,  k'en  son  courtil  avoit. 
Ausi  comme  son  cors  car  moult  cier  le  tenoit. 

Li  enfes  fat  moult  biaus  et  parcreûs  et  grans 
Et  de  membres  bien  fais  et  de  cors  avenans; 
Les  cevex  avoit  Ions  dusk'as  pies  traïnans; 
La  cote  ne  valoit  ii  deniers  valissans; 


[504-531]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  21 

Ses  pères,  li  bons  rois,  qui  ot  non  Orians, 
Près  à  leue  et  demie  tenoit  ses  casemens; 
De  viande  avait  moult  en  son  pais  en  cans  : 
De  grans  aumosnes  faire  ert  li  rois  si  pensans, 
Et  moult  faisoit  de  bien  à  tos  les  povres  gens. 
L'hermiles  ert  el  bos  de  vivre  sofraitans  ; 
L'enfançon  i  envoie  aveuc  les  povres  gens; 
De  Taumosne  reçoivre  n'est  mie  escondisans. 

L'aumosne  le  roi  va  li  enfes  cascun  jour. 
Li  Senescax  le  roi  la  departoit  en  tour  ; 
L'enfant  donnoit  ii  pains  por  Diu  et  par  amour, 
Car  li  cuer  li  disait  qu'il  ert  de  franc  atour. 
Cascuns  mangoitle  sien,  ains  qu'il  fust  al  retour; 
Mais  il  gardoit  le  sien,  plus  n'i  faisait  séjour, 
Ains  relornoit  arier  à  l'hostel  son  segnour  ; 
Mais  ençois  qu'il  passast  le  cengle  ne  le  tour, 
Li  convenoit  passer  la  rive  en  un  destour; 
U  el  vivier  lor  père  estoient  li  contour 
Li  cisne  qui  ja  furent  si  frère  et  sa  serour. 
Quant  venoit  à  la  rive,  si  demenoit  tel  plour, 
Li  cuer  li  aportoit  qu'il  demenast  dolour. 

Iluecques  arestoit  li  enfes  debonaire. 
La  cose  ne  véist  qui  à  lui  peûst  plaire  ; 
Il  pleure  tenrement  et  si  ne  se  puet  taire  : 
Les  lermes  li  couroient  contreval  le  viaire, 
Voit  les  cisnes  noer  parmi  la  grant  rivaire; 
Qui  furent  ja  si  frère  et  sa  suer  debonaire. 
Il  lor  jeté  du  pain,  à  soi  les  veut  atraire. 


22  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [532-557 

Li  cuer  li  disoit  bien  qu'ensi  le  devoit  faire. 

Cil  connoissent  lor  frère,  bien  est  drois  qui!  i  paire; 

A  lui  en  sont  venu  et  prisent  à  re traire. 

Li  cisne  sont  venu  sur  la  rive  à  lor  frère 
Du  vivier  qui  estoit  roi  Oriant  lor  père. 

Longement  a  tenu  en  sa  carlre  lor  mère, 
Qui  ert  laide  et  profonde  et  hideuse  et  si  fiere; 
Dix  l'en  atourt  venjance,  li  glorieus  sauvere, 
De  la  mauvaise  vielle,  de  Malquarré  le  1ère, 
Qui  par  les  caïnetes  avoit  basti  Taffere 
Dont  li  V  fil  estoient  et  la  fille  en  misère  ! 

II  ne  connurent  onques  lor  père  ne  lor  mère, 
Fors  que  Thermite  seul  que  tenoieni  h.  père, 
Etli  enfeslor  donne  du  pain  à  ciere  amere. 

Tel  vie  démena  li  enfes  longement, 

III  ans  trestous  pleners  que  n'i  targa  noient 
Quil ne fesist  ades  ensi  faitierement; 

Puis  revenoit  arrière,  près  de  Tavesprement, 
Tout  droit  à  Thermitage  où  Thermites  Talent. 
Ensi  revint  souvent  o  le  cuer  moult  dolent. 
Quant  il  véoit  les  cisnes,  li  faisoil  dolor  grant; 
Ne  sot  pour  quel  raison,  ains  en  avoit  talent. 

Or  le  tairons  ici,  n  en  dirons  en  avant. 
Si  vaurons  revenir  à  no  coumencement. 
Et  dirai  de  la  vielle,  qui  li  cors  Diu  cravent, 
Que  ele  apourpensé  des  caïnes  d'argent. 


[558-510]         ET  DE  GODEFHOID   DE  BOUILLON.  23 


VIII 


.Alatabrune  donne   un  des   colliers  à  son  orfèvre,  qui  le    fait  fondre    et   en 
façonne  deux  coupes  d'argent. 


QUANT  Matabrune  ot  fait  ce  mortel  encombrier, 
Isnelement  et  tost  a  mandé  son  lormier, 
Et  cil  i  est  venu,  qui  ne  s'i  vaut  targier. 
«  Amis,  ce  distla  vielle,  je  vous  veul  ci  cargier 
VI  caïnes  d'argent  qu'il  vous  convient  forgier; 
Une  coupe  m'en  faites,  je  vous  en  vel  prier; 
Et  je  vous  en  donrai  moult  bien  vostre  loier.  » 

—  Dame,  ce  dist  l'orfevres,  par  le  cors  saint  Ricier 
Ja  n'en  arai  du  vostre  valissant  i  denier, 

Le  coupe  vous  ferai  et  le  pumel  moult  cier.  » 

—  Certes,  dist  Matabrune,  ce  fait  à  mercier.  » 
3Iaintenant  s'en  retourne  aveuc  li  le  lormier. 
Les  caïnes  li  donne  que  il  vaura  forgier, 

A  sa  maison  en  vint  sans  plus  de  delaiier; 
Une  en  prent  la  plus  bêle,  qu'il  vaura  assaier 
Quel  molle  en  vaura  faire  et  quel  coupe  forgier. 
Celé  fondi  si  bien,  ce  oï  tesmongnier. 
Qu'il  en  fist  n  grans  coupes,  sans  point  de  delaiier. 
«  Aine  mais,  si  m'ait  dix,  fait-il  à  sa  mollier. 
Ne  vi  tel  fuison  rendre,  ne  argent,  ne  or  mier  ! 
Eles  sont  de  parDiu,  ne  vous  quier  à  noiier.  » 

—  Sire,  ce  dist  la  dame,  les  irai  estoïer; 


U  LA  CHANSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [580G08J 

Encor  nous  en  piiel  Dix  no  bien  moultepliier. 

—  Je  rio,  dist  li  preudhom,  ce  fait  à  olriicr.  » 

Les  caïnes  osla  la  dame  maintenant. 

En  I  escrin  les  met  et  bien  et  bêlement 

Et  li  preudhom  lormiers  les  bones  coupes  prenl. 

L'une  porte  avec  lui,  l'autre  sa  feme  rent, 

A  Matabrune  vint  qui  le  vit  liement 

Et  li  lormiers  li  fait  de  la  coupe  présent. 

—  «Certes,  dist  Matabrune,  ci  avaissel  moult  gent; 
Bien  ont  refui sonné  les  caïnes  d'argent.  » 

Puis  dist  entre  ses  dens  le  vielle  coiement  : 

«  Bien  sui  del  tout  délivre,  aie  sont  li  enfant; 

S'ore  n'estoiL  la  mère,  ne  me  fauroit  nient. 

Jou  la  ferai  ardoir  tost  et  isnelement; 

Puis  ert  moie  la  terre  à  mon  commandement; 

Ne  m'en  fera  mais  tort  nule  feme  vivant.  » 

A  son  fil  est  venue  tost  et  isnelement. 

Qui  estoit  en  la  sale  ouvrée  à  pavement. 

Li  rois  avoit  al  cuer  ire  et  moult  grant  torment 

Pour  sa  feme  la  gente  qui'st  en  tel  marement. 

A  tant  es  vos  le  vielle,  qui  livint  au  devant. 

«  Biaus  fis,  dist  Matabrune,  k'alés  vous  atendant  ? 
Tous  li  mondes  vous  tient  à  mauvais  recréant 
De  celi  qui  ci  a  exploitié  maternent, 
Quant  vous  ne  volés  prendre  de  li  nul  vengement. 
Tous  li  mons  te  bonnist  et  avilie  forment  ! 
Biaus  fis,  faites  l'ardoir,  n'i  ail  delaiement; 
Puis  prendés  autre  femme  au  los  de  votre  gent.  ;> 
Tant  11  a  dit  le  vielle,  qu'il  li  a  en  couvent 


[609-630]         ET  DE   GODEFROID  DE   BOUILLON. 

Qu'il  rardraen  un  fu,  voiant  toute  sa  gent. 
Maintenant  fait  escrire  li  rois  et  garçons  prent  ; 
Si  mande  ses  barons  tost  et  isnelement, 
Viegnent  véoir  à  court  angoissous  jugement 
Qu'il  fera  de  sa  feme  sans  nul  delaiement. 
Or  sera  le  dame  arse  ains  le  quart  jour  passant. 


IX 


Un  ange  apprend  à  rerraite  que  Tenfant  est  un  des  Cls  du  roi.  C'est  lui  qui 
défondra  sa  mère  faussement  accusée. 


LA  court  est  assanlée,  si  a  grant  estormie; 
Li  uns  pleure  et  gémit,  Taulre  de  dolor  crie, 
Pour  la  vallant  roïne  qui  est  martiriïe, 
Se  dame  Dix  li  rois  ne  li  preste  s'aïe. 

Un  poi  lairons  ici  de  la  dame  esmarie, 
Si  dirons  del  hermile  qui'st  en  sa  manandie, 
Et  li  enfes  o  lui,  qui  forment  se  gramie 
De  sa  suer,  de  ses  frères,  que  il  ne  set  en  vie. 
Quant  vint  vers  mie  nuit,  que  gens  est  endormie, 
Atant  es  vous  i  angle,  à  bêle  compagnie  ; 
De  la  clarté  de  lui  tous  li  lius  resflambie* 
Venus  est  à  l'hermite  et  hautement  li  crie  : 
«  Bons  hermites,  dors  tu,  home  de  bonne  vie? 
—  Naie,  dist  li  hermites,  par  ma  barbe  florie  ! 
Qui  est  ce  qui  m'apele?  biaus  Sire  Dix  aïe! 
Se  tu  es  de  par  Diu,  ne  me  celer  tu  mie, 


26  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [631-GÔ8J 

El  se  n'es  boue  cose,  n'areste  tu  ci  mie!  n 
Li  angles  li  respont  :  —  «  Je  sui  de  la  parlie 
Dame  Diu  le  lien  père,  qui  tout  a  en  baillie. 
Par  moi  le  mande  Dix,  ne  le  cèlerai  mie, 
Que  tû  as  i  enfant  de  moult  grant  segnourie; 
Tu  ne  ses  qui  il  est,  raisons  est  c'on  le  Tdie, 
C'ert  un  hom  de  grant  pris  et  de  grant  baronnie,  )> 
Quant  li  hermites  l'ot,  vers  l'angle  s'umelie, 
Et  li  angles  li  conte  des  vu  enfants  la  vie. 

«  Hermites,  dist  li  angles,  entent  à  ma  raison  : 
Li  pères  as  enfans  rois  Orians  a  non 
Et  Beatris  lor  mère  ensi  Tapele-on. 
Preude  femme  est  et  sainte,  de  grant  religion. 
Ele  a  esté  xv  ans  en  moult  maie  prison. 
Tout  c'a  fait  Matabrune,  qui  ait  maléichon! 
Mais  la  mère  au  segnour,  qui  le  cuer  a  félon, 
Les  envoya  noiier  par  un  homme  abandon, 
Là  ù  tu  les  trovas,  là  les  mist  li  preudhom. 
Pour  ce  k'es  laissa  vivre  la  vielle  al  cuer  feîon. 
Les  ex  li  fist  crever  à  i  mauvais  garclion. 
Jésus  Cris  l'en  regart  qui  vint  à  passion  : 
Ele  en  aura  encor  doloreus  gueredon! 
Le  roïne  fist  mètre  en  la  grande  prison. 
Or  sera  la  dame  arse,  n'en  ara  raenchon, 
Se  dame  Dix  n'en  pense,  par  son  sain  lime  nom.  » 

((  Or  t'ai  dit  des  enfants,  comment  il  sont  venu. 
Demain  ert  la  dame  arse,  de  voir  le  saras-tu, 
Se  JcbU  Cris  n'en  pense  par  la  soie  vertu. 


[659-68(i]         ET   DE  GODEFROID   DE  BOUILLON.  27 

Par  moi  te  mande  Dix,  qui  te  tient  à  son  dru, 
Que  l'enfant  que  tu  as  aveuc  toi  retenu 
Voist  le  matin  desfendre  sa  mère  al  branc  molu, 
A  l'escu  et  as  armes  et  al  ceval  crenu. 

—  «  E  Dix  !  dist  li  hermites,  que  ce  est  que  dis-tu? 
Il  ne  vil  onques  arme,  ne  ceval,  ne  escu; 

N'il  ne  cuide  qu'il  ait  el  mont  homme  vestu. 
Certes  s'il  se  combat,  bien  Taverai  perdu; 
Car  il  ne  set  du  siècle  vallissant  i  festu.  » 

—  ((  N'i  a  mestier,  dist  l'angies,  que  ci  ai  trop  esta  : 
Combattre  Testevra  el  non  le  roi  Jesu.  )^ 

«  Hermites,  dist  li  angles,  ne  puis  plus  demorer; 
Fai  l'enfant  le  matin  à  la  cité  aler; 
Garde  que  tu  le  faces  assés  matin  lever. 
Ançois  le  miedi  l'en  estevra  aler; 
Pour  sa  mère  desfendre  l'estevra  adouber; 
On  li  met  sus  tel  cose,  onques  ne  l'vaut  penser. 
Et  puis  que  Dix  le  veut,  il  ne  puet  demorer; 
Se  Dix  le  veut  aider,  nus  ne  l'porra  grever.  » 

—  Certes,  dist  li  hermites,  mervelles  foi  conter; 
Mais  puis  que  Dix  le  veut,  ne  le  doi  refuser; 

Sa  volenté  ferai,  qui  k'en  doie  peser.  » 

—  Or  dont,  ce  dist  li  angles,  il  est  près  d'ajorner  ; 
Je  te  comant  à  Diu,  il  m'en  convient  aler.  » 

Lor  s'entourne  li  angles,  si  commence  cà  canter. 

Li  hermites  remaint  qui  fut  en  grant  penser  ; 
Toute  la  nuit  ne  pot  dormir  ne  reposer; 
Pense  comment  li  enfes  se  porra  délivrer, 


28  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [GS7-709] 

Ne  se  saura  aidier,  se  ce  vient  al  monter. 
«  E  Dix!  dist  li  hermites,  qui  le  mont  dois  sauver, 
Qui  en  la  sainte  Vierge  te  laissas  aombrer, 
Cis  liom  est  lis  de  roi,  comment  pora  aler 
Entre  son  grant  parage  c'en  a  fait  assambler? 
Que  porra-il  veslir  et  en  son  dos  jeter? 
Onques  n'ot  drap  vestu  al  main  n'a  l'avesprer. 
Jou  ferai  vestement  que  il  porra  porter 
De  fuelles  et  de  rains,  bien  le  saurai  ouvrer. 
Tant  que  Dix  nostre  Sires  li  vaura  el  donner.  » 
Venus  est  à  l'enfant  se  l'prist  à  apeler  : 
«  Or  sus,  fait-il,  biaus  fis,  vous  convenra  aler.  » 
—  Biaus  père,  dist  li  enfes,  près  sui  de  créanter. 
Ou  irons  nous,  biaus  père?  ne  me  Tdevez  celer. 
Irons  en  la  forest  pour  nos  cors  déporter? 
Je  sai  de  bonnes  poires  pour  manger  au  disner  ; 
C/est  li  miudres  mangier  que  on  puist  recovrer.  » 
Quant  li  hermites  Pot,  si  prent  à  souspirer. 


X 


L'ermite  raconte  tout  à  Tenfant.  Il  sera  baptisé,  sera  nommé  Élyas,  et  ira  à 
la  ville  servir  de  champion  à  sa  mère. 


LI  hermites  remaint  et  li  angles  s'en  va; 
Onques  puis  de  penser  l'hermite  ne  fina 
Et  moult  se  desconforte  et  moult  se  mervella 
Comment  si  jouene  home  la  batalle  fera. 
Dolans  est  de  Tenfant,  cuide  que  perdu  l'a  : 


[710-738]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  29 

Moult  fut  en  grant  penser  si  com  il  ajourna; 
Et  quant  li  jours  parut,  Tenfant  en  apela. 
«  Or  sus,  dist-il,  biaus  fis.  »  Li  enfes  se  leva; 
Et  quant  il  fut  levé  Fiiermite  demanda  : 
«  Père  que  dites  vous?  »  et  cil  respondu  a  : 
«  Par  ma  foi,  biaus  amis,  je  te  le  dirai  ja. 
Par  moi  te  mande  Dix,  plus  celé  ne  sera, 
Hui  cest  jour  pour  ta  mère  combatre  t'estevra  ; 
On  li  met  sus  tel  cose,  onques  ne  la  pensa.  » 
Li  enfes  se  mervelle  de  ce  k'entendu  a; 
Car  il  ne  set  k'est  mère,  ne  el  mont  qu'il  i  a, 
11  n'en  set  nule  cose  ne  veues  nés  a. 
«  Sire,  fait-il,  k'est  mère  et  s'on  la  mangera? 
Sont  ce  oisel  u  bestes,  ne  me  celer  vous  ja. 

—  «  Fis,  ains  est  une  feme  k'en  ses  flans  te  porta  ; 
Tes  pères  est  li  rois  qui  ancui  Tardera. 

Va-t-ent  isnelement,  ja  li  eure  sera; 
D'unes  armes  de  fer  armer  te  convenra. 
La  cités  est  moult  près,  biaus  fis,  or  i  parra 
Com  vous  le  ferés  bien  et  Dix  vous  aidera.  » 

—  .Jou  ne  sai,  dist  li  enfes,  comment  en  avenra; 
Mais  puis  que  Dix  le  veut,  ne  refuserai  ja  ; 

A  Diu  le  mien  cier  père,  qui  tout  le  mont  créa, 
Commant  mon  cors  et  m'ame,  si  soit  com  li  plaira. 

«  Sire,  ce  dist  li  enfes,  or  me  dites  comment 
Je  me  combaterai  ?  Savés  vous  en  noient?  » 

—  Certes,  fait  li  hermites,  j'en  sai  poi  voirement. 
Armer  te  convenra,  ce  cuide  vraiement, 

Et  seras  à  ceval  par  le  mien  essient. 


:iO  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [739-765] 

—  Quel  bcste  csl-cc  cevaus,  ce  lespont,  pié  estant? 
Sarable  leu  ou  lion?  va-il  isnelemant  ?  » 

—  Certes,  fait  li  liermites,  je  ne  sai  son  sanblant  : 
Bien  le  connisteras,  se  li  angles  ne  ment. 

Si  com  li  cuers  me  dist  je  l'sai  à  essient. 

Tes  pères  est  li  rois  k'a  à  non  Oriant, 

Et  Beatris  ta  mère,  la  bêle  al  cors  vallant. 

Tu  n'es  pas  crestiens,  je  l'di  premièrement; 

Toi  feras  bautisier  à  un  non  moult  très  grant  : 

Elyas  aies  non,  car  jou  le  te  conmant. 

Celé  a  non  Matabrune  qui  t'a  mis  en  torment; 

Et  cil  qui  les  caïnes  osta  cascun  enfant 

A  non  a  Malquarré,  nus  ne  set  son  sanblant; 

Et  Matabrune  a  fait  le  roi  à  entendant 

Que  ta  mère  ot  vu  ciens;  mais  la  vielle  ci  ment  ; 

Pour  c'ert  ele  jugie  isi  vilainement. 

Tu  as  trop  demouré,  va-t'en  isnelement.  » 

Et  li  enfes  respont:  «  Je  l'io  bien  et  créant.  » 

A  la  voie  se  met  et  Thermitesplourant. 

Il  le  convoie  un  poi  parmi  laforest  grant. 

De  roben'avoit  il  fors  solement  itant 

Une  cote  de  fuelles,  courte,  menue  et  grant, 

Caperon  n'i  avoit  et  mances  ensement. 

Ensi  s'envont  à  court  vers  la  cité  esrant. 

Ancui  orrés  bataille,  par  le  mien  essient, 
De  II  hommes  armés,  doterons  et  pesant. 
Aine  n'oïstes  si  fort  et  de  si  jouenc  enfant. 


[76()-787|    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.         31 


XI 


Élyas  arrive  à  la  ville  au  moment  où  sa  mère  va  être  jetée  dans  les  flammes  : 
il  va  droit  au  roi.  Il  s'étonne  de  tout  ce  qu'il  voit.  Il  déclare  qu'il  veut 
combattre  pour  prouver  l'innocence  de  la  reine  injustement  accusée. 


OR  s'en  va  li  bons  enfes  dolans  et  esgarés  ; 
Souvent  reclaime  Diu  et  ses  saintes  bontés  ; 
De  robe  n'avoit  plus  que  dire  vous  m'oés; 
Velus  estoit  com  leu  ou  ours  eucaienés; 
S'avoitles  ongles  grans  et  les  cevex  nielles; 
Le  teste  hurepée,  n'ert  pas  souvent  lavés, 
Si  tenoit  un  baston  qui  de  tour  fut  quarrés. 
Qui  de  loin  le  véist,  bien  sanloit  forsenés. 
A  rissue  d'un  bois,  à  rentrée  d'unsprés, 
A  veû  li  hermites  que  c'estoit  la  cités  : 
((  Biaus  fis,  dist  li  preudhom,  dès  or  vous  en  irés; 
Piéca  que  deiisse  estre  ariere  retournés. 
Biaus  fis,  je  m'en  retourne,  et  vous  tost  en  aies; 
Gardés  que  de  bien  faire  ne  soiiés  oubliés;       • 
Mais  dame  Diu  souvent  de  bon  cuer  reclamés. 
Anqui  vous  ert  mestier,  qu'isi  com  il  fu  nés 
Qu'il  vous  soit  et  garans  et  Sire  et  avoués.  » 
—  Ce  soit  mon,  dist  li  enfes,  par  ses  saintes  bontés.» 
A  tant  est  li  hermites  ariere  retournés, 
Et  li  enfes  cemine  ;  si  est  asseûrés 
Vers  la  cité  son  père,  dolans  et  esgarés. 
Mais  se  plaist  dame  Diu,  le  roi  de  maïslés^ 


32  LA  CHANSON  DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [788-815] 

Oncor  encui  sera  li  enfes  bien  armés, 
Pour  sa  mère  desfendre  ricement  adoubés. 

Or  s'en  va  li  bons  enfes,  que  n'i  a  compagnon, 
Ne  consel,  ne  aïde,  se  de  dame  Diu  non. 
De  sa  mère  à  ardoir  s'aprestent  li  glouton  ; 
Les  espines  atraient  et  Testrain  environ. 
Matabrune  la  vielle,  qui  le  cuer  ol  félon, 
Li  a  les  mains  loiies,  ansi  com  i  larron. 
Et  la  dame  s'escrie  :  «  Aidiés,  Diu,  par  vo  non, 
Qui  aidastes  Suzane  du  mauvais  faux  tesmon  : 
Aidiés  me,  biaus  dous  Sire,  par  vo  sainlime  non!  » 
—  Certes,  dist  Matabrune,  or  ne  vaut  i  boton  ; 
Hui  cest  jour  serés  arse,  n'en  ares  raenchon.  » 

Li  sire  ert  ja  levés  et  li  autre  baron; 
Il  n'i  avoil  reniés  escuier,  ne  garchon, 
Dame,  ne  damoisele,  ne  petit  enfanchon, 
Que  tous  n'allent  véoir  celé  dampnation. 
Pour  la  dame  font  duel,  ja  tel  né  fera  boni. 
Le  jour,  i  ot  fendu  maint  bermin  pelicbon. 
Et  maint  capel  rompu  et  jeté  el  sablon  ; 
Ensi  tel  duel  faisant  vers  le  fu  Fenmaine-on. 

Malquarrés  a  la  dame  de  la  cartre  jetée  ; 
Matabrune  la  vielle,  qui  est  mal  eurée, 
Li  a  les  mains  loiies  d'une  coroie  lée. 
Et  la  dame  s'escrie  :  «  Abit  mal  eûrée  ! 
Dame  sainte  Marie,  roïne  couronnée, 
Secour  moi  bui  cest  jour,  or  est  ma  vie  ostée  I  » 
Tout  li  serf  ont  la  dame  de  la  cartre  jetée; 


[816-844]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  33 

Malquarrés  sonne  i  cor  o  moult  grant  alenée 

Et  li  serf  et  la  vielle  ont  grant  joie  menée  : 

Pour  la  dame  font  duel  icil  de  la  contrée. 

Le  jour  i  ol  de  duel  mainte  dame  pasmée*, 

Desrout  maint  peliçon,  mainte  crigne  tirée, 

Et  mainte  rice  cote  desroute  et  despanée. 

Au  pié  cient  le  roi  et  il  en  a  jurée 

Sa  teste  qu'est  kenue,  sa  couronne  dorée, 

Qu'il  n'en  prendroit  pas  plain  mesure  d'or  rasée, 

Pour  tant  que  ne  fust  arse,  à  la  pourre  ventée  ! 

Ensi  Pont  vers  le  fu,  tel  duel  faisant,  menée. 

Li  sire  en  va  devant,  la  teste  envolepée 

D'un  mantel  d'escarlate,  de  duel  est  sa  pensée, 

Sur  I  grant  palefroi,  sa  face  est  esplorée, 

S'en  va  devant  les  autres,  mainte  terme  a  jetée. 

A  tant  es  vos  l'enfant  par  bonne  destinée  : 

Il  dira  tele  cose  qui  bien  ert  escoutée. 

Il  entre  par  la  porte  devers  la  mer  salée, 

Et  a  oï  la  noise,  le  bruit  et  la  criée  ; 

Il  cuide  que  soit  beste  qu'on  ait  prinse  et  blessée. 

Or  cuide  bien  li  enfes  qu'il  ait  cace  trouvée, 

Si  comme  soloit  faire  en  la  bruelle  ramée. 

A  l'entrer  de  la  porte  a  la  teste  levée 

Et  a  coisi  son  père  qui  a  çainte  l'espée. 

De  le  paour  qu'il  ot  a  la  colour  muée. 

Quant  il  vitleceval  à  la  sele  dorée, 

Ne  vausist  iluec  estre  pour  l'or  d'une  contrée. 

Li  enfes  se  mervelle,  dès  que  son  père  voit  ; 
Onques  mais  à  ceval  homme  veù  n'avoit. 

3 


34  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [84 5-87 3J 

Dix  aidiés!  dist  li  enfes,  qui  nul  mal  n'y  peiisoit; 
Quel  beste  \oi-je  là?  je  ne  sai  que  ce  soit  : 
Espoir  c'est  li  cevax  dont  mes  pères  parloit. 
Pensant  et  souspirant  vers  son  père  vint  droit 
Et  il  tint  en  son  puing  son  baston  bien  estroii. 
Vestu  estoit  de  fuelles,  desous  velus  estoit, 
Homme  fol  et  sauvage  à  mervelle  sanloit. 
Li  angles  dame  Diu  sur  s'espaulle  séoit, 
Et  quanqu  il  devoil  dire  de  bien  li  enseignoit. 
Le  roi  en  apela  ensi  comme  il  savoit. 
«  Hom,  fait-il,  qui  es-tu,  qu  isi  te  voi  à  droit? 
Chou  k'est  sur  coi  siés  tu  ?  moult  le  voi  fort  et  roit  ; 
Ce  n'est  neciers,  ne  dains  si  sais-tu  se  il  m'oit? 
Il  a  bonnes  orelles  ;  je  ne  sai  se  it  oit.  » 
Quant  il  rois  le  coisi,  et  ensi  parler  Toit? 
Volentiers  eûst  ris,  mais  si  grant  duel  avoil, 
Car  li  deus  de  se  femme  mervelle  li  grevoii, 
Pour  cose  que  véist  joie  avoir  ne  pooit. 

L'enfes  voit  le  ceval  que  il  moult  redouta, 
Les  iiii  pies  réonsmervelles  regarda. 
«  Sire,  dist-il  au  roi,  entendes  à  moi  cha  : 
PourPamour  Diu  vous  pri,  qui  le  mont  eslora, 
Tenés  le  si  estroit  que  il  ne  viegne  cha.  » 
Quant  li  rois  Orians  Poï  etescouta, 
Parmi  son  mautalent  li  rois  grant  joie  en  a  ; 
Volentiers  eûst  ris,  mais  grant  dolormena. 

Li  rois  se  mervella,  quant  il  coisi  Penfant 
Si  faitement  vestu  et  de  tel  vestement. 
Son  fil  a  respondu  tost  et  isnelement  : 


[874-903]  ET  DE   GODEFROID  DE   BOUILLON.  3o 

—  Frère,  c'est  i  cevax,  »  fait-il  en  souspirant 

—  Comment  as-tu  à  non,  qui  si  le  vas  broçant  ? 

—  Je  sui  li  rois  sans  falle  qu'on  apele  Oriant.  » 

—  Bêle  beste  est  cevax,  distrenfes  en  riant; 
Que  c'est?  manjue-il  fer  que  si  le  va  rongant?  » 

—  Biaus  frère,  ains  est  i  frains  qui  le  va  destraignanl. 
Et  lu  comment  as  non,  ne  me  celer  noiant.  )> 

—  Jou  ai  à  non  biau  fis  et  dès  or  en  avant 

Nen  ai-je  point  de  non,  pour  voir  le  vous  créant.  >; 

—  Or  te  tais,  fait  li  rois,  je  ai  mon  cuer  dolant.  » 

—  Et  de  coi,  fait  li  enfes,  pour  Diu  omnipotent? 
Se  lu  li  puisses  t'arme  rendre  au  droit  jugement, 
Di  moi  pourk'as-tu  duel  tost  et  isnelement? 

—  Jou  le  te  dirai  ja,  fait  li  rois  Oriant  ; 
Dolans  sui  de  ma  feme,  k'en  ce  fu  là  ardant 
La  ferai  ja  ardoir;  s'en  ai  le  cuer  dolant.  » 

—  Ardoir,  Dix!  fait  li  enfes,  et  pour  coi  et  comment?)- 

—  Jou  le  te  dirai  ja,  fait  li  rois,  vraiement. 

Je  cuidai  avoir  feme  moult  loial  et  moult  gent  ; 

Bien  a  xv  ans  passés,  par  le  mien  essient, 

Que  ele  vint  à  ciens  cors  à  cors  carnelment 

Et  si  en  ot  vu  ciens,  ce  fait-on  entendant. 

Pour  c'est  ele  jugie  à  si  vilain  tourment  ; 

En  ce  fu  que  tu  vois,  c'on  alume  et  esprent. 

Sera  orendroit  arse  :  moult  grans  pités  m'en  prent    » 

—  A  Dix  l  ce  dist  li  enfes,  com  félon  jugement  I 

Tu  ne  l'as  pas  jugie,  comme  roi,  loiaument  : 

Et  se  il  estoit  nus  qui  se  mesist  avant 

Que  la  dame  eûst  fait  nul  si  vilain  couvent, 

A  Taïde  de  Diu,  le  père  omnipotent, 


30  LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE        [004-93 Ij 

Jou  lui  lerai  jehir  liui  ccsl  jour  que  il  mcnl!  » 
Li  rois  ot  si  grant  joie  quant  le  vallel  entent, 
Ne  1'  fesist-on  si  lié  pour  plain  i  val  d'argent. 

('  Amis,  ce  dist  li  rois,  que  chou  est  que  lu  dis? 
Tu  semblés  trop  bien  fol  et  en  fais  et  en  dis  : 
Seulement  au  parler  es  lu  forment  hardis.  « 
—  Dix  aide,  dist  Tenfes,  pour  ce  que  sui  petis, 
Dix  est  grans  et  polssans,  ce  conte  li  escris. 
Mes  drois  me  puet  aidier  et  li  sains  Esperis. 
Tu  n'as  en  ta  court  homme,  tant  soit  amanevis, 
A  l'aide  de  Diu  ne  soit  anqui  bonis, 
Seil  veut  tesmongnier  la  dame  pecerris 
De  si  vilain  pecié  que  tu  ici  me  dis  î  » 
Et  3Iatabrune  maine  et  grans  bruis  et  grans  cris, 
Bâtent  la  bêle  dame,  qui  a  non  Beatris. 
Li  sire  les  esgarde,  tous  est  de  duel  maris. 
«  Dix  aidiés,  fait  li  enfes,  qui  es  en  paradis 
Et  qui  fais  aige  douce  et  les  vins  es  larris, 
Tu  secour  ceste  dame;  droit  a,  et  j'en  sui  lis.  » 

«  Rois,  sais-tu,  failli  enfes,  que  je  te  vel  retraire? 
Le  mauvais  traïtor  ne  doit  preudhom  atraire. 
Mais  tu  cantes  et  lis  ore  de  tel  gramaire 
Dont  tu  ne  verras  ja  Jesu  ens  el  viaire, 
Au  jour  du  jugement,  se  tu  crois  tel  atîaire. 
Tu  n'as  homme  en  ta  court,  qui  soit  prevos  et  maire, 
K'à  Laide  de  Diu  ne  li  face  anqui  faire 
Jehir  que  il  se  ment,  qui  k'en  doie  desplaire  î  » 
Quant  li  sires  Tentent,  lousli  cuers  li  esclaire. 


[932-953]  ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  HT 

«  Certes,  ce  dist  li  rois,  je  vauroie  avoir  haire 
Portée  xiiii  ans,  se  peiisses  chou  faire 
Que  t'ai  oï  conter  et  voiant  tous  retraire!  >> 


xn 


l-a  vieille  reine,  furieuse,  appelle  un  traître  renégat,  Malquarré,  qui  devra  se 
battre  avec  Élyas;  elle  le  fait  chevalier. 

LI  rois  se  mervella  de  chou  que  li  ot  dire; 
Moult  cremoit  JesuCrist,  ne  Fose  contredire. 
Matabrune  la  vielle,  qui  Jésus  doinst  martire. 
Venus  est  à  son  fil  et  le  mantel  li  tire, 
Par  mautalent  du  col  li  esrace  et  descire  ; 
Par  moult  très  grant  irour  si  escume  et  s'aïre. 
«  Pieça,  ce  dist  la  vielle,  que  fous  en  fol  se  mire. 
Vos  avés  fol  trové,  n'estes  pas  sages  sire  : 
Venés  ent  tost  au  fu  que  par  le  cors  saint  Sire 
Ja  ert  vostre  feme  arse  et  livrée  à  martire.  » 

—  Mère,  ce  dist  li  rois,  vous  n'estes  mie  sage; 
Vés  ici  I  enfant  qui  bien  sanle  sauvage, 
Et  dist  que  peccé  faites  et  anui  et  outrage, 
Que  vous  avés  la  dame  à  tort  sus  mis  la  rage  ; 
Et  dist  qu'il  en  donra  vers  i  homme  son  gage 
Que  la  dame  n'a  coupe  de  si  vilain  hontage 
Que  sus  li  avés  mis  :  n'i  a  point  de  putage!  » 
Quant  la  vielle  l'oï,  voiant  tout  le  barnage, 
Li  courut  as  ceveus,  plus  de  .c.  en  esrache  : 


38  LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE        [954-982] 

((  Dix  aidiés,  fait  li  enfes,  ci  a  félon  passage  ! 
La  glorieuse  Dame,  ù  Dix  prisl  aombrage, 
Ele  me  puist  vengier  de  ce  mal  encombrage  ! 
Che  ne  me  faisoit  pas  mes  père  en  l'hermitage  ; 
Ains  me  donoit  du  bien  qu'il  trovoit  el  bocage. 
Mais  vous  m'avés  donné  moull  félon  guionnage.  n 
«  Sire,  ce  dist  li  enfes,  comment  que  avant  alge, 
Bataille  ne  fis  onques  ne  faire  ne  le  sa-ge  ; 
Mais  or  le  vaurai  faire  par  le  dit  du  barnage  !  » 
Cil  ki  l'orent  oï,  li  haut  home  el  li  sage, 
S'escrierent  en  haut,  voiant  tout  le  parage  : 
(c  Li  enfes  dist  assés  par  les  sains  de  Cartage  ! 
Rois,  faites  droit  l'enfant,  il  est  de  haut  linage; 
Xus  hom  ne  puet  mix  dire  que  tant  soit  de  sens  sage.  » 

Tout  escrient  en  haut  :  a  Tenons  Tenfant  à  droit, 
Dix  li  puet  bien  aidier  enqui,  se  il  a  droit. 
Se  il  estoit  vestus,  gentix  hom  sanlle  adroit  I  » 
Et  la  vielle  s'escrie  :  (c  Dehait  ait  ki  chou  croit 
Que  tés  hom  se  combace  1  faus  est  qui  iço  croit  ! 
Jetés  le  dame  el  fu,  car  ni  a  tel  esploit.  )) 
—  Mère,  ce  dist  li  rois,  par  le  Diu  qui  tout  voit, 
La  dame  n'ert  pas  arse  ;  ains  sarons  que  ce  soit. 
Se  li  enfes  puet  faire  ce  dont  il  se  porvoit, 
Bien  devra  estre  cuite,  drois  est  qu'ele  le  soit.  » 
Quant  Matabrune  Tôt,  à  poi  que  n'esragoit; 
Malquarré  a  hucié,  le  traître  renoit  : 
((  Armés-vous,  dist  la  vielle,  que  ja  ci  Dix  le  soit! 
Si  me  caupés  le  teste  ce  garchon  orendroit  : 
Mauffé  l'ont  aporté,  que  trop  vescu  avoit.  » 


[983-1011]  ET   DE   GODEFROID   DE   BOUILLON.  3!» 

—  Dix  aidiés,  fait  li  enfes,  qui  nul  mal  n'i  peiisoit.  » 
Et  la  dame  plorant  devant  le  fu  séoit; 

Ele  ot  ses  mains  loïes  d'an  sain  si  eslroit, 
Diu  reclaim.e  et  apele,  où  ele  se  fioit. 
Malquarrés  vest  les  armes,  qui  la  batalle  avoit. 
Bien  cuide  que  la  dame  pour  ce  francir  le  doit, 
Et  pour  le  camp  conquerre  chevalier  le  feroit. 

«Dame,  dist  ]\Ialquarrés,  il  estuet  tout  premiers 
Que  je  sois  adoubés  pour  estre  chevaliers. 
A  Tenfant  renderai,  ains  vespre,  son  loiier, 
De  ce  que  pour  la  dame  se  fait  et  fort  et  fier. 
Des  armes  sai-je  trop,  car  j'avoie  escuier 
Esté  plus  de  vu  ans,  puis  devine  forestier.  » 

—  Certes,  dist  Matabrune,  frère,  je  t'ai  moult  cier. 
Chevaliers  seras  ja  et  s'aras  bon  destrier 

Et  armeûre  enlire  et  escu  de  quartier  ; 
Si  ares,  dist  la  vielle,  ce  qui  vous  est  mestier.  » 
Et  respont  Malquarrés  :  «  Foi  que  doi  S'  Ricier, 
Se  j'estoie  adoubés  à  loi  de  chevalier, 
L'armeûre  à  porter  ert  à  lor  encombrier.  » 

Malquarrés  fait  les  armes  en  la  place  apreslcr 
Et  doi  serf  li  coururent  esrament  aporter. 
Matabrune  le  fait  à  bon  vouloir  armer; 
Puis  li  cauce  unes  cauces  qui  bien  font  à  loer; 
Un  haubert  rice  et  fort  li-onl  fait  endosser. 
Que  II  diable  avoient  forgie  en  sus  le  mer  ; 
Coiffe  fort  et  tenant,  c'on  ne  doit  pas  blasmer  ; 
I  elme  d'or  luisant  li  fist  el  cief  fermer; 
De  pierres  pretieuses  l'ot  bien  fait  aorner. 


40         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE      ;1012-1039] 

Ja  ne  fera  si  nuit  c'on  n'i  voie  si  cler 

Com  se  Dius  eûst  fait  le  jour  enluminer. 

A  son  col  li  pendirent  un  escu  d'or  boucler, 

A  II  lions  d'argent  c'on  i  ot  fait  ouvrer  ; 

Pais  a  fait  d'une  cambre  xxx  espées  jeter. 

La  vielle  que  Dyable  fisenl  si  main  lever, 

A  Malquarré  les  baille  et  il  en  va  sevrer 

Les  II  meillours  qu'il  puet  pour  son  corps  déporter; 

Car  campions  en  doit  ii  avec  lui  porter. 

I  bon  destrier  d'Arabe  li  ont  fait  amener; 
Tout  fu  couvert  de  fer,  si  l'ont  fait  enseler. 

II  jouglcours  i  fist  la  vielle  vieller  ; 
Sonnés  et  cançonnètes  y  fait  assés  canter. 
Malquarrés  s'esbaudist,  si  commence  à  crier  : 

((  Mar  i  vint  li  garchons  se  je  1'  puis  encontrer  f  )^ 

Malquarrés  a  tel  joie  que  ne  set  que  il  face; 
Gras  et  gros  est  li  fel  et  bien  pert  à  sa  face. 
Làù  il  voit  l'enfant,  durement  le  manace 
Que  de  son  sanc  fera  ancui  novel  con trace. 
«  Certes,  dist  Matabrune,  dont  auriés  ma  grâce  ; 
De  sa  mort  que  j'atent  tous  li  cors  me  solace.  » 
Malquarrés,  qui  ja  Dix  joie  ne  bien  ne  face, 
Est  venus  au  ceval  qui  estoitens  la  place: 
La  lance  prent  el  puing  et  al  col  une  targe. 
La  vielle  li  a  çainte  l'espée  de  Galache; 
L'elme  li  met  el  cief,  qui  est  clers  comme  glace, 
Devant  i  escarboucle  et  derere  i  topace. 
Or  est  li  sers  armés,  qui  Dixmaldie  et  hace! 


[1040-1 0G8]         ET  DE   GODEFROID   DE  BOUILLON. 

Or  est  li  sers  armés  à  maie  destinée. 
Matabrune  la  vielle  li  a  çainte  l'espée  ; 
Il  sali  el  destrier,  tout  de  plain  à  volée 
Et  pent  l'escu  au  col  par  la  guige  doublée. 
3Iatabrune  la  vielle  li  a  donné  colée; 
Puis  distau  chevalier  :  «  Or  voi  ce  qui  m'agrée  : 
Garde  ta  force  soit  maintenant  esprouvée 
Et  que  li  gars  du  hranc  ait  la  teste  copée. 
Se  je  l'savoie  mort,  buer  seroie  je  née.  » 

—  Dame,  dist  Malquarrés,  par  Diu  qui  fist  rousée, 
Geste  cevalerie  est  anqui  comparée; 

Geste  lance  trencans,  qui  est  si  acérée 

Sera  anqui  du  sanc  du  gars  ensanglentée.  » 

Mais  se  Diu  plaist,  n'ertpas  tout  selonc  sa  pensée, 

Ains  en  ira  anqui  souvin  goule  baée, 

Se  Diu  plaist  le  poissant  et  la  Vierge  honnerée, 

Le  glorieuse  Dame  qui'st  el  ciel  couronnée. 

Chevaliers  est  li  sers  à  sa  maleïchon  ; 
La  bataille  demande  à  force  et  à  bandon. 
Et  Matabrune  apele  le  roi,  par  son  droit  non  : 
«  Gar  faites  tost  armer  le  vostre  compagnon  ; 
Gar  li  miens  est  tous  près  à  guise  de  baron. 
Ancui  donra  le  vostre  à  boire  tel  puison 
C'om  en  porra  véoir  le  fie  et  le  poumon.  » 

—  Je  ne  sais,  dist  li  rois,  que  dire,  ne  que  non  ; 
Mais  cascun  renge  Dix  son  droit  et  sa  raison.» 
L'enfant  a  apelé  bêlement,  sans  tenchon  : 

«  Frère,  que  feras-tu,  or  me  di  ta  raison. 
Aideras  tu  la  dame,  u  nous  ci  Tarderon  ? 


42         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [1069-1093] 

Se  tu  la  veus  aider,  moult  bien  nos  farmeron.  » 

«  Sire,  ce  dist  li  enfes,  par  ce  mien  caperon, 

Ains  que  l'on  cante  vespres,  ne  die  la  leclion , 

Avéra  Dix  monsiré  Malquarré  le  félon 

Se  la  dame  est  coupable  de  cestemesprison.  » 

Quant  Matabrune  Tôt,  si  mue  en  tel  friction, 

Pour  poi  ne  li  court  sus  à  tout  i  grantbaston. 

Li  sourcis  abaissa  et  lieve  le  grenon, 

De  mautalenl  et  d'ire  noircit  comme  carbon. 

La  vielle  ot  moult  grant  ire,  bien  pert  à  sa  colour. 
Le  roi  en  apela,  par  mervellouse  irour  : 
f(  Armés  vostre  garchon,  anqui  ara  mal  jour!  » 
Et  li  enfes  respont  doucement  par  amour  : 
«  Vous  parlés  folement,  que  Toent  li  pluisours  î 
Rois  je  vous  pri,  pour  Diu  le  père  créatour, 
Que  vous  tenés  à  droit  vostre  gentil  oissour. 
Certes  se  Matabrune  ert  arse  en  un  caul  four, 
Si  li  aroit  Dix  bien  mercié  le  labour. 
A  Taïde  de  Diu  le  père  crealour, 
Li  cuic  anqui  jeter  iiTi  caus  d;i  mellour; 
Il  me  convient  armer,  n'i  a  autre  retour. 
Cil  Dix  qui  le  fruit  fait  issir  fors  et  la  tlour 
Rende  à  cascun  de  tous  son  droit  par  sa  doçour! 
—  Dous  amis,  fait  li  rois,  armes  et  bel  atour 
Vous  baillerai  et  rices,  onques  ne  vi  mellour.  » 


[1094-1116]         ET  DE  GODEFROID   DE  BOUILLON.  43 


Xlll 

Le  roi  fait  apporter  des  armes  pour  Élyas.  Celui-ci  veut  d'abord  être  baptisé, 
puis  armé  chevalier.  11  ignore  tout,  mais  un  cousin  du  roi  lui  explique  daus 
tous  ses  détails  comment  il  s'y  prendra  pour  combattre. 

QUANT  li  enfes  oï  de  ses  armes  plaidier, 
Li  cuer  dedens  son  ventre  li  prent  à  esclier  : 
«  Sire,  ce  dist  li  enfes,  ce  fait  à  mercier, 
Dix  le  vouspuist  merir;  mais  je  vous  veut  prier 
Que  vous  primes  me  faites  lever  etbautisier. 
S'estoie  crestiens,  jou  l'aroie  moût  cier, 
Et  je  fuisse  adoubés  à  loi  de  chevalier. 
On  doit  bien  avant  mètre  le  dame  Diu  mestier.  » 
Et  li  rois  tost  li  disl  :  «  Bien  fait  à  otriier  ; 
Raisons  est  qu'on  te  face  crestien  tout  premier.  » 
I  abé  fait  venir,  c'on  apele  Gautier  ; 
Et  il  i  est  venus  sans  point  de  delaiier. 
Une  cuve  fist  mètre  droit  devant  le  moustier  ; 
Et  trestout  le  bautesme  font  iluec  maniier. 
Les  cloques  de  la  vile,  ç'oï-je  tesmoignier. 
Sonnèrent  de  leur  gré,  droit  au  maistre  moustier. 
Ce  senefia  jà  grant  pais  au  conmencier. 
Cil  qui  les  cloques  oent  se  prendent  à  segnier 
Et  dient  :  «  Dix  a  fait  pour  la  bone  moUier 
Miracles  et  merci  pour  son  droit  desraisnier.  » 
Et  li  abes  méismes  en  va  Diu  mercier, 
Dès  ore  vont  Tenfant  lever  et  poursegnier; 

Li  abes  fait  grant  joie  de  ce  que  il  entent. 


44         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [1117-1140] 

L'enfant  en  apela  bel  et  courtoisement  : 

«  Frère,  que  volés  vous,  dites  moi  vo  talent? 

—  ((  Li  enfes  li  respont  :  «  Crestienté  déniant, 
Et  el  non  de  Jesu  ensi  le  vous  conmant.» 

—  Et  je  le  te  donrai  el  non  d'amendement.  » 

«  Frère,  ce  dist  li  abes,  trestout  premièrement 
Ferai  rere  ton  poil  trop  Ions,  espés  et  grant 

Et  réongner  tes  ongles,  bien  seroit  avenant; 

Mius  en  ert  et  plus  bel,  je  l'sai  à  essient. 

Puis  ferai  bautisier,  ce  saciés  vraiement.  » 

Et  li  enfes  respont  :  «Je  Totroi  bonemenl. 

Or  ferai  de  par  Diu  vostre  conmandemant.  » 

Et  li  abes  méismes  unes  grans  forces  prent 

Et  I  pine  d'yvoire,  que  il  avoit  moult  grant  ; 

L'enfant  ot  réongné  bel  etcortoisement. 

Au  col  l'enfant  coisi la  caïne  d'argent; 

Ne  li  vaut  demander  que  c'est;  se  l'iaisse  à  tant. 

I  mantel  li  afule  l'abes  moult  bêlement; 

Au  moslier  l'emmenèrent  prendre  bautisemenl. 

«  Hastés  vous,  fait  li  rois  à  l'abé,  en  plourant  ; 

Car  la  batalle  large  Malquarré  qui  l'atent. 

Or  tost  le  bautisier,  pour  Diu  le  vous  commant. 

Certes  je  désire  moult  Feure  et  rapi'ocement 

Qu'il  face  la  batalle  à  la  dame  vallant.  » 

—  Sire ,  ce  dist  li  enfes,  grant  merci  vous  en  rent  ; 
Se  li  garde  s'onnour,  grant  bien  ferai  drument.  » 

—  Certes,  ce  dist  li  rois,  bien  ert  d'or  en  avant.  » 

—  0  roi,  dist  Matabrune,  parlés  moult  folement  : 
Cuidiés  vous  que  cis  gars  ait  cuer,  ne  hardement 
De  faire  la  batalle  à  i  homme  poissant  ?  n 


[1147-1175]  ET  DE  GODEFROID  DE   BOUILLON. 

Et  l'abes  esranment  l'oire  et  le  cresme  prent; 
L'enfant  bautisera,  ne  targera  noient. 

«  Enfes,  ce  dist  li  rois,  ne  me  celer  tu  pas; 
Ton  pensé  me  jehi,  en  oiant,  non  en  bas.  » 
Et  li  enfes  respont  :  «  Biau  sire,  ja  l'orras. 
A  Tabé  et  à  tous  le  di,  ne  mie  en  bas, 
Crestienté  demant  el  non  saint  Nicolas. 
Se  crestien  me  fais,  sais  quel  non  me  métras  ? 
Etli  abes  respont  :  «  t'aras  non  Elyas.  » 
Le  mantel  li  desfuie  ;  desous  fu  biaus  et  cras. 
L'abes  en  est  parrins  et  li  dus  de  3Ionlbas 
Et  une  rice  dame  qui  ot  non  Salomas. 
Li  abes  le  bautise  el  non  saint  Elyas. 
Quant  il  fu  bautisiés  et  vestus  de  ses  dras, 
N'ot  plus  bel  baceler  en  Tonnour  de  Baudas. 
ce  E  Dix!  ce  dist  li  enfes,  qui  le  mont  esloras; 
Qui  à  ton  saint  mestier  ordené  et  mis  m'as, 
Tu  secour  cesle  dame,  si  com  pooir  en  as  I  » 

Li  enfes  fut  moult  liés  de  la  crestienté, 
Et  l'abé  et  le  roi  en  a  moult  mercié. 
Et  li  dus  ses  parrins  li  promet  irelé, 
Se  il  vit  plus  de  lui,  de  trestout  son  régné. 
Li  abes  li  promet  avoir  à  grant  plenté. 
Et  sa  bone  marine  celé  li  a  donné 
I  mantel  d'escarlate  et  d'ermine  fouré, 
Et  un  peliçon  rice,  bien  fait  et  bien  ouvré. 
Et  braies  et  cemise  et  un  braiiet  doré, 
Saullers  et  rices  cauces  tout  li  a  ap resté. 
►Li  enfes  l'en  mercie  par  moult  grant  amislé. 


•ib         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [1176-1203] 

«E  Dix!  ce  dist  li  enfes,  or  ui-je  Ijien  ouvré. 

Mciis  de  chou  ai-je  moult  le  cuer  gros  et  enllé 

Que  jou  voi  cele  dame  mener  à  tel  viuté. 

Rois,  je  vous  pri  pour  Diu  et  sainte  carité, 

Que  chevalier  me  faites,  que  trop  ai  demouré; 

Si  ferai  la  bataille  encontre  Malquarré.  » 

«  Biaus  amis  dist  li  rois,  tout  à  la  volenté. 

Chevaliers  seras  ja;  joie  et  force  et  bonté 

Te  presce  li  haus  rois,  qui  maint  en  Trinité  !  » 

—  Bons  rois,  dist  Elyas,  pour  Diu,  car  vous  hastés.» 

Et  li  rois  li  respont  :  «  Volentiers  et  de  grés.  » 

Il  voit  II  de  ses  hommes,  s'es  en  a  apelés  : 

«  Or  tost,  dist-il,  segnour,  aies,  si  m'aportés 

Les  meillours  armeiires  que  vous  i  trouveras.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Si  com  vous  commandés.  » 
A  la  tour  vinrent  tost;  si  ont  haubers  trouvés, 

Et  les  cauces  de  fer  i  trouvèrent  assés; 

Les  mellours  armeiires  prendrent  là  à  lor  grés. 

A  rentrer  de  la  sale  pent  i  escus  listés, 

Que  Dix  i  envoia  par  ses  saintes  bontés. 

Il  estoit  trestout  blans,  n'ert  autrement  dorés; 

D'une  grant  crois  vermelle  estoit  enluminés. 

Li  blans  de  cet  escu  estoit  enargentés 

La  crois  qui  ert  vermelle,  ce-  saciés  de  vertes, 

Senefie  justice,  hardement  et  fiertés. 

Par  desous  fu  escrit  :  «  De  par  Diu  fu  donnés.  » 

Li  uns  des  escuiers  si  fu  bien  enletrés, 

De  la  letre  en  Fescu  fut  moult  espoentés  : 

Et  si  avoit  escrit,  ce  est  la  vérités, 

«  Ja  nus  hom  qui  le  porte  nen  ert  en  camp  matés.  » 


[1206-I23ij         ET  DE   GODEFROID  DE   BOUILLON. 

S'ore  l'a  Elyas  et  il  en  soit  armés, 
Porvu  que  ne  H  toile  li  cuivers  desfaés, 
Ancui  fera  tel  cose  dont  Dix  ert  aourés. 

Les  armes  aporterent  li  valet  natiiral 
Et  l'escu  à  la  crois  le  Père  espirital  ; 
Onques  njis  hom  de  car  à  son  col  n'en  ot  tal. 
Puis  li  ont  amené  i  moult  rice  ceval, 
Cenglé  et  surcenglé  et  lacié  le  poitral. 
Devant  le  roi  Tamainnent,  qui  n'i  entent  nul  mal; 
As  escuiers  a  dit  :  «  Car  me  dites,  vassal, 
U  fut  pris  cis  escus?  onques  mais  n'en  vi  tal.  » 
Et  li  vallet  respondent  :  «  Au  perron  de  cristal 
Le  trouvasmes  pendant;  bien  resamble  roial.  » 

—  Par  foi,  dist  de  par  Diu,  la  crois  en  est  coral  ; 
Bien  sai,  c'est  de  par  Diu,  le  Père  espirital.  » 

—  Harois!  fait  Matabrune,  ci  a  félon  journal; 
Malquarrés  vous  atent,  armés  sur  son  ceval. 
Vostre  garçon  donra  anqui  grant  batestal. 

Ja  se  crestiens  est^  par  le  mien  mentonnal. 
Neli  aramestier  le  vallant  d'un  cief  d'ail, 
Ne  li  espargue  anqui  le  cervel  contreval.  )> 

—  Dame,  dist  Elyas,  or  laissiés  le  plaidier  ; 
Moult  par  est  cil  couars,  qui  m'ose  manecier. 
Je  cuic  par  vos  paroles  m'en  cuidiés  vous  cacier; 
Mais  ne  pris  vos  manaces  vallissant  i  denier; 
Ja  ne  verres  le  vespre  ne  le  solel  coucier, 
Que  Jésus  en  rendra  Malquarré  son  loiïer. 
Et  vous  aussi  le  vostre,  qui  poi  doutés  pecier.  » 
«  Rois,  je  vous  pri  pour  Diu  faites  me  chevalier; 


48         LA  CHAiNSO-X   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [1235-1240] 

Ceste  feme  me  hasle  de  mon  mal  encombrier.  » 
Li  rois  li  respondi  :  «  Je  le  veul  olroiier.  » 
Et  doi  vallct  li  courent  unes  cauces  caucier  ; 
1  haubert  li  vestirent,  aine  hom  ne  vit  si  cier; 
Coiffe  ot  bone  turcoise  qui  moult  fut  à  prisier. 
Et  Elyas  s'en  fait  et  orgellous  et  fier. 
Moult  l'ont  bien  atourné  et  avant  et  arrier.  ' 
Elyas  sent  les  armes,  si  commence  à  bucier: 
«  Sire  père  poissant,  com  ci  a  dur  mestier  !  » 

Li  enfes  se  mervelle  du  hauberc  durement  : 
Aine  mais  ne  vit,  ce  dist,  cotele  si  pesant. 
Et  doi  vallet  li  lacent  le  vert  elme  luisant  ; 
Pour  le  mix  reconnoistre  i  ot  bendes  d'argent  : 
En  Inde  la  majour  les  forgèrent  Persan  ; 
D'outremer  l'aporterent  doi  vallet  moult  sacanl. 
Si  estoient  parent  le  bon  roi  Oriant; 
Uns  espérons  moult  rices  li  ont  laciés  à  tant; 
I  ceval  li  amainent,  c'on  apele  bauçant, 
Enselé  d'une  sele  moult  rice  et  avenant. 
Li  archon  en  estoient  d'yvoire  reluisant; 
Les  alves,  les  estriers  à  or  resplendissant  ; 
Par  deseure  couvers  d'un  paille  escarimanl; 
Tous  fu  couvers  de  fer  et  derrière  et  devant; 
Et  quant  li  bons  cevaus  la  couverture  sent. 
Si  se  fait  orgelleux  et  moult  fier  par  sanllant. 
Elyas  i  montèrent;  trestous  va  cancelant; 
Se  Dix  ne  le  tenist,  il  kaïst  vraiement. 
L'escu  li  ont  baillé  à  la  crois  reluisant; 
La  collée  li  donne,  el  non  d'acordement. 
Et  li  rois  li  acainte  s'espée  maintenant, 


[1 205-1293]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  49 

Puis  dist  :  «  Chevaliers  soies,  Dix  te  doinst  liardemenl  !  » 
Il  respont:  «  Dix  Totroit  par  son  commandemenl.  » 

Elyas  est  mon  lés  sur  le  destrier  d'Espagne, 
Il  cancele  trestous,  et  de  sa  main  se  seigne; 
De  la  paour  qu'il  ot  li  convint  qu'il  se  tiegne 
A  Tarchon  de  la  sele  qui  fut  fais  à  ouvragne. 
Le  destrier  ont  saisi  doi  vallet  de  Bretagne. 
Grant  paour  ont  eii  k'à  force  ne  i'mehagne. 

Matabrune  le  vielle  à  Malquarré  l'ensengne; 
«  Biaus  amis,  dist  la  vielle,  se  Dix  me  prest  gaagne, 
Gis  gars  n'a  point  de  cuer  nient  plus  qu'une  feme; 
Se  je  le  tenoie  ore  lassus  en  la  montagne, 
Jou  Faroie  ja  mort  sans  plus  de  demourogne.  » 

—  Dame,  dist  3Ialquarrés,  qui  forment  le  desdagne, 
Jou  li  ferai  passer  ma  lance  par  l'enlragne.  )^ 
Quant  le  vielle  Tentent,  en  grant  joie  se  bagne. 

Ne  li  aura  mestier  vallant  une  castagne 

Ne  escus,  ne  haubers,  ne  hiaumes,  n'  autre  ensagne. 

Ele  garda  en  bas  ;  que  grans  maus  li  avagne  ! 

«  Amis,  dist  Matabrune,  celé  vielle  brehagne, 

Je  vous  donrai  tel  cose,  n'a  tel  vile  en  Sarlagne.  » 

—  Gertes,  dist  Malquarrés,  ci  a  fiere  bargagne.  » 
Or  gart  Dix  Elyas  et  la  sue  compagne! 

La  batalle  sera  felenesse  et  estragne  ; 

Or  en  soit  Dix  en  droit,  comment  que  li  plais  pragne! 

Li  sers  de  son  ceval  la  couvreture  acesme; 

Ja  ne  cuide  tant  vivre  que  la  bataille  viegne. 

Elyas  est  montés  ;  trestous  branle  et  cancele; 
Trestous  va  cancelant,  à  Tarclion  de  la  sele 

4 


50         LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE      [l294-1322j 

Li  convient  que  se  tiegne,  qu'il  ne  ciet  à  la  Icire. 
Doi  vallet  li  ballerent  une  lance  nouvelle, 
A  I  lonc  fer  Irancant  qui  fu  fais  à  Tudele, 
Et  une  bone  espée  dont  trence  la  lamele 
Baillèrent  Elyas,  qui  Dieu  prie  et  apele  : 
«  Dame,  fait  Elyas,  glorieuse  pucele, 
Qui  le  nostre  Seigneur  nouris  à  ta  mamele, 
Secour  moi  hui  cest  jour.  »  Devant  une  capclc 
A  faite  s'orison  moult  glorieuse  et  bêle. 
Matabrune  la  vielle  3Ialquarré  en  apele  : 

—  Amis,  que  ferés-vous?  car  me  dites,  caiele.  » 

—  Dame  dist  Malquarrés,  qui  de  joie  révèle, 
Et  lui  et  le  destrier  meterai  en  gavele  ; 

Ne  li  vaura  escus  ne  c'une  viese  sele.  » 
Matabrune  estoutie  et  de  joie  sautele. 

Or  ne  puet  la  batalle  alarger  n'arester, 

Ensamble  les  convient  aprocier  et  jousler. 

«  Bons  rois,  dist  Elyas,  vous  m'avés  fait  donner 

Une  reube  de  fer  qui  moult  me  fait  peser. 

Rois,  je  vous  pri  pour  Diu,  qui  tout  a  à  sauver, 

K'en  ces  rues  delà  me  faites  pourmener  ; 

Gel  vostre  cousin  faites  ensamble  moi  aler  ; 

Et  si  sera  pour  Diu  pour  moi  adoctriner; 

Car  je  ne  sai  comment  je  me  doie  mener.  » 

Et  li  rois  li  respont  :  «  bien  le  veut  ci^éanter.  » 

Un  sien  cousin  li  balle,  qui  moult  est  franc  et  ber  : 

D'outre  part  une  rue  les  en  a  fait  aler. 

«  Dites,  fait-il,  amis,  qui  me  devés  garder. 

Gomment  me  mainlenrai?  ne  me  Tdevés  celer.  » 


[1323-1351]  ET   DE  GODÉFKOID  DE  BOUILLON.  ol 

—  Demandés,  je  dirai  se  g'i  sai  assener.  » 

—  Maistre,  fait  Ehas,  je  tous  veul  demander 
K'est  ce  sur  coi  je  siet,  comment  me  puet  porter?  » 

—  Sire,  c'est  i  cevax,  je  ne  vous  quier  celer; 
Vous  le  cevaucerés  pour  vous  asseûrer.  » 

—  Maistre,  dist  Elyas,  convient  le  moi  douter? 

—  Nenil,  dist  li  vallès,  soiiés  en  bon  penser.  » 

—  Comment,  fait  Elyas,  saurai  le  je  nonmer 
Gel  pot  que  on  m'a  fait  sur  la  teste  fermer?  )> 
Li  Vallès  de  pité  commença  à  pleurer: 

«  Sire,  ce  est  i  hiaumes  pour  vostre  cief  garder.  » 

—  Maistre,  dist  Elyas,  pour  Diu  et  pour  son  nom, 
Pourcoi  i  a-on  fait  tant  petit  pertuison? 

En  ceste  grant  cotele  que  nous  vestue  avon?  » 

—  Sire  dist  li  vallés,  Hauberc  Tapele-on: 

Li  pertuis  ont  nom  malles,  si  n'i  font  se  bien  non. 

—  Et  que  m'a-on  caucié?  moult  sont  agu  en  son.  » 

—  Sire,  dist  li  vallès,  ce  sont  doi  espérons; 
E.t  ces  cauces  de  fer  ensi  les  apele-on.  » 

—  Maistres,  dist  Elyas,  de  ce  ferré  baston 

Vous  veul  je  moult  proiier  qui  me  dites  raison.  » 

—  Sire,  dist  li  vallès,  foi  que  doi  mon  menton, 
Lance  Tapelent  tous,  escuier  et  garchon.  » 

—  Maistre,  dist  Elyas,  se  Dix  me  doinst  pardon, 
Onques  mais  de  tel  cose  n'oï  nule  raison; 
Dont  avérai  je  cote,  surcotet  caperon. 

Que  me  fesisse  tout  ce  harnas  environ. 

Et  ce  k'aucolme  pent,  comment  l'apele-on? 

Et  ceste  crois  vermelle  qui  est  luisant  en  son?  » 


o2  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [1332    lli^O 

—  Par  Diu  escu  Tapelent  Angevin  et  Breton.  » 

—  Maistre,  de  cel  coutel,  pour  Diu,  que  fera-on?  » 

—  Sire,  dist  li  vallès,  espïé  le  nonmons.  >- 

—  Maistre,  dist  Elyas,  pour  le  cors  saint  Simon, 
Or  sai-je  tout  nonmer  et  plus  que  fera-on  ?  » 

—  Certes,  dist  li  vallès,  moult  bien  le  vous  diion  : 
Il  vous  convient  comuattre  à  un  mauvais  glouton; 
Si  a  non  Malquarrés,  nus  ne  set  plus  félon; 

En  vostre  lance  n'a  baniere,  ne  pegnon  ; 

Mais  ele  est  fors  et  roide,  si  faites  corn  preudliom  : 

Devant  vous  la  portés  el  feutrier  de  larçon; 

Du  fer  en  mi  le  pis  le  ferés  à  bandon. 

Si  qu'il  past  le  haubert,  le  fie  et  le  poumon.  » 

Et  Elyas  respont  :  «  à  Diu  benéichon; 

Se  Dix  me  veut  aider,  ne  ferai  se  bien  non.  » 

—  Maistres,  dist  Elyas,  bien  conseillé  m'avés; 
En  l'escu  le  ferrai,  bien  me  sui  pourpensés, 
Et  il  me  referra,  le  sai-je  par  vertes; 
Se  il  m'abat  à  terre,  quel  consel  me  donnés?  » 

—  Sire,  fait  li  vallès,  se  vous  estes  versés, 
Isnelement  et  tost  en  pies  vous  relevés; 

De  ceste  bonne  espée  moult  grant  caup  li  donnés,    ■ 
EtTescuet  le  hiaume  tout  li  esquartelés.  » 

—  Et  se  m'espée  brise?  —  <c  A  Tautre  vous  tenés  » 

—  Et  se  l'autre  peçoie?  »  —  «  A  lui  vous  acostés, 
Desous  vous  à  la  terre  esraument  Fabatés; 

Se  venés  au  deseure,  la  teste  li  caupés. 

Ne  vous  sai  plus  ({ue  dire  ;  à  dame  Diu  aies.  » 

—  Maistre.  dist  Elyas,  cis  grant  bastons  quarré 


[1381-1409]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  fi^ 

Sera  bien,  si  je  puis,  orendroit  esprouvés.  « 
Il  broce  le  destrier  des  espérons  dorés, 
Par  le  vertu  de  Diu  s'i  est  asseûrés 
Et  par  bone  aventure  dont  il  est  alumés, 
Vers  le  mur  d'une  tour  en  est  le  cours  aies. 
Si  fiert  de  tel  verlu  que  li  fus  est  quassés  ; 
Li  tronçons  de  la  lance  est  contremont  volés, 
a  E  Dix  !  dist  Elyas,  s'or  i  fust  Malquarrés, 
Je  cuic  que  il  fust  mors  et  à  sa  fin  aies!  » 
Et  li  Vallès  li  dist  en  riant  :  «  N'attendes; 
Àucui  ara  mal  jour  li  cuivers  desfaés.  )^ 

—  Maistre,  dist  Elyas,  pour  Diu,  car  m'aportés 
Une  lance  nouvele,  si  me  ferés  bontés.  » 

—  Sire,  fait  11  vallès,  si  com  vous  commandés.  » 
Vers  le  castel  retourne  et  n'i  est  demourés  ; 

Une  lance  li  baille,  dont  li  fers  fu  quarrés; 
Vers  Malquarré  enva,  es  galos  est  entrés. 

Or  ert  grans  la  batalle;  puis  que  RoUans  fu  nés 
N'oïstes  mais  si  fiere  de  n  hommes  armés. 

—  Maistre,  dist  Elyas,  ne  lairai  ne  vous  die, 
Se  vous  le  me  loés,  el  nom  Sainte  3Iarie, 
Irai  ferir  le  serf  en  l'escu  qui  flambie.  » 

—  Sire,  distli  vallès,  je  ne  l'vous  deslo  mie; 
Jésus  li  tous  poissans  vous  soit  hui  en  aïe; 

Le  serf  doinst  se  déserte  qui  est  si  plains  d'envie. 
Mais  je  vous  casti  bien,  si  ne  l'oubliés  mie, 
Qu'il  ne  fiere  en  la  crois  où  la  coulors  rougie; 
Et  vous  li  deffendés  de  par  Diu  qui  tout  guie, 
Et  ses  cors  et  sa  car  en  ert  anqui  percie.  » 


o4         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [1410-14331 

—  Maistres,  dist  Elyas,  qui  k'en  plourt,  ne  qu'en  rie, 
Je  vais  or  essaiier  késestcevalerie.  » 

Il  hurte  le  destrier  qui  ne  ciet,  ne  ne  plie, 
Si  alonge  la  lance,  où  durement  se  fie. 
Vers  Mauquarré  en  va,  qui  hautement  li  crie  : 
«  Chou  que  est?  N'as  tu  pas  oublié  ta  folie?  » 

—  Non  jou,  fait  Elyas,  mais  mon  sens  ne  lais  mie.  » 

—  Certes,  dist  Malquarrés,  li  miens  cors  te  desfic  !  » 
Et  Elyas  respont,  qui  à  che  n'entent  mie  : 

«  Ne  sais  k'est  desfiers,  se  Dix  me  beneïe; 
Mais  je  te  ferrai  ja,  se  ma  lance  ne  plie.  » 
Matabrune  la  vielle  à  haute  vois  s'escrie; 
«  Malquarrés,  biaus  amis,  faites  votre  envaïe.  » 
Quant  Malquarrés  l'entent,  tous  li  sans  li  fourmie  ; 
Il  broce  le  ceval,  ne  s'aseiiremie. 
En  mi  liu  de  la  rue  fut  faite  l'envaïe; 
De  gens  i  ot  grant  presse,  ne  le  mescreés  mie; 
Par  tel  aïr  se  vienent,  si  com  l'estoire  crie, 
Que  la  terre  sous  aus  en  tombistet  fourmie; 
Et  li  ceval  braidissentet  font  grant  arramie. 
Or  ert  grans  la  bataille,  qui  k'en  plourt,  ne  qui  rie. 


XIV 

Le  combat  commence.  Récit  détaillé  des  nombreuses  péripéties  de  cette  lutte 
inégale.  A  la  fin  Élyas  est  vainqueur.  Il  tue  Maiquarré  et  lui  coupe  la  tête. 

OR  ert  grans  la  bataille,  qui  k'en  plourt,  nequicant; 
11  metent  les  escus  contre  lor  pis  devant, 
Ambedoi  s'entrevienent  par  tel  efïorcement 


[1434-14G3)         ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON. 

Que  la  terre  sous  ans  en  va  retentissant. 
Il  alongent  les  lances  dont  li  fers  sont  trencant, 
Mervellous  caus  se  donnent  ens  en  le  pis  devant. 
Les  lances  furent  fors  et  les  hauberc  tenant; 
Ambedoi  s'entrefierent  par  tel  aïrement 
Que  li  archon  deriere  en  vont  tout  dépeçant. 
Des  archons  par  deriere  kaïrent  maintenant 
Et  li  destriers  s'en  vont  par  les  rues  fuiant. 

Or  oiiés  fier  miracle  et  mervellous  et  grant: 
Li  destriers  Elyas  vint  Fautre  consivant, 
Del  destre  pié  le  fiert  en  mi  le  front  devant; 
Les  ex  en  fait  voler,  toute  la  gent  voiant. 
Malquarrés  s'en  saut  sus,  plus  n'i  va  atendant. 
Et  Elyas  tantost  se  leva  en  estant. 
Et  Malquarrés  le  passe  tout  apenséement  ; 
Elyas  vait  ferir  en  Telme  qui  resplent, 
Si  qu'il  en  a  colpé  ii  des  bendes  d'arjant. 
Le  fu  en  fait  voler,  si  que  l' virent  la  jant  : 
Se  Dix  ne  li  aidast,  ocis  l'eûst  à  tant. 
Matabrune  s'escrie  :  «  Ce  n'est  pas  cors  d'enfanl, 
Mar  i  vint  li  garchons,  sempres  sera  dolanl.  » 
Et  Elyas  se  taist  et  li  fait  bel  samblant. 
Malquarré  vait  ferir  à  loi  d'home  sachant, 
Tôt  soavet  le  pas  DamleDeu  reclamant. 
Le  serf  fiert  sor  le  hiaume  que  m  doie  li  faut  ; 
Diables  Tout  tenu,  qui  de  mort  le  deffant. 
Al  resacher  le  brant  vait  trestos  cancelant. 

Or  iert  grans  la  bataille,  par  le  mien  esciant, 
Du  cuivert  Malquarré  et  d'Elyas  l'enfant. 
Aine  n'oïstes  si  faite  en  cest  siècle  vivant 


56  LA  CHANSOiN   DE  CHEVALIER  AU   CYGNE     [l  iG4-l'.92] 

Or  sont  li  chevaler  al  conbatre  venu. 
Malquarrés  fiert  l'enfant  de  sor  son  cime  agu, 
Si  que  demi  li  a  quartelé  et  fendu. 
Se  Dex  ne  V  garandist  tôt  l'eiist  porfendu. 
tt  Bel  gars,  dist  3Ialquarrés,  mal  vos  est  avenu; 
Ja  sera  la  dame  arse  se  t'avoie  vencu. 
—  Ha,  glox,  fait  Elyas,  ce  qui'st?  por  coi  mens-tu? 
Anqui  te  rendra  Dex  ton  droit  par  sa  vertu.  » 
Lors  fiert  le  traiteur  amont  de  sor  l'escu; 
Le  son  elme  li  a  quartelé  et  fendu. 
«  Haré  !  fait  Elyas,  cest  pos  a  trop  vescu  !  >) 
Et  ses  maistres  en  rist,  quant  il  Ta  entendu. 
Ambedoi  se  requièrent  dolent  et  irascu. 
Malquarrés  ne  le  prise  vaillissant  i  festu, 
N'Elyas  Malquarré  plus  que  i  home  nu. 
Lors  revienent  ensamble,  chascuns  tint  le  brant  nu  ; 
Fièrement  se  requièrent  et  par  ruiste  vertu. 

Malquarrés  fait  grant  dol,  quant  voit  mort  son  destrier. 

Et  dist  petit  se  proise  se  ne  le  puet  vengier  ; 

Elyas  vait  ferir  ;  de  Telme  i  grand  quartier 

Li  a  fait  contremont  à  terre  trebuchier  : 

Se  Dex  ne  l'garesist,  qui  tôt  a  à  jugier, 

P'endu  Teûst  li  sers  enfresi  qu'el  braier. 

Et  Elyas  le  vait  ferir  sans  esparnier, 

Que  la  moitié  de  Telme  li  fait  voler  arrier, 

Le  fu  en  fait  salir  del  fer  et  del  achier 

Et  Malquarrés  le  fiert  de  plain,  por  estequiei"; 

Et  li  haubers  fu  fors  ;  aine  ne  V  pot  domagier. 

«  Ha  Dex  I  fait  Elyas,  adonques  sans  targier, 


[1493-1521]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  ; 

Ja  me  devés  vus  hui  et  secorre  et  aidier; 
Sire,  secorés  moi,  car  or  en  ai  mestier  !  » 
A  II  mains  tint  l'espée  et  l'escu  mist  arrier; 
Malquarré  vait  ferir  en  Tescu  de  quartier; 
Dusqu'en  la  bogie  fait  coler  le  brant  d'achier. 
Il  a  estort  son  colp,  por  l'escu  depechier; 
Mais  diable  d'enfer  le  volrent  engignier, 
Qui  li  ont  fait  son  brant  très  parmi  pechoier. 
Matabrune  le  voit  si  comence  à  liuchier  : 
«  Mar  i  vint  li  garchons  la  dame  desraisnier!  » 
Et  Malquarrés  méismes  li  prent  à  escrier 
Et  dist  qu'il  le  fera  ens  en  son  sang  baignier. 

Elyas  entent  bien  del  mal  serf  la  fierté  ; 
Grant  dol  ot  en  son  cuer,  quant  son  brant  voit  froé. 
Maint  en  a  en  la  place  de  pitié  ont  ploré. 
Elyas  maintenant  a  l'autre  brant  cobré  ; 
Car  ensi  li  avoit  ses  maistres  exorté; 
Grant  aleûre  en  vait  requerre  le  malfé. 
Plus  fièrement  se  vienent  que  doi  serpent  ci'eslé. 
Elyas  a  le  serf  fièrement  regardé  : 
«  Jo  te  deffent,  fait  il,  de  par  la  Trinité, 
Qu'envers  la  crois  n'aies  force  ne  poesté. 
Se  tu  fiers  en  la  crois  de  mon  escu  listé, 
Anqui  t'en  venra  max,  saches  par  vérité.  » 
Et  Malquarrés  respont  :  «  Ne  por  crois,  ne  por  Dé, 
Ne  tairai  ne  te  fiere  de  mon  brant  acheré.  » 
({  Hé  Dexl  dist  Elyas,  cist  a  cuer  de  malfé, 
Qui  contre  DainleDeu  a  toutes  fois  esré.  » 
Lors  fiert  le  traïtor  sor  son  elme  doré  ; 


58         LA  CHANSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE      |ln22-lS50) 

A  Taïde  de  Deu  li  a  esquartelé, 
Et  la  coiffe  faussée  et  le  test  entamé. 
Diable  l'ont  tenu,  quant  mort  ne  l'oul  rué  ; 
Mais  li  sers  reprent  cuer  à  sa  maleiirlé. 
«  Or  i  parra,  fait  il,  que  Dex  a  empensé  : 
Jo  ferrai  en  la  crois,  qui  que  en  ait  mal  .are.  » 
Sor  la  crois  de  Tescu  li  a  grant  colp  doné, 
Si  qu'Elyas  cancele,  por  poi  ne  l'a  versé  ; 
Mais  Dex,  qui  a  pooir  de  la  crestienté, 
Fait  de  la  crois  salir  i  grant  fu  alumé, 
En  mi  le  vis  conseut  le  quivert  deffaé, 
Si  qu^il  en  à  le  fie  et  le  cuer  escalfé. 
Quant  Elyas  le  voit,  grant  joie  en  a  mené , 
11  le  quide  avoir  mort,  mais  ne  Ta  adesé. 
Matabrune  le  voit,  de  péor  a  tramblé 
Et  tote  la  gent  huche  :  «  Sire  Dex,  la  verte 
En  amenés  desore  par  la  vostre  bonté  !  » 
Le  serf  de  pâmoison  ont  malfé  ramené  ; 
Il  est  salis  em  pies,  bien  sanble  forsené  ; 
Vers  Elyas  s'en  vient,  si  fort  l'a  escrié 
Que  il  ne  set  que  dire,  de  péor  a  tramblé. 

Malquarrés  fait  grand  dol,  quant  de  pasmer  repaire  ; 
11  mille  les  iex  ;  fel  fu  et  de  putaire. 
Elyas  vait  ferir  sor  l'elme  qui  esclaire 
Si  que  des  maistres  bendes  en  a  colpé  ii  paire. 
Or  commence  li  fel  à  Tenfant  à  retraire  : 
((  Elyas,  fait  li  sers,  par  le  cors  sainte  Claire, 
Ja  la  crois  de  Tescu,  qui  ja  m'a  fait  contraire, 
Ne  t'i  aura  mestier  ne  c'une  foille  d'airre. 


[1551-1578]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  59 

Que  le  cuer  de  ton  ventre  ne  te  veille  anqui  traire.  » 
«  Hé  glox,  dist  Elyas.  con  tu  es  de  mal  aire  ! 
Encontre  DamleDeu  ne  pues  tu  nul  mal  faire.  » 
Matabrune  la  vielle  si  conmencha  à  braire  : 
«  Malquarrés,  cort  li  sus,  chevaliers  debonaire, 
Ocis  moi  cel  garchon,  moult  par  liac  son  affaire.  » 
—  Mère,  ce  dist  li  rois,  vous  faites  grant  contraire  : 
Là  où  on  se  combat  ne  doit- on  noise  faire.  » 
Et  Matabrune  jure  les  iex  et  le  viaire 
Qu'ele  ne  se  taira,  por  prevost  ne  por  maire. 
Li  rois  en  a  grant  dol;  mais  il  n'en  set  que  faire. 
Dont  revienent  ensamble,  qui  qu'en  doie  desplaire. 

Lors  revienent  ensamble  ambedoi  pié  à  pié 
Et  li  sers  refiert  lui  sor  son  elme  vergié, 
Si  que  trestot  li  a  le  chercle  esmiié  ; 
Et  Elyas  le  son  a  trestot  defroissié  ; 
Lor  coiffes  sont  fausées;  tant  ont  andoi  sainnié. 
C'a  grant  merveille  sont  andoi  affebloié. 
Bien  plus  de  iv  lanches  se  sont  entr'eslongié  ; 
A  II  parois  de  pierre  sont  andoi  apoié; 
Tant  ont  andoi  raie  del  sanc  qu'il  ont  laissié, 
Qu'il  ne  pueent  ester,  ains  sont  agenoillié. 
Tôt  ont  por  Elyas  et  ploré  et  proie; 
Et  la  roïne  crie  :  (c  Quel  tort  et  quel  pechié!  » 
Or  n'arai-jo  jamais  cliastel  ne  iretié. 
Lasse  !  or  serai  jo  arse  c'on  a  mon  cors  jugié. 
Mais  ce  sera  à  tort!  lasse!  mal  ai  proie. 
Mon  petit  campion  voi  ja  agenoillié.  » 


60         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [1579-1 608 1 

La  dame  fait  grant  dol  por  Elyas  TenfaiiL  ; 
Ele  et  les  mains  loïes  moult  angoiseusement. 
Si  dote  moult  le  fa  qui  tôt  adès  esprant  ; 
Deu  apele  et  reclame  et  si  plore  aspremant. 
«  Sire  Dix,  fait  la  dame,  isi  veraiemanl 
Con  tu  iesis  le  cliiel  et  tôt  le  firmamant, 
Et  solel  et  estoiles,  et  la  lune  ensemant, 
Et  tôt  ce  fesis  tu,  Sire,  al  commencemant; 
A  fimage  fesis  le  premier  homme  Adant; 
Et  moillier  li  fesis  par  ton  porvéemant; 
Puis  furent  en  enfer  par  le  trespassemant  • 
Qu'il  orent  fait  del  fruit  de  sor  ton  véemanl, 
Moult  i  furent  grant  tans  et  il  et  si  enfant. 
Por  nos,  Sire,  jeter  de  Tinfernal  tormant, 
Presis-tu  enla  Virge,  biax  Sire,  aombremant, 
De  coi  encor  en  sont  li  pluisor  meserrant; 
Et  passion  soffris  al  venredi  le  grant. 
Droit  à  Infer  alas,  si  en  jetas  ta  jant 
Qui  t'avoient  servi  et  amé  longemant  ; 
Et  el  Ciliés  en  montas  porlor  delivremant  : 
En  paradis  entras,  ce  sevent  li  auquant, 
Où  li  angles  tenoit  l'espée  flanboiant.  * 

Maroie  Masolaine  fesis  pardonemant 
Et  saint  Pierre  de  Rome  de  son  renoiemant  ; 
Les  enfans  saint  Hiitasse  garis  del  fu  ardant, 
Qui  une  nuit  i  furent  duscà  V  ajornemant, 
Que  la  jent  i  alerent  al  matinet  plorant. 
S'es  troverent  ans  ii  en  la  flanbe  joant. 
Sire,  con  ce  est  voirs  et  je  V  croi  vraiemanl, 
Me  defïendés  vous,  Dex,  de  cesl  fu  ci  devant; 


[1609-1637;         ET   DE   GODEFROID   DE   BOUILLON.  Gl 

El  aussi  con  tu  ses  c'a  tort  ai  cest  tormanl, 
Biax  Sire,  detïendés  cel  chevalier  enfant, 
Qui  por  moi  se  combat  à  cel  serf  mal  faisant.  » 
Lors  chiet  arier  la  dame,  de  péor  vait  tranblant, 
Quant  I  dus  Ten  relieve  c'on  apelait  Climant. 
Si  li  dist  :  «  Dolce  dame,  ne  vos  esmaiés  tant; 
Vés  encor  Elyas  la  merclii  Deu  vivant  ; 
Ausi  est  ore  en  Deu  con  al  comenchement.  » 
Et  la  dame  se  taist,  qui  ot  le  cuer  dotant, 
Les  iex  tent  et  esgarde  tôt  droit  vers  Oriant. 

La  dame  fait  grant  dol,  por  Elyas  s'esmaie, 
Deu  deproie  et  reclaime  que  de  péril  le  traie; 
Et  Elyas  saut  sus  qui  plus  ne  s'i  délaie 
Et  tint  traite  Tespée  qui  ot  à  non  3Iurglaie. 
Vers  Malquarré  s'en  vait,  qui  si  saine  sa  plaie, 
Que  il  ne  garde  Tore  que  il  à  terre  caie. 
Il  est  venus  au  serf,  sa  bone  espée  ensaie; 
Et  Malquarrés  saut  sus,  que  Dex  doinst  sa  manaie  ! 
L'escu  devant  son  pis,  Dex  doinst  que  il  en  braie  ! 
De  sa  grant  traïson  li  face  Dex  sa  paie  ! 
«  Chertés,  fait  Matabrune,  ne  gar  Tore  qu'il  caie 
Por  le  plenté  del  sanc  qui  fors  del  cors  li  raie. 
Grant  dol  ai,  tos  li  cuers  m'affebloie  et  esmaie  ; 
Ghi  ne  me  puet  aidier  ne  carmes  ne  caraie, 
Ghil  garchons  est  plus  fiers  que  n'est  chiens  qui  abaie. 

Matabrune  de  dol  a  levé  le  guernon  : 
«  Li  diable,  faitele,  enporcent  cel  garchon, 
Que  jo  ne  vi  aine  mais  si  fort,  ne  si  félon  !  » 
Elyas  à  estec  vait  ferir  le  gloton  ; 


62    LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE  [1683-1G()«)1 

L'escu  li  a  pcrcliié  qui  est  pains  à  lion 
Etdel  aubert  del  dos  plus  d'un  pié  environ. 
La  coiffe  fu  si  fors,  aine  tele  ne  vit-on, 
Ehas  a  empainl  le  brant  par  tel  randon, 
A  l'estordre  qu'il  fist  del  traître  gloton. 
Est  par  mi  pechoié,  oés  quel  mesproison  ! 
Matabrune  s'escrie  :  «  Qui  qu  en  poist,  ne  qui  non, 
Estera  la  dame  arse,  delés  lui  son  garchon!  » 

—  Chertés,  fait  Malquarrés,  gars  de  pute  saison, 
Ne  vos  ne  vostre  crois  ne  pris-jo  i  boton, 

Jo  ferrai  en  la  crois,  si  que  tôt  li  baron 
Le  porront  bien  oïr  tôt  entor  environ. 
Et  Elyas  respont  :  «  J'oi  parler  i  bricon  ! 
Se  Deu  plaist,  qui  por  nos  fu  mis  à  passion, 
La  crois  de  mon  escu  ne  tochera  nus  hom.  » 

—  Chertés,  fait  Malquarrés,  par  tous  le  verra-on.  » 
Sor  la  crois  de  Tescu  vait  ferir  à  bandon. 

Par  la  force  de  Deu  qui  aine  n  ama  félon, 
Fait  de  la  crois  salir,  sans  plus  d'arestoison, 
I  serpent  à  ii  testes,  ja  tel  ne  verra-on, 
A  une  agûe  coe,  longue  et  graïsle  en  son. 
Or  oies  le  miracle  et  grant  demonstroison. 

Malquarrés  fiert  la  crois,  qui  que  en  ait  pesance; 
Par  la  force  de  Deu  qui  de  tôt  a  poissance 
Fait  delà  crois  salir,  sans  autre  demorance, 
I  grant  serpent  hisdeus;  or  sachiés  sans  dotance 
Tôt  droit  à  Malquarré  à  la  veue  se  lance, 
En  Telme  se  toelle  par  grant  senetiance; 
Les  II  testes  li  crievent  les  iex  sans  demorance; 


[1667-1693]         ET  DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  63 

Ne  véist  une  gote  por  treslot  l'or  de  France. 

Li  sers  pert  la  veûe,  qui  qu'en  plort,  ne  qui  chante. 

Or  ne  fait  Malabrune  ne  joie  ne  beubance, 

Et  la  gent  proie  Deu  qu'il  garisse  l'enfance. 

Et  li  sers  est  tuniés  qui  n'a  point  de  créance, 

Et  Elyas  li  saut  de  plain  cors  sor  la  pance. 

La  teste  li  débat  del  trenchon  de  la  lance  : 

Miex  venist  Malquarré  que  il  fust  à  Maiance, 

Elyas  li  débat  la  teste  duremant  ; 
Al  tronchon  de  l'espée  qui  al  costé  li  peut 
Li  decolpe  les  las  de  son  elme  luisant. 
Malquarrés  a  péor  moult  angoissosemanl. 
A  haute  vois  s'escrie  :  «  Jo  me  rent  recréant  » 
Et  Elyas  responl  :  «  De  ce  ne  sai  noiant. 
Mes  maistres  me  dist  bien  que  nul  acor dément 
Ne  pregne,  mais  la  teste  te  colpe  maintenant.  » 

Matabrune  la  vielle,  quant  Elyas  entant 
S'en  va  grant  aleûre  fuiant  parmi  la  jant , 
Sor  I  ronci  sans  sele  est  montée  ploranl  ; 
Ains  ne  fina  de  corre  desi  à  3Ialbruiant, 
I  caslel  fort  et  riche  et  de  tôt  bien  séani. 
Moult  le  fait  bien  garnir  de  pain  et  de  foimanl 
R'Elyas  ne  li  fâche  encore  anui  moult  granl. 
Et  Malquarrés  se  paine  de  relever  formant. 
Elyas  à  l'espée  li  colpe  maintenant 
La  teste  à  tôt  le  hiaume,  voiant  tote  la  jant, 
Puis  est  salis  em  pies,  le  roi  en  fait  presant. 


Ci        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU  CYGNE     [1691-17151 


x\ 


Élyas  fait  chercher  Marque  qui  lui  avait  sauvé  la  vie,  à  lui  et  à  ses  frères. 
Il  explique  au  roi  comment  ceux-ci,  changés  en  cygnes,  sont  dans  son 
vivier.  On  leur  met  au  cou  leurs  colliers  d'or  ;  ils  reprennent  leur  première 
forme,  à  l'exeeption  d'un  seul. 

QuAxNT  Elyas  li  enfes  ot  Malquarré  ocis, 
La  teste  à  tôt  le  hiaume  rent  le  roi,  moult  joïs. 
«  Biaxrois,  fait  Elyas,  ai-jo  de  rien  mespris?» 
((  Ne  vos,  ce  dist  li  rois,  Elyas  biax  amis.  » 
Lors  corent  gentil  home,  ne  sai  ou  v  ou  ti, 
La  roïne  deslient,  grant  jeu  font  et  grans  ris  , 
Et  ele  s'agenoille  desus  i  marbre  bis; 
DamleDeu  en  rent  grasses,  le  roi  de  paradis. 
Lors  cort  sus  Elyas,  si  li  baise  le  vis. 
f(  Fines,  »  fait  Elyas,  qui  tel  jeu  n'ot  apris; 
Mais  s'il  a  chi  nul  home,  c'on  ait  non  3Iarcon  mis, 
S'il  a  les  iex  crevés,  tost  me  soit  ci  tramis.  » 

Marques  vint  en  la  place  devant  lui  tos  pensis. 
«  Sire,  veés  moi  ci,  qui  à  tort  sui  mal  mis.  h 
Elyas  le  regarde,  si  l'a  par  les  iex  pris  : 
«  Hé  Dex,  fait  Elyas,  bias  père,  dois  amis. 
Regarde  cest  prodome  c'a  tort  est  entrepris  : 
S'il  ne  fust,  bien  le  sai,  ne  fusse  ore  pas  vis. 
Puesalaine  en  ses  iex,  con  hom  de  bien  apris  : 
Par  la  force  de  Deu,  le  roi  de  paradis. 
Est  Marques  alumés  !  si  s'est  de  joie  assis  I 
N'i  a  cil  qui  de  joie  ne  soit  forment  pensis. 


[niG-1742]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  (Jo 

«  Dex,  aidiésî  fait  li  rois,  cest  hom  est  de  granl  pris. 
Jo  voil  savoir  son  estre  par  la  loi  dont  sui  vis  : 
Dex  l'a  chi  envoie  ne  sai  de  quel  pais.  » 

Marques  ot  moult  grant  joie,  Deuaoure  et  son  non; 
Et  maint  des  aiutres  font  grant  joie  por  Marcon. 
Li  rois  prent  Elyas  par  desos  le  menton. 
Si  li  baise  les  iex,  le  vis  et  la  fachon  ; 
«  Elyas,  fait  li  rois,  di-moi  en  gueredon 
De  quel  terre  es-tu  nés  et  de  quel  région? 
Ne  r  me  celer-tu  mie  por  Dea  et  por  son  non.  » 

—  Sire,  dist  Elyas,  foi  que  doi  mon  menton, 
Moult  m'avés  conjuré,  le  voir  vos  en  diron. 

«  Bons  rois,  fait  Elyas,  quant  vos  volés  savoir 
Qui  jo  sui,  volontiers  vos  en  dirai  le  voir. 
Sire,  nostre  fiex  sui,  ce  sachiés  vos  por  voir. 
Sovenroit-il  vos  ore,  fait  Elyas,  d'un  soir. 
Que  ma  mère  vos  dist  que  ne  pooit  avoir 
Feme  plus  d'un  enfant?  ne  dist  mie  savoir; 
.La  nuit  jeûstes  vos  à  lui  par  bon  espoir; 
VII  enfans  engenrastes  (Dex  a  de  tut  pooir), 
VI  fiex  et  une  fille,  or  jo  sai  lor  manoir.  » 

—  Hé  Dex,  ce  dist  li  rois,  où  sont  dont  mi  autre  oir? 

—  Oies,  fait  Elyas,  où  il  sont  et  conmant. 

La  nuit  quant  fumes  né,  au  Deu  conmandemeni, 
Ot  chascuns  à  son  col  caaine  d'or  luisant, 
Par  le  conseil  vo  mère,  c'alée  en  est  fuiant, 
Fumes  porté  noier  en  une  eve  moult  grant. 

5 


66  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE  [l 743-1 772] 

Marques  que  vos  veés  ici,  vostre  oil  voiant, 
"Nos  i  porta  noier,  si  Ten  trai  à  garant; 
Sor  une  eve  nos  mist,  puis  nos  laissa  à  tant. 
Par  le  plaisir  de  Deu,  le  père  toi  poissant, 
Nos  trova  .i.  hermites  de  moult  bon  esciant. 
Al  plus  bel  que  il  pot  nos  nori  dolcement. 
Matabrune  la  vielle,  par  son  encantement, 
Les  caaines  nos  fist  tolir  d'or  fm  luisant, 
Tant  con  les  avions,  estions  bel  et  jant, 
Et  chil  qui  les  perdoit  chisnes  ert  son  vivant. 
Veés  encor  mes  frères  et  ma  seror  vaillant 
Là  jus  en  vo  vivier  où  sont  chisne  noant.  » 

Quant  li  rois  Tentendi,  si  plore  tenremant, 
La  Roïne  se  pasme  sans  plus  d'arestement. 
Estes  vos  à  itant  le  loremier  venant. 
Qui  une  des  caaines  ot  forgie  devant , 
Les  V  tint  en  ses  mains,  à  Elyas  les  tant  : 
«  Sire,  fait  li  orfèvres,  de  cex  vos  facpresant.  » 
Elyas  Ten  mercie,  se  V  francit  maintenant, 
Et  li  rois  li  octroie  moult  debonairement; 
Li  prodon  li  a  ja  conté  tôt  Ferrement. 
Elyas  en  apele  la  roïne  en  riant  : 
<c  Mère,  encore  avérés  joie  prochainnement. 
Venés  ent  après  moi,  trestot  petit  et  grant, 
I  aurés  grant  miracle.  Lors  se  tornent  à  tant. 
Dusque  sor  le  vivier  n'i  ot  arestemant. 
Elyas  les  commande  à  séir  maintenant; 
Et  il  s'asislrent  tuit  maint  et  conmunalmant. 
Puis  apiele  les  chisnes  et  il  vienent  noant  ; 
Très  parmi  le  vivier  vienent  joie  faisant. 


[1773-1800]    ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  67 

Tuit  se  sont  là  assis,  prince,  conte,  demaine, 
Dames  et  chevalier,  tôt  contreval  l'araine, 
Li  chisne  sont  venu,  chascuns  grant  joie  maine; 
Elyasa  chascun  rendue  à  sa  caaine, 
Li  un  en  sont  vaslet,  el  non  de  bone  estraine; 
El  li  chinquisme  fille,  plus  bêle  que  seraine. 
Li  I  i  a  fall  ;  cil  a  encontre  paine  ; 
un  fois  s'est  pasmés,  puis  brait  à  longe  alaine; 
A  son  bec  se  depiece  ;  tote  la  chars  li  saine  : 
Tuit  plorent  de  pitié  por  le  dol  qu'il  demaine. 

Li  chisnes  s'en  retorne  el  vivier  tos  dolans; 
Por  celui  qui  est  chisnes  refont  grant  dol  les  jans. 
As  enfans  ont  doné  moult  riches  garnemans; 
Forment  sont  esbahi,  car  petis  est  lor  sans. 
Près  d'Elyas  se  tienent  qui  est  lor  connissans, 
Et  Elyas  s'afice  conme  hom  bien  sachans, 
Que  s'il  puet  esploitier  et  Dex  li  est  aidans 
Il  fera  corechie  Matabrune  as  grans  dans. 
En  la  plache  retorne  qui  est  et  lée  et  grans, 
Où  Malquarrés  gisoil  sans  teste,  tos  sanglans, 
En  .1.  fossé  le  gietent,  qui  est  ors  et  puans. 
Diable  enportent  l'arme;  tex  est  ses  penitans. 
Iluec  droit  vint  i  prestres,  qui  avoit  non  Florans; 
L'eve  fait  aporter  en  uns  fons  lés  et  grans  : 
Dès  or  baptisera  li  prestres  les  enfans. 

Li  prestres  les  enfans  fait  tos  uus  desveslir; 
Dames  et  chevaliers  ot  assés  au  tenir. 
Li  prestres  les  baptise  el  non  de  8t  Espir. 


68  LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE  [1801-1821] 

Les  nous  vos  en  dirai,  se  les  volés  oïr  : 
L'uns  ot  non  Orians,  ne  vos  en  voil  mentir  ; 
Li  autres  Orions,  Dex  le  puisse  chierir; 
Et  li  tiers  Zacaryes,  sans  noise  et  sans  air, 
Li  quart  ot  non  Johans,  si  cora  il  est  escrit 
Et  la  iille  Rosete;  on  la  puet  bien  tenir 
A  la  plus  bêle  darne  qui  soit  dusc'à  Montir. 
Quant  furent  baptisié,  si  les  fit  revestir. 

Or  conmenche  tel  ovi  e,  bien  le  vos  puis  jeliii-. 
Dont  encor  convenra  maint  chevalier  morir  : 
3IatabrLine  la  vielle  en  puist  mal  avenir  I 


XVI 

Le  roi  cède  la  couronue  à  son  fils.  Celui-ci  songe  à  punir  Matabrune  qui  s'est 
renfermée  dans   son  château.    U   assemble  ses  chevaliers.    Matabrune    se 

défend.  Ses  gens  sout  -vaincus. 

OR  aproche  li  termes  que  3Iatabrune  aura 
Grant  aimi,  se  Deu  plaist,  qui  tôt  le  mont  forma, 
u  Seignor,  ce  dist  li  rois,  j'ai  vescu grant  pièce  a; 
Bien  ai  passé  .c.  ans,  ne  1'  vos  cèlerai  ja. 
La  corone  voil  rendre  Elyas  que  voi  là  » 
Et  il  respondent  tuit  :  «  Si  soit  con  vos  plaira.  » 
La  corone  li  rent  et  il  Ten  merchia  ; 
Elyas  prent  Venor  et  li  rois  Totria. 
La  roïne  en  fait  joie,  qui  moult  grant  droit  en  a, 
Al  mostier  Tout  mené;  li  rois  le  c-orona  ; 
Riche  fu  li  otTrande  que  sus  l'autel  posa. 


[1822-1850]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  69 

«  Seignor,  fait  Elyas,  ne  vos  cèlerai  ja  : 

Dès  or  verrai-jo  bien  qui  mes  amis  sera. 

3Iatabrune  la  vielle  grant  anui  fait  vos  a; 

Ma  mère  a  fait  grant  honte;  mon  frère  tolu  m\a: 

3Iais  parla  foi  que  doi  celui  qui  me  forma, 

Ja  anchois  la  semaine  tote  ne  passera 

Que  li  ferai  gehir  conment  ele  esploita  ; 

Se  Deu  plaist  le  poissant,  son  loier  en  aura.  » 

«  Seignor,  fait  Elyas,  fait  m'avés  feiïté  : 
Or  vos  proi  et  conmant  que  chascuns  ait  mené 
Ses  os  soz  Malbruiant^  ainsle  quart  jor  passé. 
Qui  plus  en  amenra,  si  avéra  mon  gré.  » 
Et  il  respondent  tuit  :  «  A  vostre  volonté.  » 
Chascuns  dist  que  la  viele  doinst  Dex  maie  santé. 
Et  I  garchons  s'en  torne;  cosins  ert  Malquarré; 
Matabrune  vait  dire  quant  qu'il  a  escoté. 
Quant  la  vielle  Tentent,  près  a  le  sens  desvé. 
Quant  ele  ot  qTlyas  a  li  rois  coroné, 
Ele  tint  i  cotel  trenchant  et  afilé; 
Le  garchon  qui  li  a  la  novele  conté 
En  fiert  en  mi  le  pis,  que  mort  l'a  jus  rué. 
«  Hé,  Dame,  font  si  home,  moult  avés  mal  esré  : 
Que  le  garchon  avés  por  noient  mort  jeté.  » 
—  Seignor,  ce  dist  la  vielle,  j'ai  tôt  le  sens  desvé  ! 
Or  m'en  poise  forment,  mais  ce  me  font  malfé. 
Dont  n'avés  vos  oï  qu'Elyas  a  pensé 
Qu'il  me  quide  asegier  ains  le  quart  jor  passé? 
3Iais  se  jo  puis  tenir  le  mal  quivert  enflé, 
Jo  li  trairai  le  cuer  par  desos  le  coslé.  » 


70  LA  CHANSON  DU   CHEVALIER  AU   CYGNE  [1851-18781 

Lors  mande  Matabrune  cex  qui  sont  si  chasé, 
Moult  a  de  gentla  vielle  en  poi  d'ore  assanblé  ; 
Son  castel  fait  garnir  et  de  pain  et  de  blé, 
De  vin  et  de  viandes  à  grandisme  plenté. 
Li  mur  sont  redrechié,  li  fossé  reparé, 
Et  ars  et  arbalestes  a  moult  bien  encordé. 
Moult  demaine  la  vielle  grant  ire  et  grant  fierté. 

Or  sera  grans  la  guerre,  ne  puet  mais  demorer. 
Moult  a  bien  fait  la  vielle  ses  fossés  reparer; 
Liches  et  barbacanes  fait  asés  atorner. 
Et  Elyas  li  enfes  fut  asis  au  souper. 
Et  li  autre  baron,  por  lor  joie  mener. 
Apres  menger  ont  fait  les  grans  taules  osier. 
«  Seignor,  fait  Elyas,  or  des  os  assanbler!  » 
N'i  a  nul  qui  ne  penst  de  sa  gent  aûner. 
Li  baron  as  ostex  s'alerent  reposer 
Et  la  gent  Elyas  refont  les  lis  parer; 
Si  se  cocenl  dormir  de  si  à  Taj orner. 
Ghascuns  a  fait  ses  os  et  ses  gens  asanbler. 
Et  Elyas  refait  la  soie  gent  armer, 
Ses  cameus  et  ses  bugles  a  fait  moult  bien  trosser  ; 
Mangoniax  et  perrieres  i  fait  assés  mener. 
Or  ne  puet  Matabrune  sans  anui  escaper. 

Or  s'en  vait  li  grans  os  que  conduit  Elyas. 
«  Biaus  fiex,  ce  dist  li  rois,  di  moi  où  tu  iras? 
Remain  cbi  et  sejorne  ;  tes  frères  garderas 
Et  ta  mère  autresi  et  moi  conforteras.  » 
«  Biaus  père,  dist  li  enfes,  taisiés,  ne  dites  pas  : 


[I879-190G]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON. 

Se  ne  veng  ceste  honte  trop  iere  mus  et  mas  !  » 

Or  s'en  vait  Elyas,  mais  ce  n'est  mie  à  gas, 

De  la  grant  ost  qu'il  maine  qui  vient  de  totes  pars. 

Vers  Malbruiant  s'en  toriient  assés  plus  que  le  pas. 

Iluec  se  sont  logié  sor  Fève  de  Chieras  : 

Clie  fu  une  rivière  qui  vient  devers  Baudas; 

Malbruiant  clôt  et  serre  d'une  part  à  compas. 

Bien  se  loge  Elyas  del  tôt  à  sa  devise. 
Es  vos  I  castelain ,  qui  estoit  nés  de  Pise, 
Qui  amaine  une  gent  de  guerre  bien  aprise. 
Bien  en  a  iv  mile,  l'estoire  le  devise. 
Le  castel  asegerent  par  devers  la  falise  ; 
Et  d'autre  part  revienent  une  gent  tote  grise. 
Il  n'ont  fors  que  lor  braies,  n'ont  cote  ne  cliemise, 
Plus  ont  noires  les  piax  que  ne  soit  pois  remise; 
Matabrune  manachent  qu'il  en  feront  justise; 
Ghascuns  ot  à  son  col  une  machue  mise. 
Et  la  vielle  s'estoit  à  i  cretel  asise. 
Ses  homes  apela,  si  lor  disl  sa  devise  : 
«  Seignor,  ce  dist  la  vielle,  par  le  cors  saint  Denise, 
De  tex  gens  ai  péor,  tos  li  cors  m'en  debrise. 

D'autre  part  le  castel  vienent  une  autre  jant  : 
Cil  qui  mains  a  de  lonc  a  bien  ix  pies  de  grant. 
Si  les  conduist  .i.  dus  de  Pisle  d'Oriant; 
D'une  part  le  castel  vont  ensanble  lojant. 
Lors  regarde  Elyas  devers  solel  cochant  : 
Si  vit  venir  i  duc  sor  i  cheval  corant, 
S'en  amaine  x  mil,  par  le  mien  esciant. 


72  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE  [lOOT-lOSi] 

Chil  qui  mains  a  de  lonc  a  bien  vpiés  de  grant; 
Por  Elyas  aider  s'erraient  tuit  avant; 
Mangoniax  et  perrieres  amainent  plus  de  clianl  : 
Elyas  vait  encontre,  si  les  vait  merciant 
Del  secors  qu'il  li  font  et  gent  et  avenant. 
Et  celé  jent  se  logent,  terre  vont  porprenant. 
Une  perriere  ont  prise,  moult  bone  et  bien  jetant; 
Près  del  castel  Tamainent  tost  et  isnelemant. 

La  perriere  en  amainent  et  maint  bon  mangonel, 
Lors  s'aparellent  tôt  por  jeter  al  castel. 
Cil  de  laiens  les  voient,  ne  lor  fu  mie  bel. 
Une  pierre  ont  jetée  si  que  lot  le  pumel 
Abatent  de  la  tor  et  le  meslre  cbancel , 
m  chevaliers  ont  mors  et  i  joule  dansel. 
Malabrune  le  voit;  si  jure  saint  Marcel 
S'ele  tient  Elyas,  tes  li  ors  de  Babel 
Ne  li  ara  mestier  ne  Fpoigne  d'un  cotel 
Et  ne  rface  escorcher  aussi  com  i  aigniel. 

Ne  puet  mais  demorer  que  il  n'i  ait  meslée. 
Lors  ont  une  autre  pierre  droit  à  la  tor  ruée, 
Si  que  demie  l'ont  à  terre  craventée  ; 
XL  en  ont  ocis  à  celé  randonée. 
Matabrune  le  voit,  s'a  sa  gent  apelée  : 
(f  Or,  chevaliers,  as  armes!  Ja  n'i  ait  demorée; 
S'issiés  là  fors  as  chans,  très  en  mi  celé  estrée, 
Qui  Elyas  prendra  m'amor  li  ai  donée  ; 
Trestole  ma  grant  terre  li  iert  abandonée.  » 
Et  il  respondent  tuit  :  «  Si  soit  com  vos  agrée.  » 


[1935-1963]     ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON. 

Maintenant  i  ot  mis  mainte  seie  dorée  ; 

Armé  sont  de  lor  armes  sans  plus  de  demorée; 

Si  montent  es  chevax,  à  leur  maleûrée  ; 

Si  ont  prises  lor  lances,  mainte  large  dorée, 

Et  li  portiers  lor  a  la  porte  detïremée. 

Et  cil  s'en  issent  fors  cliascun  lance  levée. 

Cil  de  l'ostElyas,  quant  s'ont  garde  donée, 

Tex  y  i  sont  monté,  n'i  a  cel  n'ait  espée; 

Vers  cex  del  castel  brocent  à  grant  esperonée. 

Très  devant  le  palis  est  faite  Fasamblée. 

Estes  vos  Elyas,  la  ventaile  fremée  ; 

L'escu  tint  as  enarmes,  à  crois  enluminée. 

Il  deffeutre  la  lance,  qui  fu  bien  acherée  ; 

Si  vait  ferir  i  duc  sor  la  large  roée. 

Par  desore  la  bocle  li  a  fraite  et  troée, 

La  maile  de  l'auberc  derote  et  dessafrée  ; 

Parmi  le  gros  del  cuer  li  a  l'anste  passée. 

Que  del  destrier  l'abat  envers,  gole  baée. 

Al  resaicher  sa  lance  a  la  crois  escriée. 

Lors  peiissiés  véoir  dolerose  meslée. 

Là  ot  tant  pié  trencié,  tante  teste  colpée, 

De  la  gent  à  la  vielle  est  la  place  poplée. 

Et  il  tornent  en  fuies,  comme  gent  esfréée. 

Dedens  le  bore  s'en  entrent  la  pute  gent  desvée. 

Elyas  et  si  home  ont  la  porte  passée. 

Mais  se  Jhesus  n'en  pense,  tart  iert  la  retornée; 

Et  li  portiers  desore  a  la  porte  colée. 

Matabrune  le  voit,  s'a  sa  gente  escriée  ; 

((  S'or  s'en  vait  Elyas,  dont  sui-jo  malmenée  !  » 


74  LA  CHANSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE  [1964-1984] 

Or  commence  la  noise  el  caslel  cenlrcval  ; 
Laiens  fu  Elyas,  o  lui  ot  maint  vassal, 
Qui  sont  communalnient  en  grant  péril  mortal  ; 
A  la  gent  Matabrune  livrent  sovenl  estai. 
Cil  de  l'ost  Elyas  oent  le  batestal, 
Il  guerpissent  les  tentes  qui  ierent  de  cendal. 
Chascuns  a  grant  péor  por  l'anemi  mortal  ; 
Vers  le  castel  s'en  vont  à  pié  et  à  ceval, 
Bien  mainent  un  mil  de  petis  contreval  : 
Qui  feront  Matabrune  et  sa  gent  anqui  mal. 

Or  conmencent  les  gens  Elyas  à  huchier  : 
a  Or  del  bien  assalir,  serjant  et  chevalier!  » 
Lors  vienent  à  la  porte  plus  de  ii  c.  archier 
Et  li  petit  aportent  picois  et  pis  d'achier 
Et  les  haches  danoises,  por  les  peus  detrenchier. 
Lors  conmencent  la  porte  moult  fort  à  démailler; 
El  fossé  contreval  ont  jeté  le  portier. 


XVI 1 


Matabrune  propose  à  Élyas  de  se  battre  contre  Heudré,  un  de  ses  cheTaliers  : 
Élyas  accepte.  Des  traîtres  apostés  par  la  reine  doivent  l'attaquer  :  un 
ange  l'en  prévient. 

QUANT  la  gent  Elyas  les  vit  si  esploitier, 
Lors  escrient  la  crois  por  lor  gent  raliier. 
Dont  peûssiés  véoir  fier  estor  conmenchier  ; 
Tante  lance  brisie,  tant  fort  escu  perchier, 


[1985-2013]    ET   DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  75 

Tant  blanc  hauberc  saffré  ronpu  et  desmailier 

De  la  gent  à  la  vielle  font  la  place  vuidier 

Et  il  tornent  en  fuies  par  dejoste  i  mostier  ; 

Et  la  gent  Elyas,  le  nobile  guerrier, 

Les  encaucent  après,  qui  sont  bon  chevalier, 

Plus  de  m  c.  en  font  en  Taige  trebuchicr. 

La  maistre  porte  passent,  puis  la  font  verroillier; 

Elyas  et  ses  homes  se  retraient  arier. 

Matabrune  le  voit,  le  sens  cuide  cangier, 

Ele  fait  ses  chevox  maintenant  rooignier 

Et  puis  si  a  vestu  la  cote  i  esquier. 

Là  où  voit  Elyas,  si  conmence  à  huchier  ; 

«  Cha  te  trai,  gars  enflés,  jo  te  voil  araisnier  I 

Oseras-lu  joster  à  i  sol  chevalier, 

Par  covens  se  vers  lui  ne  te  pues  desrainier. 

Qu'en  ma  merci  seras  d'ardoir  et  de  noier, 

Tu  et  tote  ta  gent,  sans  traire  et  sans  lanchier? 

Et  se  tu  le  conquers  au  fer  et  à  Tachier, 

Si  iert  en  ta  merci  de  nos  tosagregier?  » 

Et  Elyas  respont  :  «  chertés,  moult  miex  ne  quier; 

Selonc  mon  droit  m'en  puist  li  rois  del  ciel  aidier  !  d 

—  Or  donc,  fait  Matabrune,  jo  ne  voil  plustargier; 

Jo  vais  mon  campion  armer  et  haubergier. 

Matabrune  vient  droit  à  sa  gent,  si  lor  crie  : 
«  Savés  que  jo  ai  fait,  bone  gent  resbaudie? 
J'ai  pris  vers  Elyas  merveillose  aatie  ; 
Par  I  sol  chevalier  ai  bataille  arramie. 
S'Elyas  est  vencus,  perdu  aura  la  vie, 
Il  et  tote  sa  gent  sera  en  ma  baillie; 


7G     LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE  [201'»-20'j2] 

Et  se  li  max  revient  de  la  nostre  partie. 

Si  reserons  trestot  desos  sa  seignorie.» 

Quant  si  home  Tentendent,  si  font  cliiere  marie; 

N'i  a  .1.  sol  d'ax  tos  qui  bien  ne  jure  el  die: 

((  Ja  ne  prenderont  armes  vers  si  foie  aatie.  » 

Quant  la  vielle  Tentent,  si  est  de  dol  noircie  : 

0  Ha!  biaus  seignor,  fait  ele,  ne  me  failles  vos  mie  : 

Por  tant,  se  jo  sui  feme,  se  Dex  me  benéie, 

Qui  fera  la  bataille  tos  jors  serai  s' amie; 

De  tote  ma  grant  terre  li  doins  la  seignorie.  » 

Onques  nM  ot  celui  qui  i  sol  mot  li  die. 

Et  la  vielle  si  entre  en  une  cambre  anlie, 

Un  trésor  en  a  trait  de  grant  ancheserie; 

Ne  l'peiissent  raiembre  tôt  cil  de  Xormendie. 

II  serjans  apela,  de  qui  ele  se  fie; 

Del  trésor  sont  carchié,si  que  li  plus  fors  plie. 

Lors  escria  la  vielle  la  grande  baronie  : 

«  Qui  or  velt  gaaignier,  mar  ira  en  Hongrie; 

Qui  fera  la  Jjataille,  se  Dex  me  benéie, 

Trestot  cest  grant  trésor  métrai  en  sabaillie.  o 

Onques  n'i  ot  celui  que  i  sol  mot  li  die, 

Ne  mais  c'uns  chevaliers,  que  maie  mors  ocieî 

Heudrés  avoit  à  non,  Tesloire  le  noncie. 

Quant  il  vit  le  trésor,  si'n  ot  moult  grant  envie; 

Oiant  tôt  le  barnage,  à  haute  vois  s'escrie: 

«  Dame,  se  le  trésor  metés  en  ma  baillie, 

Jo  ferai  la  bataille,  se  Dex  me  benéie.  » 

Quant  la  vielle  l'entent,  vers  le  serf  s'umelie. 

Or  sera  la  bataille,  que  ne  remanra  mie. 


[2043-2072]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  77 

«  Dame,  ce  disl  Heudrés,  li  quivers  malfaisans, 

Jo  sui  vo  chevaliers  bien  a  passé  vu  ans  ; 

Jo  ferai  la  bataille,  por  vos  je  le  créant. 

Mais  j'aurai  le  trésor,  tex  est  li  covenant.  » 

—  Voire,  ce  dist  la  vielle,  mes  cuers  en  est  joians.  » 

En  I  chelier  s  en  entre  la  vielle  malfaisant, 

Une  armeiire  en  trait,  qui  n'est  pas  moult  pesans. 

Heudré  arment  la  vielle  et  i  vaslès  Jehans; 

Le  haubert  li  veslirent  qui  est  fors  et  tenans  ; 

Il  a  chainte  l'espée,  qui  bien  valt  c.  besans; 

I  cheval  li  amainent,  qui  ot  à  non  Ferrans; 

Riche  en  ert  moult  la  sele  et  li  afeutremans. 

«  Tenés  or,  fait  la  vielle,  cest  bon  cheval  vos  rans.  » 

Heudrés  i  est  montés,  nus  ne  li  est  aidant. 

Et  si  est  de  plain  vol  salis  desus  Ferrant  ; 

Si  pendi  à  son  col  son  fort  escu  pesant 

Et  a  pris  en  son  poing  son  fort  espié  irenchanl. 

Li  portiers  li  detïerme  la  porte  maintenant 

Et  Heudrés  s'en  ist  fors  à  esperou  brochant. 

La  lance  porte  droite,  le  gonfanon  pendant; 

Delés  une  rivière  bêle  et  resplendissant 

S'est  Heudrés  arestés  où  Elyas  atent. 

Matabrune  est  remese,  si  apela  sa  jant: 
«  Seignor,  ce  dist  la  vielle,  par  le  cors  St  Vinchant, 
Forment  dot  Elyas  et  son  fier  maltalant  ; 
Aies  vos  adober  tost  et  isnelemant. 
Vos  X  ou  vos  xiiii,  car  je  le  vos  conmant. 
Si  ferés  i  agait  en  cel  bois  coiemant. 
Se  il  mesquiet  Heudré  d'armes,  ne  tant  ne  quant, 
Vous  saurés  lues  del  bois,  aidiés  lui  esromant. 


78     LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE  [2(»7  3-21()ll 

Et  jo  donrai  chascun  et  roge  or  et  argant, 

Que  jamais  nen  iert  povres  en  cest  siècle  vivant.  » 

Et  cil  ont  respondu  :  «  Tôt  à  vostre  conmant.  » 

X  chevaliers  s'armèrent;  d'avoir  sont  covoilant; 

Li  I  avait  non  Miles  en  droit  baptisemant  ; 

Li  secund  Amaugis  et  li  tiers  Malpensant; 

Li  I  d'ax  les  conduist  c'on  apele  Elinans. 

Armé  sont  de  lor  armes,  li  cors  Deu  les  cravant! 

Quant  tôt  x  sont  armé,  n'i  ot  arestemant, 

Il  ont  lachié  lor  elmes  où  li  tins  or  resplant; 

Puis  vestent  lor  haubers,  dont  la  maile  est  tenans. 

Si  chaignent  les  espées  as  pons  d'or  reluisans 

Et  pendent  à  lor  cox  lor  fors  escus  pesans. 

Si  ont  prises  les  lances  as  gonfanons  pendans. 

Li  portiers  lor  ovri  la  porte  maintenant, 

Et  cil  s'en  issent  fors  à  espérons  brochant. 

En  sus  de  Tost  se  traient,  si  le  vont  costiant; 

Li  1  fiance  l'autre,  si  li  vait  créantant 

Que  s'Elyas  conquiert  Heudrés  en  conbattant, 

Que  l'en  amenront  pris,  ou  ils  mourront  sanglant  ; 

L'agait  ont  embuiscié  dolerox  et  pesant. 

Or  gart  Dex  Elyas,  por  son  conmandemant! 

Qu'il  em  perdra  la  teste,  se  Dex  ne  le  deffant. 

Moult  ont  bien  embuiscié  et  repus  lor  agait, 
Et  Elyas  li  enfes  ne  list  mie  lonc  plait: 
((  Seignor,  fait  Elyas,  or  sachiés  entresait  : 
V es  là  I  chevalier  armé  où  il  s'estait; 
Envers  lui  doi-jo  faire  la  bataille  sans  plait.  » 
Et  cil  li  respondirent  tôt  ensamble  h  i  fait: 


[2102-2130]    ET   DE   GODEFROID  DE   BOUILLON.  79 

«  Dex  VOS  en  soit  aidans  et  merci  de  vos  ait  !  » 
Et  Elyas  respont  :  «  Or  soit  com  il  li  plait.  » 
Ses  armes  li  aportent  et  il  armer  se  fait. 

Elyas  fait  ses  armes  aporter  en  la  plache 
Et  doi  bel  chevalier  ni  font  nul  arestage; 
1  hauberc  li  vestirent  et  ses  cauces  li  lace 
I  dansiax  de  grant  pris,  qui  ert  de  son  lignage  ; 
Et  puis  li  lâcha  Telme  qui  ert  clers  conme  glache 
Et  a  chainte  l'espée  qui  fu  del  tans  d'aage. 
Armés  est  de  ses  armes;  or  li  prest  Dex  sa  grâce  ! 

Moult  par  ont  bien  Tenfant  li  haut  baron  armé. 

Elyas  maintenant  a  i  prestre  apelé  ; 

Les  sains  font  aporler  de  sainte  Trinité  ; 

Dedans  I  paveillon  en  sont  andoi  entré. 

Li  prestres  de  par  Deu  li  a  consel  doné  ; 

Et  Elyas  se  drece,  les  sains  a  encline. 

Atant  es  vos  i  angle,  qui  est  de  grant  clarté. 

«  Elyas,  fait  li  angles  :  Dex  t'a  par  moi  mandé 

Là  où  tu  dois  aler  conbattre  vers  Heudré, 

A  Matabrune  mis  son  agait  à  celé  ; 

X  chevalier  armé  sont  à  l'agait  aie, 

Qui  te  quident  ocirre  ains  qu'il  soit  avcspré. 

Lor  agais  est  à  destre,  lès  i  arbre  ramé. 

Pren  de  tes  chevaliers  qui  t'ont  fait  feiilé. 

Si  refai  i  agait  de  par  St  Honeré, 

De  XV  chevaliers  du  mex  de  ton  barné  ; 

Al  besoing  t'aideront,  ja  nen  ert  trestorné. 

Or  pense  del  bien  faire,  j\ii  ci  assés  esté, 

A  Jhesum  te  conmant  qu'il  te  preste  barné.  » 


80  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE   [213I-215'2] 

Elyas  fait  grand  joie  de  ce  qu'il  a  oi, 
De  la  vois  al  saint  angle  a  le  cuer  esjoï. 
Il  vient  à  ses  barons,  si  lor  a  dit  ensi 
Corn  li  angles  li  a  et  conté  et  jelii. 
Et  il  li  respondirent  tôt  ensemble  à  i  cri  : 
«  Aourés  en  soit  Dex  qui  vos  en  a  garni  I 
Nos  som  pelit  et  grant  ensamble  vostre  ami. 
Or  eslisiés  de  nos,  car  bien  saichiés  de  li 
Gex  que  commanderés  feront  l'agait  forni.  » 


XVIII 

Élyas  choisit  xv  combattants,  va  grands  et  rm  petits,  qui  doivent  le  secourir, 
s'il  en  est  besoin.  Heudré  est  vaincu.  Après  une  sanglante  mêlée,  le  château 
de  Matabrune  est  pris. 

SEiGNOR,  dist  Elyas,  or  dites  s'il  vos  plait.  » 
Et  li  grant  jurent  Deu  qu'il  feront  cest  agait, 
El  li  petit  s'aficent  que  ja  ensi  n  iert  fait, 
Anchois  le  feront-il,  bien  sacent  entresait. 
«  Seignor,  dist  Elyas,  or  ne  doit  avoir  plait  : 
Je  vos  proi  por  Jliesum  qui  tôt  conmande  et  fait. 
Que  des  grans  i  ait  vu,  des  petis  viii  i  ait. 
Se  ce  vient  al  besoing  et  que  mestier  nos  ait, 
Adonc  saurons  nos  bien  li  qex  l'aura  mex  fait.  » 
Ensi  l'ont  otroié  li  pelit  entresait; 
Lors  ont  maint  bon  cheval  fors  de  lor  tentes  trait, 
Si  montèrent  es  seles.  qui  qu'en  soit  bel,  ne  lait: 
Ancui  auront  péor  cil  qui  sont  en  Tagait. 


[21.^3-2181]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.        81 

Trestot  ont  otroié  quant  qu  'Elyas  a  dit  : 
Les  VII  meillor  des  grans  sont  d'une  part  eslit, 
D'autre  part  en  sont  viii  de  cex  qui  sont  petit. 
Des  VII  grans  vos  dirai  les  nons  sans  contredit. 
Le  I  ot  non  Guillaume,  si  coin  Testore  dit  ; 
L'autres  ot  non  Jehans,  si  corn  il  est  escrit; 
Li  tiers  fu  moult  vaillans,  si  ot  à  non  Tierris; 
Li  quars  ot  à  non  Hues,  et  le  quins  Bel  le  vis, 
Et  li  sistes  jN'icholes  et  à  clergie  aprist, 
Et  li  setmes  Gantiers,  vilenie  ne  fist. 
Armé  sont  de  lor  armes  li  chevalier  eslit; 
Si  montent  es  chevax,  sans  noise  et  sans  despil; 
Tuit  cil  VII  sont  cosin,  raisons  est  c'om  les  prist. 

Tuit  VII  en  son  monté  sur  les  chevax  corans. 
Des  petis  se  reslisent  li  viii  des  meillors  jans. 
Li  i  ot  non  Henris  et  li  autres  Morans; 
Etli  autres  Phelipes,  et  li  quars  Engerrans; 
Et  li  chinquismes  Perres,  et  li  sistes  Adans; 
Et  li  setmes  Herbers,  i  dus  fors  et  poissans, 
Li  huitimes  après  fu  apelés  Hermans. 
Armé  sont  li  pelit,  aine  ne  furent  tex  jans; 
Et  montent  es  chevax,  qu'il  avoient  corans, 
Et  prendent  en  lor  poins  les  fors  espiés  trenchans, 
A  TJi  clox  de  tin  or  lor  gonfanons  pendans. 
Embuiscié  se  sont  tuit.  Or  lor  soit  Dex  aidansl 
Elyas  est  armés;  grans  fu  ses  hardemans  ; 
Il  sali  en  la  sele  del  destrier  qui'st  corans 
L'escu  prist  à  la  crois,  qui  n'estoit  pas  pesans, 
Et  prist  en  son  poing  destre  Tespié  qui  fu  trenchans. 

6 


82          LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE      [2182-221 OJ 

Vers  Heudré  s'en  vait  lost,  qui  ratent  los  pensans. 
Quant  il  voit  Elyas,  si  huclie  :  «  Mal  veignans! 
X'en  irés  sans  bataille,  se  Dex  me  soit  garans! 
Anqui  vos  ert  ois  jors  perillox  et  nuisans.  » 
El  Elyas  respont  :  «Vassal,  com  iés  raillans! 
Anqui  verra-on  bien  qui  en  iert  recréans.  » 
Ambedoi  se  delïient  sans  plus  de  parlemans. 

Ambedoi  se  delïient,  n'i  ot  plus  aresté. 
11  hurlent  les  destriers  des  espérons  doré, 
Et  deffeutrent  les  lances  dont  les  fers  sont  quarré. 
Sor  les  escus  devant  se  sont  grans  cox  doné, 
Que  par  desos  les  boucles  les  ont  frait  et  troé; 
Li  blanc  hauberc  del  dos  sont  rot  et  dessaffré; 
Par  dejoste  les  costes  en  sont  li  fers  passé; 
Les  lances  pechoierent,  li  brant  sont  trait  letré. 
Amont  parmi  les  elmes  se  sont  graus  cox  doné. 
Elyas  a  féru  parmi  l'escu  Heudré, 
Que  il  li  a  fendu  et  l'iiauberc  entamé, 
Et  pardevant  le  pis  li  a  le  brant  colé, 
Si  que  par  les  espauUes  a  le  cheval  colpé. 
Heudrés  chaï  à  terre  del  cheval  affolé; 
Il  est  salis  em  pies,  bien  samble  forsené. 
Elyas  a  féru  sor  son  escu  listé, 

I  petit  SOS  la  crois  li  a  frait  et  quassé. 

«  Chertés,  fait  Elias,  mar  i  feris,  Heudré  !  » 

II  a  traite  Tespée  au  pont  d'or  noiclé, 
Heudré  fiert  sus  le  hiaume,  tôt  Vu  esquartelé 
El  la  coiffe  de  sos  et  le  bachin  froé. 

Diable  l'ont  tenu  quant  mort  ne  Ta  jeté. 


I2211-2239J  ET  DE  GODEFKUlD  DE   BOUILLON.  83 

Quaiil  Heudrés  sent  le  colp,  près  n'a  le  sens  desvé. 

Là  où  voit  Elyas  si  l'en  a  apelé  ; 

tf  Jo  vos  remerirai  par  tans  ceste  bon  lé; 

Or  vos  ont  li  Diaule  si  bien  encevalé.  n 

A  estoc  vait  ferir  le  cheval  abbrievé; 

La  covertiire  est  fors,  ne  l'a  pas  entamé. 

Elyas  fait  son  tor,  si  a  féru  Heudré, 

Le  puing  à  tôt  le  bras  li  a  del  cors  sevré. 

Heurdrés  se  sent  mal  mis,  si  a  i  brait  jeté. 

Cil  de  Tagait  l'entendent;  del  bois  sont  desroté. 

Or  gart  Dex  Elyas,  par  la  soie  pité, 

Que  cil  de  l'agait  l'ont  moult  forment  opressé  ! 

Elyas  a  Heurdré  affolé  et  malmis 

Et  cil  de  l'agait  salent  ensemble  trestot  dis; 

A  Elyas  escrient  :  «  Quivert,  vos  estes  pris, 

Se  vos  ne  vos  rendes,  n'en  escaperés  vis!  » 

Et  Elyas  en  fiert  le  premerain  el  vis  ; 

Mort  l'avoit  enversé,  or  vait  as  lor  en  pis  ; 

Et  li  autre  se  sont  entor  Elyas  mis. 

Se  Dex  ne  li  aidast  là  l'eussent  ocis, 

Quant  ses  gens  le  secorent,  qui  el  bois  se  sont  mis. 

Il  montent  es  chevax  qu'il  avoient  de  pris, 

Brochent  as  espérons,  si  sont  fors  del  bois  mis. 

Guillaumes  a  heurté  le  bai  où  ert  assis; 

Johans  broche  morel  qui  ne  vait  mie  pis, 

El  Gantiers  point  le  vair  et  arondel  Henris, 

Et  Phelipes  bauchant,  et  Perres  l'arabis. 

Et  Herbers  passavant,  qui  a  le  col  tôt  bis. 

Les  lances  enfeutrées,  vont  vers  lor  anemis. 


84          LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [22iU-22G8l 

Aine  ne  vit  si  fort  caple  nus  hom  de  mère  vis. 
Amangon  et  son  frère  ont  maintenant  ocis; 
Li  I  viennent  as  autres,  bien  se  sont  envaïs. 

Moult  par  lu  tiers  li  captes  et  dure  ta  meslée. 

Matabrune  la  vielle  est  en  sa  tor  montée. 

Bien  velt  que  Elyas  ait  la  teste  colpée; 

Ele  esgarde  ses  homes  qui  sont  en  la  meslée. 

Por  I  sol  petitet  n'est  la  vielle  desvée. 

Lors  fist  soner  i  graisle.  s'a  sa  gent  assamblée, 

Em  petit  d'ore  i  ot  moult  bêle  gent  armée, 

Et  montent  es  chevax  k  lor  maleiirée. 

Il  ont  prise  lor  tanches  et  lor  large  dorée 

Et  li  portiers  lor  à  la  porte  deffremée, 

Et  il  s'en  issent  fors,  chascuns  lance  levée. 

Encontre  le  solel  ont  grant  clarté  jetée 

Li  elme  et  li  escu  à  celé  matinée. 

Quant  Elyas  les  voit,  s'a  la  color  muée  ; 

La  mère  DamleDeu  a  souvent  reclamée. 

Atant  es  vos  venant  la  pute  gent  desvée; 

Et  la  gent  Elyas  qui  france  est  et  senée 

Laissent  corre  vers  ax  à  moult  grant  alenée. 

Chascuns  abat  le  son  de  la  sele  dorée. 

A  Fabatre  et  au  brait  a  tel  noise  menée, 

Li  os  est  estormie  tôt  contreval  Testrée. 

Onques  n'i  ot  mantel,  ne  cape  regardée  ; 

Vers  cex  del  castel  vont  à  grant  esperonée; 

A  la  gent  Matabrune  s'est  li  os  assamblée. 

Là  peûssiés  véoir  dolerose  meslée  ; 

Là  ot  tant  poing  trenchié.  tante  teste  colpée 


[-2209-2289]         ET   DE   GODEFROID   DE  BOUILLON.  83 

Et  d'une  part  et  d'autre  fu  moult  grans  la  criée; 
De  la  gant  Matabrune  est  la  terre  pavée. 

Moult  fu  grans  la  bataille  et  li  estors  pesans; 
D'ambes  li  pars  se  fièrent  en  l'estor  qui  est  grans.    * 
Elyas  vit  morir  ses  gens,  moult  fu  dolans; 
Il  hurte  le  destrier  des  espérons  trenclians. 
Si  tint  traite  Tespée,  dont  li  pons  fu  luisans, 
Si  se  fiert  en  la  presse,  com  chevaliers  vaillans. 
Tôt  detrenche  entor  lui,  car  moult  est  bons  ses  brans. 
Entor  lui  fait  la  voie  des  mors  et  des  sanglans. 

Elyas  vit  ses  homes  richement  maintenir: 
A  II  mains  tint  l'espée,  l'estor  vait  départir. 
Qui  il  consent  à  colp,  bien  le  vos  os  jehir, 
Ja  mar  i  venra  mires  por  les  plaies  garir. 
Le  senechal  la  vielle  vait  en  l'elme  ferir. 
Que  li  chercles  à  or  ne  le  pot  garandir. 
Desi  qu'en  la  corée  li  tist  le  brant  sentir; 
Mort  l'abat  contre  terre,  qui  qu'en  doie  marir. 
Quant  la  gent  à  la  vielle  se  virent  malbailli r, 
Il  tornerent  les  dos,  si  pristrent  af  fuir. 
Enfresi  c'  al  castel  n'es  pot-on  retenir. 


S6  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE      [2290-2310] 


XJX 


Matabrune  est  forcée  d'avouer  tous  ses  crimes  en  présence  des  barons. 
Elle  est  jetée  au  feu. 


LA  gent  la  violle  fuienl,  nul  n'i.est  arestés, 
El  castel  s'en  entrèrent  ensanble  de  tos  lés. 
Elyas  et  si  home  ont  les  pons  trespassés, 
Gex  de  laiens  ocient  et  getent  es  fossés. 
Plus  en  ont  de  xl  ocis  et  affolés. 
Il  escrient  le  fu  moult  tosi  fust  alumés. 
Quant  Elyas  lor  est  isnelement  passés, 
Ne  valt  que  li  castiax  soit  ars  ne  enbrasés, 
Amont  une  grant  sale  en  monte  les  degrés. 
Matabrune  a  irovée,  avant  li  est  passés. 
Quant  la  vielle  le  voit,  s'a  les  sorcex  levés  : 
«  Ce  qui'st?  fait  3Iatabrune,  mal  soies  vos  Irovés 
Ne  sai  qui  vos  aide,  se  c'est  Dex  ou  malfés.  » 
—  Chertés,  fait  Elyas,  avoc  moi  en  venrés; 
Diex  vos  face  gehir  conment  ovré  avés: 
Anqui  aurés  mal  jor,  se  Dex  me  doinst  santés, 
Car  de  vilaine  mort  iert  vos  cors  tormentés.  » 

Matabrune  a  grant  dol,  quant  Elyas  entent, 
Et  Elyas  escrie  à  haute  vois  sa  gent, 
Et  cil  i  sont  venu,  qui  mex  mex  acorant; 
Et  Matabrune  saut  en  pies  isnelemant  ; 


[2311-2339]  ET   DE   GODEFROID   DE  BOUILLON.  «7 

lespié  a  saisi  à  i  lonc  fer  trenchant, 
Elyas  en  feri  deriere  maintenant; 
L'armeûre  li  perce  et  le  hauberc  li  l'ant. 
Se  Dex  ne  1'  garandist,  ocis  Teûst  à  tant, 
Et  Elyas  se  torne,  quand  il  féru  se  sant. 
Matabrune  a  saisie,  par  les  chevox  la  prant, 
Contreval  Ta  levée  par  si  grant  maltalant 
Que  VI  degrés  la  gete  contreval  roelant; 
Sor  une  père  jut  moult  dure  et  moult  pesant. 
Les  costes  li  pechoie  et  la  teste  li  fant. 
Matabrune  ont  saisie  maintenant  x  serjant, 
Sor  I  ronchi  la  lievent  tost  et  isnelemant. 
Les  mains  li  ont  loïes  et  les  pies  ensemant, 
Et  la  gent  à  la  vielle  ont  rendu  maintonanl 
Le  caslel  Elyas,  qui  ne  porent  avant. 
Et  Elyas  fu  dois,  sans  maltalant  les  pranl; 
Feûté  li  ont  fait,  li  petit  et  li  grant. 
Li  baron  en  lor  terres  s'en  vont  seùremaut. 
Elyas  en  mercient  trestot  moult  dolcemant, 
Et  la  gent  Elyas  ne  s'i  vait  atarjant, 
Matabrune  la  vielle  enmainent  toi  bâtant. 
Elyas  envoya  xx  chevaliers  avant 
Por  enfremer  son  père  el  maistre  mandemant. 

Li  chevalier  s'entornent  qui  n'ont  soing  d'arester: 

Le  roi  font  maintenant  en  la  tor  enfremer. 

Et  Elyas  s'en  vait,  la  vielle  en  fait  mener, 

Devant  a  envoyé,  por  le  fu  alumer. 

Et  dist  qu'il  i  fera  Matabrune  ruer. 

Puis  sont  venus  al  fu,  c'on  ot  fait  embraser. 


88    LA  CHANSON  DU  CHEVALIEP,  AU  CYGNE  [23'«0-23C8| 

Elyas  fait  la  vielle  devant  lui  amener, 

Et  ele  voit  moult  bien  que  ne  puet  escaper. 

«  Ha!  fait  ele  Elyas,  laisse-moi  confesser  : 

Et  s'encor  me  voloies  xv  jors  respiter, 

Tel  chose  t'  aprcndroie  que  porroies  amer.  » 

Et  Elyas  respont  :  «  N'ai  cure  de  border; 

Voslre  max  vos  fera  hui  grant  honte  endurer; 

Connoissiez  voslre  murdre,  trop  poés  demorer.  » 

—  Bien  voi,  ce  dist  la  vielle,  ne  le  puis  mais  celer. 

Or  oiés  grant  merveille,  se  volés  escoter.  » 

«  Oiés,  fait  Matabrune,  damoisel  et  baron, 

Ja  orrés  grant  merveille  en  ma  confession. 

A  I  mot  vous  puis  dire,  aine  ne  fis  se  mal  non  ; 

Jo  n'amai  oncques  Deu,  ne  son  saintisme  non, 

Oncques  tant  riens  n'amai  com  murdre  et  traïson; 

Se  jo  pelisse  nuire,  si  ait  m'arme  pardon, 

Je  colpasse  Elyas  le  chief  sos  le  menton 

Et  mon  fil  ochesise  d'un  fust  ou  d'un  planchon, 

Ou  d'un  coutel  trenchant  le  ferisse  el  pomon, 

Puis  mesisse  la  terre  en  fu  et  en  carbon, 

Et  fesisse  la  gent  traire  maie  saison, 

Et  raiensisse  tos  et  mesisse  en  prison. 

Et  de  la  bone  dame  fis-jo  la  traïson; 

Les  enfans  envolai  tos  noier  par  3Iarcon, 

Puis  fis  mon  fil  acroire,  par  mortel  traïson  ; 

Que  tôt  li  VII  enfant  estoient  chaellon  ; 

Mon  voil,  fust  ele  ore  arse  et  tornée  en  charbon. 

Se  peiisse  eschaper,  dire  le  peùst  on, 

Nus  hom  ne  fist  tant  mal  puis  le  tans  Salemon, 


[23G9-339G]         ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  89 

Que  jo  sole  fesisse  :  onques  n'amai  raison; 
Ja  n'en  proierai  Deii  que  m'en  face  pardon. 
Se  jo  vais  en  ynfer,  j'aurai  maint  compaignon. 
Or  aviegne  c'aviegne,  tote  soie  à  bandon.  » 

Matabrune  la  vielle  s'est  moult  mal  confessée  ; 
Tuit  cil  en  ont  péor  qui  oent  le  desvée. 
«  Chertés,  dist  Elyas,  vielle  désespérée, 
L'ovre  que  avés  fait  vous  iert  guerredonée  : 
Tolu  m'avés  mon  frère,  ma  mère  à  lort  blasmée, 
Et  jo  vos  en  donrai  dolerose  soldée. 
Lors  prenent  Matabrune,  si  l'ont  el  fu  jetée. 
Et  la  vielle  s'en  est  hautement  escriée  : 
«  As  Diaules  commant  tos  cex  de  ma  contrée  !  » 
Lors  rechigna  la  vielle,  tote  est  arse  et  bruslée  ; 
Diaule  emportent  s'arme,  tex  est  sa  destinée. 
Arrière  sen  retournent  el  la  vielle  est  finée. 
En  la  salle  s'en  viennent,  qui  est  belle  et  pavée. 
Li  rois  sot  ces  nouveles;  sa  pensée  est  troblée  : 
Mais  noise  n'en  velt  faire,  trop  par  esloit  desvée. 

Li  jors  est  trespassé,  si  revient  l'avesprée  : 
Al  manger  sont  assis,  la  bonne  gent  senée. 
Quant  il  orent  mengié,  et  la  table  est  ostée, 
Maint  lit  et  mainte  cote  ot  par  laiens  parée  ; 
Si  se  cochent  dormir  de  si  à  l'ajornée. 

Elyas  ne  dort  pas  ;  à  Dieu  a  sa  pensée. 
Ains  que  la  mie  nuis  fust  tote  trespassée, 
Ot  li  bers  tele  chose  dont  fut  grant  la  parlée; 
Sainte  Crestientés  en  fu  puis  honerée. 


90  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNR     [2397-2417] 


XX 


Par  l'ordre  d'un  ange^  Élyas  se  rend  avec  son  père  et  sa  mère  au  vivier  où 
son  frère  le  cygne  lui  amène  un  bateau.  Il  y  monte,  et  le  cygne  part  avec 
lui. 

TuiT  dorment  par  la  sale  ;  Elyas  ni  dori  pas. 
Dieu  apele  et  deproie  et  le  bon  Nicolas. 
A  tant  es  vos  i  angle  revestu  de  blans  dras: 
A  Elyas  respont,  tôt  soavet  en  bas  : 
((  Elyas,  biax  amis,  ses-tii  que  tu  feras? 
Le  malinet,  al  jor,  esranment  lèveras  ; 
Et  ton  père  et  ta  mère  à  Deu  commanderas; 
Trestote  f  armeûre,  mes  amis,  porteras, 
Et  Fescu  à  la  crois  mie  n'oblieras. 
Tel  chose  f  avenra  dont  grant  honor  auras. 
Tôt  droit  sor  le  vivier,  biax  amis,  t'en  iras, 
Et  ilueques  le  chisne  ton  frère  troveras; 
I.  batel  amenra  bien  fait  tôt  à  compas. 
Sa  volenté,  amis,  outréement  feras.  » 
—  Et  jo  moult  volontiers,  »  ce  respont  Elyas. 

Li  angles  s'en  rêvait  et  Elyas  remaint. 
Al  matin  sont  levé  conte,  duc,  chastelain  : 
Tôt  font  ensemble  joie;  dont  sonerentli  saint  ; 
I.  abes  lor  dist  messe  d'un  precios  cors  saint. 
Lor  offrandes  ont  faites  ;  l'abes  pas  ne  se  faint, 
Del  mostier  sont  issus,  n'i  a  nul  ne  se  saint. 


[2418-2446]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  Hl 

En  la  sale  repairent,  n'ont  cure  de  tenchier. 
<(  Seignor,  fait  Elyas,  pour  amour  Deu,  vous  quier. 
Que  tuit  facent  silence  et  laissent  le  noisier..  » 
Puis  regarda  son  père,  si  commence  à  hue  hier  : 
«  Père,  fait  Elyas,  pour  Deu  vous  voil  proier 
Que  pensés  de  mes  frères  et  de  vostre  moilier. 
Gardés  que  n'atraiés  enter  vous  losengier. 
Se  haus  hom  prent  ma  suer  à  per  et  à  moillier, 
La  terre  Matabrune  li  voil  jo  otroier. 
Bien  valt  mil  mars  d'argent  et  m  livres  d'or  micr. 
Et  se  jo  ne  revieng,  j'otroi  à  iretier 
L'ainsné  de  tos  mes  frères;  n'en  ferai  nul  plaidier. 
Por  convens  sera  rois,  com  vous  m'orrés  nonchier. 
Que  se  Dex  me  ramaine  en  bone  pais  arrier, 
Aurai  quite  ma  terre,  sans  traire  et  sanslanchier. 
Orion  doins  la  terre  que  fu  al  roi  Hugier; 
Riches  iert  asasés,  s'il  le  set  justichier  ; 
Zakaries  auraTisle  de  Monrahier; 
Johans  aura  31onbel,  bien  s'en  porra  aidier. 
Et  si  vos  voil  à  tos  commander  et  proier, 
Que  ne  me  demandés  n'aler  ne  repairier; 
Car  ne  vous  en  diroie  le  montant  d'un  denier.  » 

Li  baron  de  péor  se  prenent  à  seignier. 

«  Seignor,  fait  Elyas,  ne  puis  plus  arestér  ; 

A  Deu  vos  conmant  tos,  qu'il  m'en  convient  aler.  » 

Li  baron  de  pitié  commencent  à  plorer. 

«  Biax  fiex,  fait  la  roïne,  venés  à  moi  parler. 

En  une  cambre  à  vol  te  le  fait  sa  mère  entrer. 

I  cor  li  a  baillé  d'yvoire  bel  et  cler: 


92  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [2447-2475] 

(f  Biax  fiex,  ce  dist  la  mère,  cest  vous  convienl  porter. 

Le  jor,  ce  vous  créant,  que  Tporrés  esgarder 

>'e  vous  estovera  à  votre  droit  doter.  » 

A  une  grant  caaine  d'argent  luisant  et  cler 

Li  pendi  à  son  col,  pour  le  miex  conforter. 

Et  Elyas  iluec  ne  volt  plus  arester; 

Il  a  fait  s'armeiire  devant  lui  apporter 

Et  Tescu  à  la  crois  n'i  volt  pas  oublier. 

Espée  ot  bêle  et  bone,  qui  moult  fait  à  loer; 

Armeiire  a  moult  riche,  c'on  ne  doit  pas  blasmer; 

II.  esquiers  la  fait  par  devant  lui  porter. 

Sor  le  vivier  s'en  vait,  où  Dex  le  fist  aler, 

Et  li  baron  après;  n'ont  cure  de  canter. 

Très  que  sur  le  vivier  s'en  vont  toute  la  jant, 
Li  rois  et  la  roïne  et  tôt  communalmant; 
Bon  vin  i  font  porter  et  bon  pain  de  fromant, 
Et  bons  fromages  durs  i  portent  plus  de  chant. 
Sor  le  vivier  s'arestent.  A  tant  es  vous  venant 
Le  chisne  qui  amaine  le  batel  traînant, 
A  une  grant  caaine  qui'st  de  fin  or  luisant, 
Que  Dex  i  envoya  par  son  disne  commant. 
Dedens  le  batel  metent  rarmeûre  vaillant 
Et  le  pain  et  le  vin  et  l'autre  atornemant. 
Li  rois  et  la  roïne  embracent  tôt  plorant 
Le  chisne,  si  l'embracent  moult  amiablement. 
Elyas  el  batel  est  salis  maintenant; 
Le  roi  et  la  roïne  et  tote  l'autre  jant 
A  commandé  à  Deu;  d'iluec  se  part  à  tant. 
Or  le  conduie  Dex,  par  son  disne  commant  ! 


2476-2107]         ET  BE   OODEI'KOID  DE   BOUILLON.  93 


XXI 


Ils  arrivent  à  une  cité  sarrazine.  Combat  du  chevalier  au  Cygne  contre  Adu- 
lant, frère  de  Matabrune.  Il  est  vaincu  et  jeté  eu  prison.  Un  garçon  m 
l'annoncer  au  roi  Oriant. 


Li  rois  et  la  roïne  s'en  retournent  ploranl  ; 
Ariere  s'en  repairent  sans  nul  delaiement. 
Li  batiax  s'en  vail  droit,  si  corn  Dex  le  consanl, 
El  li  chisnes  Tenniaine  moult  grant  joie  faisant. 
Del  vivier  est  issus  tant  que  la  mer  s'espant  ; 
En  haute  mer  s'en  vait,  ni  vaitplus  delaiant. 
Tote  jor  vont  ensi  et  la  nuit  ensemant, 
Tant  que  vint  el  demain,  en  droit  midi  sonant; 
Une  chité  coisirent  de  sarasine  jant. 
As  murs  èrent  monté  tôt  veillarl  et  enfant 
Et  choisirent  le  chisne  son  batel  traînant. 
11  quident  qu'el  batel  ait  moult  or  et  arjant. 
îl  corent  as  galies  li  Sarazin  puant; 
Armé  sont  de  lor  armes  tôt  et  isnelemant; 
As  galies  s'en  entrent  bien  plus  de  iiii.  c. 
Dient  qu'il  assauront  le  batel  maintenant. 
Del  port  sont  esquipés,  si  s'entornent  à  tant  ; 
Vers  Elyas  s'en  viennent  durement  escriant. 
Quant  Elyas  les  voit,  si  plore  durement, 
A  son  frère  le  chisne  les  mostre  tôt  errant, 
Li  chisnes  fait  grant  dol,  vers  le  chiel  son  bec  tant, 
0  son  bec  se  deschire,  et  deront  et  défaut, 


94  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [2-i98-2o2û 

Et  brait  et  crie  haut,  ne  parole  autremant. 

Elyas  s'agenoille  el  batel  maintenant  : 

«  Ahi  !  Dex,  fait-il,  père,  par  ton  commandement, 

Ayes  merchi  de  moi,  m'arme  et  mon  cors  te  ranl. 

A  loi  me  rent  confès,  biax  sire,  ne  purquant 

Je  me  deffendrai  ja  vers  ceste  maie  jant. 

Jo  ne  voit  qu'il  me  pregnent  sain,  ne  vif,  ne  parlant 

Ja  ne  m'i  trouveront  lanier  ne  recréant!  » 

Li  chisnes  fait  grant  dol,  durement  brait  et  crie; 

Son  bec  tint  vers  le  ciel  et  vers  Deu  s'umelie. 

Elyas  DamleDeu  durement  merci  crie. 

Armés  s'est  de  ses  armes,  ne  s'aseiire  mie. 

Il  a  chainte  l'espée,  dont  li  pons  reflambie. 

Devant  trestos  les  autres  vient  le  maistre  galie, 

Qui  dist  que  le  batel  aura  en  sa  baillie 

Et  tôt  Tor  et  l'argent  aura  en  sa  banie. 

Et  cex  qui  sont  ariere,  dist-il,  tos  les  engigne  : 

Et  celui  del  batel  ne  laira  ne  l'ocie. 

Rimant  vient  al  batel,  Elyas  fort  escrie  : 

((  Cha  lairés  le  batel  et  la  marchéandie  !  » 

Et  Elyas  respont  :  «  Seignor  n'en  parlés  mie 

Que  le  batel  aies  en  la  vostre  baillie.  » 

Son  pain  prent  et  son  vin  de  coi  a  grant  partie, 

En  la  mer  l'a  jeté,  ne  velt  que  l'aient  mie. 

«  iMar  li  avés  jeté,  fait  cil  de  la  galie  ; 

Le  chisne  aurons  nous  ja  en  la  nostre  baillie, 

S'en  mengerons  la  char  mais  qu'ele  soit  rostie.  )) 

Quant  Elyas  l'entent,  moult  lormenl  s'en  gramie. 


[2526-2554]         ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  95 

Or  voit  bien  Elyas  que  trop  puel  demorer. 
Envers  les  galios  ne  puet  merci  irover  ; 
Armés  s'est  de  ses  armes,  n'i  volt  plus  demorer. 
Et  li  galiot  lancent  à  lui  por  affoler. 
I  quartel  d'arbaleste  laisse  li  uns  aler, 
Si  que  parmi  l'escu  li  fait  outre  passer. 
Le  haubert  li  desmaille,  outre  li  fait  voler, 
Le  sanc  treslot  vermeil  fait  à  ses  pies  coler. 

Quant  li  chisnes  le  voit,  si  commence  à  criei-. 
Lors  regarde  Elyas  lot  contreval  la  mer, 
Si  vit  XXX  galies  isnelement  noer, 
D'unes  voiles  moult  blances,  nus  hom  ne  vit  sa  per, 
A  une  crois  vermeille,  por  mex  encolorer, 
Vers  Elyas  en  viennent  tant  com  poent  sigler, 
Que  Dex  les  i  envoie  qui  tôt  a  à  salver. 
Li  chisnes  fait  grant  joie,  quant  il  les  voit  esrer. 
Les  galies  aprocent  por  Elyas  aidier, 
Que  Dex  i  envoia  qui  tôt  a  à  jugier. 
Saint  Joires  les  conduist,  qui  Dex  fist  chevalier 
Et  d'Angles  et  d'Arcangles  si  ot  plus  d'un  millier; 
Vers  Elyas  s'en  vienent,  tant  com  porenl  nager. 
Li  chisnes  fait  grant  joie,  quant  les  voit  aprochier. 
Lors  s'entrevienent  tuit  por  traire  et  por  lanchier; 
La  maisnie  saint  Joire  fait  Testorconmenchier. 

Les  galies  aprocent  pour  secorre  l'enfant, 
Que  Dex  i  envoia  par  son  disne  commaut. 
Durement  assalirent,  et  cil  sont  deffendant. 
Une  galie  tume  à  la  jent  mescréant, 
En  riauge  sont  queû  et  noie  plus  de  chant  ; 


'J<5  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [2555-2583; 

Li  aiUre  se  delîendent  moult  angoissosemanl; 

La  Diaisnie  saint  Joire  rime  moult  duremant. 

Estes  vos  I  orage  qui  la  mer  vait  troblant 

Et  li  galiot  tochent  parmi  la  mer  fuiant. 

Il  n'ont  gaires  aie  quant,  i.  orés  deschant, 

Qui  se  fiert  es  galies,  tosles  vait  desrompant; 

El  fons  de  mer  les  plonge  et  les  galies  tant. 

Or  ont  assés  à  boivre  li  quivert  soduiant. 

Et  lesblances  galies  s'en  retornent  à  tant, 

Que  Dex  i  envola  par  son  commandemant. 

Et  Elyas  lor  crie  :  «  Attendes,  bone  jant, 

Dites  moi  qui  vous  estes;  aumosne  avés  fait  grant!  > 

Saint  Joires  respondi  :  «  Ne  demandés  pas  tant  : 

DamleDeu  en  rent  grasses,  le  Père  tôt  puissant.  » 

Et  Elyas  respont  :  «A  son  commandemant 

«  Soit  de  moi:  si  iert-il  désormais  en  avant.  » 

Ariere  s'en  retornent,  ni  a  remés  galie; 
DamleDex  les  conduist  et  St  Joires  les  guie. 
Elyas  prent  tex  fains  aine  tex  ne  fu  oïe: 
Il  a  bendé  sa  plaie  qui  n'estoit  pas  garie; 
Mais  li  fains  et  li  sois  qui  durement  Taigrie. 
«  Ha  Dexî  fait  Élyas,  dame  sainte  Marie, 
Or  morrai-jo  de  fain,  si  n'en  garirai  mie?  » 
Quant  li  chisnes  Tentent  durement  brait  et  crie. 
Ensi  s'en  vont  najant  del  jour  une  partie. 
D'autre  part  une  roche  merveillose  et  antie, 
Ont  choisi  .i.  cbastel  de  moult  grant  segnorie. 
Celé  part  vont  tôt  droit,  ne  s'aseûrent  mie. 
Ha  Dex  î  com  mar  i  vont,  se  Dex  ne  lor  aïe! 


[2584-2012]       ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  97 

«  Frère,  fait-il  al  chisne,  qui  mot  ne  li  pot  dire, 

Le  batel  gardés  bien,  à  ce  vous  voil  eslire. 

G'irai  à  cel  castel;  li  cors  de  moi  empire  ; 

Diex  me  doinst  à  mengier,  qui  de  tos  biens  est  Sire! 

Mes  cuers  m'en  avenist,  que  li  fains  trop  m'aigrie; 

Mon  escu  et  mes  armes  en  qui  jo  moult  me  fie 

Lairai  tôt  el  batel,  de  par  Deu  qui  tôt  crie. 

Li  batiax  s'en  vait  droit  al  castel,  al  rivage  ; 
Cel  castel  apele-on  par  son  droit  non  salvage. 
Li  sires  qui  en  a  Tonor  et  tôt  l'usage 
A  a  non  Agolans;  moult  a  fier  le  visage. 
Plus  a  de  gent  occis  qu'il  n'ait  en  une  marche. 
«  Frère,  fait  Elyas,  al  cisne  qui  le  nage. 
Gardés  bien  le  batel,  si  vous  tenrai  à  sage  : 
G'irai  à  cel  castel,  li  cors  de  faim  m'esrage; 
Li  porterai  mon  cor  et  le  métrai  en  gage, 
Si  jo  ne  puis  miex  faire,  car  tel  sont  li  usage. 
Li  chisnes  ne  dist  mot  et  s'entent  le  langage. 
Et  Elyas  saut  sus  del  batel  al  passage. 
El  castel  s'en  entra,  mais  moult  fort  guionage 
Li  convenra  paier  et  s'iert  à  son  damage, 
Se  cil  Sires  n'en  pense,  où  onques  n  ot  outrage. 

Elyas  en  monta  el  chastel  vol  entiers; 
Agolant  a  trové  et  tos  ses  chevaliers  ; 
Devant  la  porte  séent;  moult  i  ot  losengiers. 
Elyas  les  salue,  qui  en  fu  li  mestiers  : 
Et  Agolans  respont  :  «  Qui  es-tu,  amis  cliiers? 
Yex-tu  vendre  cel  cor?  prendras-en  tu  deniers? 
—  Sire,  fait  Elyas,  si  m'ait  saint  Richiers, 

7 


08  LA  CHAiNSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [2613-2041] 

Ancllois  le  vous  donraipor  .i.  seul  .ir.  mengiers, 
Que  jo  ne  menjai  gaires  bien  a  .11.  jors  entiers.  » 

—  Amis,  fait  Agolans,  s'en  auras  volentiers; 

Or  gardés  vostre  cor,  qu'il  me  semble  moult  chiers.  » 

En  la  sale  remontent  lot  maintenant  arriers. 

Li  serjant  metent  tables  très  parmi  .11.  soliers  ; 

Et  cil  qui  ont  lavé  s'asistrent  sans  dangiers. 

Al  menger  ont  eii  .x.  mes  Irestos  pleniers  ; 

Si  ont  assés  beii  de  fors  vins  et  de  chiers. 

El  vas  a  mengié,  s'est  .1.  poi  trait  arriers. 

Li  dansiausfu moult  prox,  corajox  et  legiers; 

Et  Agolans  l'esgarde,  li  quivers  pautoniers  : 

«  Amis,  dist  Agolans,  estes-vous  messagiers, 

Ou  gaite  de  castel,  ou  serjans,  ou  archiers? 

Yostre  estre  voil  savoir;  ja  n'en  serés  mains  chiers.  » 

Et  Elyas  respont  qui  n'est  ne  fel,  ne  fiers  : 

«  Sire,  je  l'vous  dirai  de  gré  et  volentiers.  » 

Helas!  or  li  aproche  s'ire  et  ses  destorbiers, 

Se  cil  Sire  n'en  pense  qui  est  vrais  juslichiers! 

«  Sire,  fait  Elyas,  sans  noise  et  sans  posnée, 

Quant  vous  volés  savoir  qui  sui,  de  quel  contrée, 

Ma  vie  vous  dirai;  ja  ne  vous  iert  celée. 

Li  bons  rois  Orians  de  moi  fist  engenrée  ; 

La  roïne  est  ma  mère,  qui  est  sage  et  senée.  » 

—  Amis,  dist  Agolans,  à  la  chère  dervée, 

Je  vous  proi  que  me  dites  la  vérité  provée, 
Se  Matabrune  est  arse  et  de  cest  siècle  alée.  » 

—  Sire,   fait  Elyas,  or  sachiés  sans  dotée 
Que  Matabrune  est  arse  et  la  porre  ventée.  » 


[2G42-2G7(»]         ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  99 

Quant  Agolans  l'entent,  s'a  la  color  muée; 
Car  3Iatabrune  estoit  sa  suer  la  plus  ainsnée, 
Conques  n'avoit  tant  riens  com  Matabrune  amée. 
«  Qui  vers  !  fait  Agolans,  vostre  vie  est  alée  : 
Matabrune  ma  suer  m'avés  arse  et  ruée!  » 

Agolans  fait  grant  dol  de  ce  que  il  en  lent  : 
Por  sa  suer  Matabrune  se  pasme  isnelement. 
«  Chertés,  fait-il,  vassal,  je  vous  métrai  al  vent. 
Se  n'eûssiés  mangié  à  ma  table  en  séant, 
Et  n'eiissiés  beii  à  ma  colpe  d'arjant, 
La  teste  vous  colpasse  à  m'espée  trenchant. 
.VIII.  jors  n'arés  vous  garde  de  nul  affolemanl; 
Mais  jo  vous  jeterai  en  ma  cbartre  puant  : 
Au  chief  tout  droit  d'uit  jors,  par  le  cors  s^  Vinchant, 
Vous  referai  ardoir  en  un  fu  tôt  ardant!  w 

Lors  saut  sus  Agolans,  par  les  chevox  le  prant; 
Ses  serjans  apela  tost  et  isnelemant, 
Et  il  i  vienent  tost,  sans  nul  delaiement. 
Elyas  ont  saisi  .x.  gloutons  maintenant  ; 
Les  poins  li  ont  lié  moult  dolorosement, 
En  la  chartre  le  gietent  sans  nul  delaiement. 
En  celé  chartre  estoient  tortues  et  serpant . 
Et  Agolans  s'en  torne,  ariere  vien  criant, 
Por  sa  suer  Matabrune  fait  .i.  dol  moult  pesant. 

lluec  ot  .1.  garchon  de  moult  bon  esciant, 
Qui  le  père  Elyas  ot  norri  longeraant. 
Del  castel  est  issus  la:  nuit  moult  coiemanl  ; 
Tant  vait  par  ses  jornées,  c'al  roi  vint  Criant. 
La  novele  li  conte  que  on  a  son  enfant 


100       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGiNE     [2G71-2G93J 

En  la  cliartre  jelé  al  félon  Agolant  ; 

Et  dist  qu'il  l'ardera  ains  le  quart  jor  passant. 

Quant  li  rois  la  novele  si  felenesse  entant, 

Pour  poi  qu'il  ne  se  pasme  et  il  et  si  enfant  : 

La  roïne  en  fait  dol  et  crible  el  pesant. 

«  Lasse  I  se  dist  la  dame,  perdu  ai  mon  enfant  ! 

Alii!  cuer,  com  es  viex!  tos  jors  es  en  tormantî 

Elyas,  biax  dois  fiex,  par  le  mien  esciant, 

Jamais  ne  vous  verrai,  le  cuer  de  dol  m'en  fant!  » 


XXII 

Élyas,  secouru  à  temps  par  les  gens  de  son  père  au  momeut  où  il  va  être  jeté 
dans  un  bûcher,  prend  les  armes,  tue  Agolant,  et  devient  maître  de  ses  do- 
maines. Il  eninvestit  Syraon,  un  des  vassaux  d'Agolant,  et  repart  avec  le  cygne. 

MERE,  dist  Crions,  qui  tient  la  roialté, 
Ne  vous  esmaiés  mie,  qu'il  est  del  tôt  en  Dé  : 
Dex  done  et  si  retolt  tôt  à  sa  volenté. 
3Ies  frères  Elyas  m"a  por  lui  coroné; 
Secorre  le  m'estuet  mon  cher  frère  l'ainsné, 
Se  Dex  me  velt  aider,  li  lois  de  majesté. 
Le  garchon  qui  li  a  le  message  apporté 
Done  argent  et  bon  or  et  robes  à  plenté; 
Puis  mande  ses  barons,  qui  de  lui  sont  privé, 
Que  cliascuns  le  secore,  s'il  velt  avoir  son  gré. 
Et  li  baron  se  sont  h  lor  pooir  hasté. 
Dedens  le  secont  jor  ont  grant  g^nl  amassé. 
C'a  paines  en  a  tant  en  une  roiauté. 
Et  li  petit  i  vienent  de  bataille  abrievé, 


[2G94-2723]         ET  DE   GODEFROID  DE   BOUILLON.  101 

Et  cil  as  noires  piax  n'i  sont  pas  oublié. 
L'ost  conduist  .i.  haus  liom  de  Tisle  Giboé; 
Nicolas  avoit  non  en  la  ciestienté. 
Entresqu'à  l'Islefert  ne  se  sont  arreslé. 

Orions  et  si  frère  sont  es  chevax  monté, 
Le  viel  roi  et  la  dame  ont  à  Deu  commandé; 
De  la  chité  issirent  de  bone  volenlé. 
Li  garchons  les  conduist,  qui  savoit  le  régné. 
Dedens  l'uitisme  jor,  quant  il  fu  ajorné, 
Sont  venu  al  castel,  dont  tant  se  sont  pené. 
En  un  petit  bosquet  bien  foillu  et  ramé 
Se  sont  tenu  lot  coi,  tant  qu'il  fu  ajorné, 
Et  cil  del  castel  sont  comunement  levé. 

Agolans,  li  traîtres,  a  sor  tos  sains  juré 
Qu'il  ardra  Elyas  ains  miedi  soné, 
Ens  en  mi  le  castel  a-on  alraïné 
Espines  et  fagos  et  le  fu  alumé. 
Lors  ont  trait  de  la  chartre  Elyas  Taduré  ; 
Son  cor  a  à  son  col  dolcement  regardé. 
Maint  en  a  en  la  place  de  pitié  ont  ploré. 
Mais  n'osent  pas  blasmer  Agolant  le  desvé. 

Iluec  ot  I.  haus  home,  mais  de  grant  poverté 
Avoit  et  si  enfant  plus  de  .x.  ans  esté. 
Symons  avoit  à  non,  ce  dient  li  lelré. 
Où  qu'il  voit  Agolant,  si  l'en  a  apelé. 
«  Sire,  ce  dist  Symons,  tu  as  le  sens  dervé. 
Qui  l'enfant  vels  ocirre  qui'st  de  ton  parenté. 
S'il  a  Matabrune  arse,  qui  chaut?  C'est  .i.  malfé: 
Mais  cist  est  chevaliers  et  si  croit  bien  en  Dé.  » 
Lors  regarde  Agolans  celui  qui  a  parlé  : 


102        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE    [2724-2752] 

«  Symon,  mar  le  pensastcs,  par  ma  creslicnlé  ! 
Avoc  lui  scrés  ars,  moult  par  Tai  empensé.  » 

Moult  manaclie  Symon  li  quivcrs  Agolans. 

«  Sire,  ce  disl  Symons,  moult  par  est  Dex  poissans, 

Qui  aide  le  son  qui'st  à  lui  apendans  ; 

Tu  n'as  en  ta  cort  home,  tant  s'i  face  vaillans, 

Se  il  voloit  blasmer  moi  ne  mes  gajemans, 

Que  ne  fust  hui  cest  jor  par  mon  cors  recréans. 

Encor  vous  di  à  droit,  et  si  en  sui  créans, 

Que  s'Elyas  est  mort,  pechié  sera  moult  grans. 

S'il  a  Matabrune  arse,  ele  estoit  mal  pensans  : 

Mais  cist  est  chevaliers  et  bien  en  Deu  créans.  » 

Quant  Tentent  Agolans,  ses  cuers  en  est  dolans. 
a  S^mon,  mar  le  pensastes,  si  m'ait  S*  Climansl 
Avoc  lui  serés  ars,  n'en  soies  ja  dotans.  » 
Ans  .II.  les  fait  loier  qui  que  en  soit  dolans; 
Al  fu  les  amenèrent,  jeter  les  voiront  ans. 
Et  li  garchons  estoit  ens  el  castel  laians 
Qui  l'ost  ot  amené  que  conduisl  Orians. 
Del  castel  est  issus,  à  l'ost  vient  esmaians. 
«  Or  tost,  fait-il,  seignor,  si  m'ait  S*  Jehans, 
Se  tost  ne  l'secorés,  mais  n'i  venrés  à  tans; 
Elyas  est  menés  al  fu  qui  moult  est  grans  !  » 

Quant  li  baron  l'entendent,  ni  a  cel  qui  soit  lans; 
Il  montèrent  es  seles  des  bons  chevax  corans, 
Si  pendent  à  lor  cox  les  fors  escus  pesans. 
Et  ont  prises  les  lances  as  gonfanons  pendans  ; 
Vers  le  chastel  s'en  vont  à  espérons  brochans, 
Et  cil  à  pié  les  sevent,  qui  moult  sont  bones  jans. 


[n6a-2780j         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  103 

Cil  (îel  chastel  s'cscrient,  que  les  et  Agolans  : 
Il  demande  que  c'est;  et  uns  sons  païsans 
Li  dient  c'al  chastel  vienent  assalir  jans  ; 
Aine  ne  furent  si  fieres,  bien  pert  à  lor  samblans. 

Quant  Agolans  entent  des  gens  le  hurtéis, 
A  haute  vois  escrie  :  «  Seignor,  jo  sui  trais  !  » 
Elyas  ont  laissié  volontiers,  non  envis. 
Il  sont  andoi  loié,  moult  fu  chascuns  pensis, 
Et  Agolans  s'en  torne,  li  quivers  maléis. 
Armé  corent  as  armes,  as  murs  et  as  postis, 
Et  cil  de  fors  les  ont  ruistement  assalis  ; 
Bien  en  ont  .xxx.  mors  de  chevaliers  eslis. 
«  Chertés,  fait  Agolans,  or  sui-jo  bien  bonis! 
Il  sont  là  fors  armé  en  mi  cel  plaisséis  : 
Or  i  parra  qui  iert  bons  chevaliers  de  pris  ; 
Faites  ovrir  les  portes,  ja  seront  envaïs!  >> 
Et  il  respondent  tuit  :  «  Volentiers,  non  envis!  » 
La  porte  font  ouvrir  par  devers  .i.  larris, 
Sor  les  chevax  s'en  issent,  nus  n'i  est  esbahis. 
Les  escus  ont  as  cox  fors,  quiriés  et  jointis, 
Et  li  haubert  sont  fort  et  cloé  et  treslis. 
Très  de  devant  la  porte  vienent  al  poingnéis. 
Qui  lors  véist  hurter  ces  destriers  arrabis. 
Dire  deûst  por  voir  grans  fu  l'abatéis. 
A  l'asambler  des  lances  fu  grans  li  froisséis. 

Moult  fu  grans  la  bataille  par  devers  le  vergier; 
D'ambes  .11.  pars  se  fièrent  el  grant  estor  plenier. 
Li  garchons  qui  ala  le  mesage  nonchier 


K)4       LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [2781-2809] 

Est  corus  Elyas  et  Symon  desloier. 

Quant  il  sentent  lor  mains,  nus  n'es  puet  corecliier. 
A  riiostel  Symon  corent  par  delés  .1.  sentier; 
Laiens  se  sont  armé,  ne  volrent  detriier. 
Mais  il  n'i  ont  trové  ne  cheval,  ne  destrier; 
A  pié  corent  andoi  por  lor  honte  vengier. 
A  l'issir  de  la  porte  trovent  un  chevalier  ; 
La  teste  en  font  voler,  si  prenent  le  destrier; 
Elyas  i  monta  manois  par  son  estrier. 
Il  met  lanche  sor  fautre,  s'encontre  un  chevalier; 
3Ierveillos  colp  li  done,  Tescu  li  fait  pcrchier, 
Le  hauberc  de  son  dos  desrompre  et  desmailier, 
Parmi  le  gros  del  cuer  li  conduist  son  espier  ; 
Tant  com  hanste  li  dure,  l'abat  mort  del  destrier. 
Puis  saisi  le  cheval,  Symon  le  cort  baillier. 
Et  li  bers  i  monta  esrant  par  son  estrier; 
Puis  se  fièrent  andoi  el  fort  eslor  plenier. 
Les  lances  pechoierent,  traient  les  brans  d'achier. 
Elyas  à  l'espée  fait  les  rens  claroier  ; 
De  la  gent  Agolant  fait  la  terre  jonchicr. 

31oult  fu  grans  la  bataille  et  li  estors  pesans; 
D'ambes  .11.  pars  se  fièrent  en  Testor  qui  fu  grans, 
Ne  d'une  part,  ne  d'autre,  n'en  fu  nus  recréans, 
Ains  se  fièrent  ensi  comme  desvées  jans, 

Quant  Elyas  le  voit,  moult  fu  son  cuer  dolans. 
Il  hurle  le  destrier  des  espérons  trenchans 
Et  fiert  un  soldoier  sor  fescu  qui  'st  luisans. 
Desos  la  bocle  d'or  li  pechoie  et  porfant 
Et  le  hauberc  del  dos  li  desmaille  et  desmanl: 


[2810-2837]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  iC: 

Par  mi  le  gros  del  cuer  li  mist  l'espié  trenchant. 
Puis  escrie  :  «la  crois!  Dex,  secorés  vo  jani!  » 
Lors  peùssiés  véoir  .i.  estor  qui  fu  grans  ; 
Là  ot  tant  elme  frainl,  tant  hauberc  jaserant. 
Agolans  vit  morir  sa  jant  ;  moult  fu  dolans: 
Il  hurte  le  destrier  des  espérons  Irenchans, 
Vait  ferir  Elyas  sor  Tescu  qui'st  luisans 
Que  par  de  sos  la  crois  le  pechoie  et  porfant. 
Li  haubers  fu  si  fors  que  maile  ne  desmanl. 
Onques  ne  s'en  croUa  li  chevaliers  vaillans, 
Ains  a  traite  Tespée,  al  pont  d'or  reluisant; 
Ja  avéra  péor  li  qui  vers  Agolans. 

Elyas  vit  ses  gens  richement  maintenir  : 
A  .11.  mains  tint  Tespée;  moult  fu  de  grant  air; 
Sor  son  elme  luisant  vait  Agolant  ferir  : 
Onques  li  chercles  d'or  ne  le  pot  garandir, 
De  si  en  la  corée  li  fait  le  brant  sentir, 
Mort  le  trebuce  à  terre,  qui  qu  'en  doie  marir. 
Et  li  frère  Elyas  font  si  l'estor  frémir 
Que  tos  les  plus  hardis  font  tos  acoardir. 
Trestos  li  plus  puissans  se  fust  mis  à  fuir, 
Se  il  seûst  comment  de  l'estor  départir. 
Quant  la  gent  Agolant  ne  porent  plus  solTrir, 
Il  livrèrent  les  dos,  si  pristrent  à  fuir, 
Et  la  gent  Elyas,  qui  Dex  puisse  chérir, 
Les  prenent  et  ocient  et  font  vilment  morir. 

Fuiant  s'en  vont  la  gent  al  quivert  Agolanl, 
Et  la  gent  Elyas  les  vont  tos  detranchant  ; 


lOG        LA  CHANSOxN   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE    [2838-28C6i 

Li  plus  haiil  home  vienont,  qui  moull  sont  csmaiant. 

A  Elyas  escrient  maint  cl  communalmant  : 

«  Sire,  por  Deu  merchi,  tôt  soit  àvo  commanl; 

Feûté  vos  feront  li  petit  et  li  grant.  » 

Et  Elyas  respont  :  «  Seignor,  et  je  Tcréant.  » 

Lors  remaint  li  assaus  sans  plus  d'arestemant  ; 
El  castel  s'en  entrèrent  maint  et  communalmant. 
Elyas  et  si  frère  et  Symons  ensemant 
S'en  montent  el  palais  et  tote  l'autre  jant, 
Anchois  qu'il  se  desarment,  sans  plus  d'arestemant, 
Li  firent  feûté  li  petit  et  li  grant. 
Lors  s'en  vont  desarmer  sans  nul  delaiemanl. 
Les  mors  ont  enterré  li  ami,  li  parant; 
Agolans  fu  jeté  en  un  putel  puant; 
Puis  ont  mises  les  taules  el  palais  qui  fu  grans  ; 
Al  mengier  sont  assis  chevalier  et  serjant. 
Elyas  en  apele  Symon  en  sorriant, 
Chelui  qui  fuloiaus  et  de  bon  esciant, 
Ne  onques  ne  volt  faire  desloial  jugemanl. 
«  Symon,  fait  Elyas,  .c.  merchis  vous  en  rant.  » 
Contreval  s'abaissa,  as  pies  li  va  caant, 
Sa  feme  fait  grant  joie  et  si  petit  enfant. 
((  Smon,  fait  Elyas,  entendes  mon  samblanl; 
Jo  vous  proi  cel  garchon  donés,  tôt  son  vivant, 
Robes,  chevax  et  armes  adès  à  son  talant  ; 
Ja  sans  lui  nen  auraie  .11.  deniers  vaillissant.  » 
Quant  li  garchons  l'entent,  as  pies  li  vait  colant. 
Li  baron  ont  mangié  ensemble  liemant 
Les  tables  ont  ostées  chevalier  et  serjant. 


[28G7-2888]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  Kl7. 

Grant  joie  ont  démené  li  baron  el  mangier: 
Les  tables  ont  ostées  serjanl  et  boteillier. 
«  Seignor,  fait  Elyas,  jo  vos  voil  merchiier  ; 
Bien  m'avés  secorut  à  mon  meilleur  mestier, 
Et  jo  vos  ferai  bien,  se  jo  puis,  repairier; 
Or  vos  voil  à  tos  dire  que  repairiés  arrier. 
Salués-moi  mon  père  et  sa  france  moillier.  » 
—  Sire,  moult  volenliers,  »  dient  li  chevalier. 
Elyas  vait  ses  frères  acoler  et  baisier, 
Li  baron  en  lor  terres  s'en  volent  repairier; 
Elyas  est  remés  tos  seus,  sans  esquier. 
Al  port  s'en  repaira;  Dex  le  puisl  conseiller  ! 


XXIII 

Elyas  appread  que  Rainier,  duc  des  Saisnes,  s'est  emparé  de  la  terre  de  la  du- 
chesse de  Bouillon.  Il  s'offre  à  l'empereur  pour  défendre  ses  droits  contre 
l'usurpateur. 

ELYAS  est  venus  al  port  sos  la  marine  ; 
Il  garde  contreval,  si  a  veûle  chisne. 
Qui  s'en  estoit  fuis  por  la  gent  maléie. 
Elyas  volentiers,  sans  noise  et  sans  corine, 
Est  entrés  el  batel  que  ses  frères  traîne 
Isi  s'en  vont  najant  :  cil  Dex  qui  tôt  acline 
Les  conduie  ambes  .11.  et  la  virge  roïne  ! 
Li  chisnes  en  son  bec  aporte  une  racine  : 
Onques  nule  bone  herbe  nen  ot  meillor  mecine  ; 
A  Elyas  la  baille  se  l'met  en  sa  saisine  ; 


108        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [2889-2910] 

A  sa  plaie  le  touche.  Or  sachiés,  sans  devine, 
Que  lanlost  fu  plus  sains  que  nule  flor  d'espine. 

Elyas  s'esmerveille  de  ce  qu'il  voit  le  jor; 
De  sa  plaie  est  garis,  ne  sent  mal,  ne  dolor, 
De  la  mer  est  issus  sans  mal  et  sans  fréor. 
Si  sont  entré  el  Ring  de  par  le  Creator. 
A  Nimaie  s'en  vienent,  une  cité  auchor. 
Elyas  a  veû  et  les  murs  et  la  tor; 
Ne  va  gaires  avant,  si  trove  un  peschéor 
En  .1.  petit  batel,  où  porquiert  son  labor, 
Dont  il  se  puist  garir  et  ses  enfans  le  jor. 
Quant  Elyas  le  voit,  si  H  dist  par  amor  : 
(c  Frère,  quel  noise  est-ce  dont  j'oi  si  grant  crior? 

'   —  Sire,  fait  Elyas,  dites-moi  vérité, 

Se  ce  sont  crestien  ou  Sarrasin  desvé?  » 

—  Sire,  fait  li  pescherres,  ja  en  orrés  verte  : 

Il  a  en  ceste  terre  .i.  traïtor  prové; 

A  tort  a  amené  par  sa  ruiste  fierté 

.X.  mile  chevaliers,  qui  tôt  sont  ferarmé. 

Li  dus  Rainiers  a  non,  s'est  de  grant  parenté; 

Une  dame  a  tolue  trestote  s'ireté. 

Duchoise  ert  de  Buillon,  ce  dient  li  iîevé. 

N'avoit  mais  c'une  tille,  qui  est  de  grant  Liante; 

Hui  en  sont  li  baron  tôt  ensemble  ajorné; 

Anqui  iert  forsjugie,  je  Tsai  de  vérité, 

Se  Jhesu  Cris  n'en  pense  par  la  soie  bonté.  » 

«  Sire,  fait  li  pescherres,  se  Dex  me  fait  pardon, 
Moult  est  cruex  li  Saisnes;  Jo  ne  sai  si  félon. 


2917-2945]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  iOO 

A  la  dame  a  tolu  la  teire  de  Builloii; 

Hui  en  sont  ajorné  ensamble  li  baron; 

Anqiii  iert  forsjugie,  je  l'sai  à  abandon; 

Se  Jliesus  Cris  n'en  pense,  qui  sotïri  passion.  » 

—  Hé  Dex!  fait  Elyas,  par  ton  saintisme  non. 

Car  i  fusse-jo  ore  al  plait  de  cel  gloton  I 

A  Taïde  de  Deu  et  son  saintisme  non, 

En  meteroie-jomon  cors  en  abandon, 

Que  Dex  i  demonlrast  qui  auroit  droit  ou  non  î  ;> 

—  Sire,  fait  li  pescherres,  moult  par  estes  vaillans  : 
Hastés  vous  ent,  biax  sire,  que  Dex  vous  soit  aidans; 
Moult  dot  c'anchois  ne  soit  corus  li  jugemans, 
Que  la  dame  ait  perdu  ce  dont  elle  est  tenans.  » 
Lors  s'en  vait  Elyas,  d'iluec  s'en  part  à  tant; 
Al  port  est  arrivés  maintenant  ses  chalans. 
Elyas  saut  em  pies,  com  chevaliers  vaillans; 
Son  cor  peut  à  son  col,  qui  d'ivoire  est  luisans  ; 
Par  tel  air  le  sone  que  tos  li  jugemans 
En  est  remés  h  dire  ;  celé  part  vont  corans  ; 
Onques  n'i  atendi  li  pères  son  enfant. 
L'empereres  méismes  i  est  venus  poingnant. 
Le  chevalier  troverent  sain  et  sauf  et  parlant. 
L'Emperéor  salue  dolcement  en  riant, 
Et  les  autres  barons,  car  bien  sot  le  romans. 
Premiers  a  pris  Tespée  al  pont  d'or  flamboiant 
Et  l'escu  et  la  lance  al  gonfanon  pendant; 
Del  batel  est  issus  à  loi  d'homme  sachant; 
Après  a  dit  al  chisne  :  «  Va,  à  Deu  te  commant  ; 
Et  se  jo  aimestier,  r'amaine  mon  chalanl.  « 


110        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [294G-2074'] 

Lors  s'en  rêva  li  chisnes,  s'enmaine  son  batel; 
Se  li  vassax  remaint  l'Emperéor  fii  bel. 
Ses  armes  ont  rechutes  .m.  jentil  damoisel 
Et  l'espée  et  la  lance  et  Tescu  lot  novel. 
L'Emperere  Femmaine  el  plus  maistre  castel  ; 
Làssus  li  alîublerent  .i.  moult  riche  manlel; 
La  panne  en  estoit  grise,  plus  verte  d'un  rose), 
A  Tatache  de  soie  pendoient  .c.  noiel. 
Por  nient  demandast-on  nul  chevalier  plus  bel  ; 
Al  pié  le  roi  s'asist  sor  .i.  bas  escamel. 
Et  li  plait  recommense  del  Saisne  de  novel. 

Del  Saisne  et  de  la  dame  apportent  jugement  : 
A  la  loi  de  la  terre  le  firent  loialment. 
Distli  .1.  des  barons  :  «  Drois  emperere,  entent; 
Del  plait  de  cesle  dame  savons  le  convenant; 
Jugement  en  savons  selonc  nostre  escient. 
Nous  disomes  par  droit  et  s'en  somes  dolent, 
Que  se  la  dame  n'a  secors  prochainement, 
Qui  parolt  vers  le  Saisne  et  son  droit  li  defîent, 
Ne  ele,  ne  ses  oirs  n'i  aura  mais  noient.  » 

Li  chevaliers  le  chisne  se  drece  isnelement, 
Que  Dex  i  envoia  par  son  commandement. 
Il  esgarde  la  dame,  qui  plore  tenrement 
Et  sa  fille  la  belle;  moult  grans  pitiés  l'en  prent. 
L'Emperéor  apele  tost  et  isnelement  : 
«  Gentiex  rois  de  Saissone,  por  Deu  respondés  m'ent 
Et  del  plait  à  la  dame  me  contés  ferrement, 
Que  s' ele  puet  avoir  son  droit  par  mostrement, 
Por  ce  que  jo  n'en  face  desloial  sairement, 


[2975-3003]        ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  III 

Jo  ne  lairoie  mie,  por  plain  .i.  val  d'arjent, 
Ne  por  lote  ronor  qui  à  vo  cort  apent, 
Que  jo  ne  li  aide  et  cist  mien  garnement, 
Qui  sont  à  cel  altel  devant  moi  en  présent. 
A  Taïde  de  Deu,  le  roi  omnipotent, 
Le  desraisnerai-jo,  se  Dex  le  me  consent.  » 

La  parole  fu  grans  ens  el  palais  oïe. 
Ne  puet  mais  remanoir  sans  moult  grant  estotie. 
L'Emperere  velt  bien  qu'il  en  soit  aatie. 
Car  à  tort  ali  Saisnes  celé  dame  envaïe: 
Et  Ele  vint  en  avant;  ne  fu  pas  esbaliie, 
Ains  fu  prox  et  cortoise  el  de  grant  sens  garnie. 
Le  chevalier  apele,  envers  lui  s'umelie  : 
«  Sire,  ces  le  parole  drois  est  que  jo  vous  die 
Si  bien  et  loialment  qu'il  n'i  ait  tricherie, 
Tesmoing  Temperéor,  cjui  nos  a  embaillie; 
Et  s'il  en  set  menchonge,  devant  vous  m'en  desdie. 
La  terre  ai-jo  tenue  .xl.  ans  em  baillie  ; 
Et  mes  pères  .l.  que  nus  n'en  clama  mie; 
Et  bien  de  .11.  aages me  vient dancheseric: 
Si  que  j'en  ai  la  chartre  et  les  noms  et  la  vie  : 
Vés-ci  fiere  raison,  por  traire  garantie.  » 

—  Chertés,  fait  l'Emperere,  la  dame  ne  ment  mie.  » 

—  Sire,  encor  vous  dirai  dont  plus  sui  esmarie  : 
Quant  li  Saisnes  me  vit  de  seignor  deguerpie, 
Que  jo  baron  n'avoie,  ne  point  d'avoerie, 

Si  a  par  son  orgoil  ma  grant  terre  envaïe. 
Mais  jo  croi  tant  en  Deu,  le  fil  Sainte  Marie, 
Et  en  vo  grant  proece,  où  li  miens  cors  se  fie, 


11-2         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [3001-3031] 

Que  vos  le  greverés,  ains  Tore  de  Compile, 
Soit  à  cheval  couvert,  ou  à  pié,  d'escremie  : 
Dcx  laira  bien  connoislre  le  Saine  sa  folie.  « 

«  Sire,  parlés  à  moi,  por  Deu  vous  en  semon; 
Escotés  la  merveille  et  la  dampnalion. 
Se  mi  home  me  falent,  il  ont  tote  raison; 
Orgeillox  est  li  Saisnes,  si  a  le  cuer  félon, 
.X.  mile  chevaliers  a  en  sa  région. 
Bien  em  porroit  conquierre  la  terre  al  roi  Olon. 
Quant  il  vit  que  jo  n'oi  seignor,  ne  compaignon, 
Ne  enfant,  ne  vaslet,  se  ceste  fille  non, 
S'est  entrés  en  ma  terre  à  force  et  à  bandon. 
11  a  mises  ses  gardes  en  ma  maistre  meson; 
Mors  est  mes  grans  parages  que  jo  avoie  bon  ; 
Car  jo  sui  del  lignage  Renaud,  le  fil  Aymon, 
Godefrois  à  la  barbe,  li  viex  dus  de  Buillon, 
Sire,  ce  fumes  pères,  si  me  fist  norrechon. 
Andoi  fusmes  jumel  d'une  conjoncion; 
Cil  fu  bons  chevaliers  et  de  fiere  raison  ; 
Si  conquist  tôt  Halbaig  à  coite  d'espcron; 
Encor  tieg-jo  de  lui  Lovain  et  St  Tyron. 
Tuit  sont  aie  al  siècle,  n'i  a  mais  se  moi  non. 
Jo  pris  .1.  jentilhome,  Jossiaumes  ot  à  non: 
Mais  aine  n'eiismes  oir  se  ceste  fille  non: 
Elle  doit  moult  bien  estre  duchoise  de  Buillon.  » 
—  Chertés,  dist  l'emperere,  dit  avés  tel  raison, 
X'a  si  bon  archevesque,  de  si  em  pré  Noiron, 
N'em  puist  faire  juise  en  fu  et  en  charbon .  )) 


[3032-30G1]         ET   DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  J13 

Li  chevaliers  le  cliisne  n'oL  pas  le  cuer  lanier; 
Quant  il  oï  la  dame  de  son  droit  tesmoigner, 
L'emperere  méisme  par  verlé  afflchier, 
Le  roi  en  apela,  ains  n'i  quist  amparlier. 
c(  Jenliex  rois  de  Saissone,  dont  vous  voil-jo  proier 
Que  vos  leigniés  à  droit  cesle  france  moillier. 
Ses  avoés  serai  por  son  droit  desraisnier; 
Se  l'proverai  le  Saisne,  al  fer  et  à  Tachier, 
Ou  en  tôles  maneres  c'om  osera  jugier, 
Qu'il  ne  deûst  la  terre  la  damecalengier, 
Et  à  tort  en  a  pris  vaillissant  i  denier. 
Si  vo  présent  mon  gage,  com  loial  justicliier.  » 
—  Chertés,  dist  Temperere,  ce  ne  puis-jo  laissier.  >; 
.1111.  ducs  et  .VII.  conte  l'en  alerent  plegier. 
Li  Saisnes  vint  avant,  qui  ne  se  volt  targier; 
11  voira  ja  parler  à  la  loi  d'orne  fier. 
«  Or  entendes,  fail-il,  Aleman  et  Baivier, 
Et  Saisne  et  Loherenc,  li  vassal  droiturier: 
La  terre  dont  la  dame  me  fait  vers  lui  plaidier, 
Rois,  vous  me  la  donastes,  ne  Tme  devésnoier; 
S'en  fesistes  acorde  vers  moi  de  gerroier, 
Si  que  j'en  ai  lesmoig  Farcevesque  Raignier 
Et  le  duc  de  Lovain  et  vostreclachonier. 
Entrés  sui  en  la  terre,  ne  la  voil  mais  laissier  ; 
Perdue  Ta  la  dame,  n'i  a  mais  recovrier; 
Ne  vos,  ne  Dex,  ne  hom,  ne  li  puetmais  aidier. 
Jo  ne  sui  mie  si  desos  autrui  dangier; 
Encor  sont  en  ma  rote  .x.  mile  chevalier, 
N'i  a  nul  ne  se  paint  de  m'onor  essauchier, 
Et  se  jo  vous  haoie,  ne  Tvos  quier  à  noier, 

8 


114        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU    CYGNE    [:3UG2-3U9o] 

A  malaise  serriés  anqui  à  vo  mengier  ! 

Mais  puisque  la  bataille  volés  faire  afficliiei', 

Jo  vo  présent  mon  gage,  por  m'onor  desraisnier. 

Il  n'a  celui  chaiens,  tant  orgeillox  et  fier, 

S'envers  moi  s'en  voloit  de  bataille  affichier, 

Que  jo  ne  Fen  donasse  tant  dolerox  loier 

Qu'el  sanc  de  sa  chervele  fesisl  son  cors  baingnier.  » 

Li  chevaliers  au  chisne  n'ot  cure  de  tenchier; 
Mais  tant  dist  il  au  Saisne  :  «  Laissiés  vostre  plaid ier  ; 
Sos  ciel  n'a  si  coarl  ne  sace  manecbier, 
Ja  ne  verres  le  vespre,  ne  le  solel  cochier  ; 
Cil  aura  grant  péor  qui  vos  doit  oslagier.  » 

Doné  furent  li  gaje  es  mains  l'emperéor; 
Le  Saisne  replegerentsi  ami  li  meillor, 
Tex  .XXX.  chevalier,  qui  li  firent  honor; 
Car  chascuns  mist  por  lui  et  sa  vie  et  s'onor. 
Les  ostages  enmainent  el  chastel  sos  la  tor. 
L'empereres  apele  ses  barons  les  meillors; 
Â.1  jugement  les  rove  qu'ils  voisent  sans  demor. 
.LX.  s'en  levèrent,  n'i  ot  .i.  de  folor  ; 
Onques  n'i  otborjois,  ne  povre  vavassor. 
En  une  cambre  entrèrent,  où  ot  grant  resplendor  ; 
Les  fenestres  ovrirent,  por  véoir  la  luor; 
Paintures  i  ot  d'or  et  de  mainte  color, 
Mainte  flor,  mainte  beste,  qui  giclent  resplendor. 
L'emperere  i  fist  paindre  si  com  si  ancisor 
Orent  terre  tenue  à  force  et  à  vigor 
Et  les  lois  maintenues,  con  vinrent  à  lor  tor, 
Prendre  i  aloient  garde  li  sage  liséor, 


[3091-3118]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  llo 

Qui  des  letres  aprendre  erent  inlroduitor. 

En  une  des  parties  avoit  paint  .i.  eslor 

Que  Alixandres  fist  en  Ynde  la  major, 

Puisqu'il  vint  des  desers  où  il  ot  la  fréor, 

Quant  les  besles  salvages  li  firent  la  péor, 

Li  griffon,  li  ostrice,  et  li  félon  voulor. 

L'a  estoit  la  bataille  del  povre  Taumachor 

Qui  ocist  Buchifas,  son  destrier  milsoldor, 

Et  si  corn  Alixandres  le  feri  par  vigor 

Et  fistune  cliité  establir  por  s'amor; 

Bucilasse  l'apelent  cil  qui  manent  eiitor. 

D'autre  part  de  la  chambre  ot  paint  en  un  deslor 

Elaine  la  roïne,  nus  ne  vit  belissor  ; 

Si  com  Paris  l'embla,  qui  se  fist  robéor, 

A  Troie  l'emmena,  si  la  prist  à  oissor; 

Ses  noces  en  mena  à  joie  et  à  baudor. 

Après  est  Menalas,  qui  le  seut  par  vigor  ; 

S'i  iert  Agamenon  et  un  fiex  sa  seror. 

Là  jus  avoit  tel  ost  nus  hom  ne  vit  gregnor. 

En  nés  et  en  galies  erent  li  nagéor  ; 

De  la  chité  issirent  li  vaillant  poignéor. 

Tant  i  sist  Menalas,  ce  content  li  autor, 

Que  .1.  caslel  de  fust  firent  enchantéor  ; 

Si  pristent  la  chité  et  le  pais  entor. 

Li  rois  l'arst  et  destruist  et  mist  en  tenebror; 

Tuit  furent  eschillié  à  dol  et  à  Iristor. 

En  celé  riche  chambre,  qui  ert  de  tel  val  or 

Se  sont  trestut  assis  et  tôt  li  jugéor. 


lib       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   GYG.NE    [3110-^140] 


XXI  v 


Délibération  des  couscillcrs  de  l'eniperour.  Élyas  est  accepté  comme  champion 
de  la  duchesse  de  Bouillon. 


MOULT  par  esloit  la  chambre  ovrée  richement; 
Cil  qui  si  la  portraistot  moult  bon  escient. 
Encore  i  avoit  el,  se  Testoire  ne  ment, 
Qui  miex  valt  que  lot  ce  dont  l'as  ramembrement. 
Ens  en  une  caiere  ovrée  à  orpiument 
Là  sesiet  .i.  ymages  (ovrée  iert  à  arjent,) 
Qui  fu  faite  par  art,  en  tel  devisement 
Qu'à  celui  tent  son  doit  qui  fait  faus  jugement. 
Là  se  sont  aresté  trestot  communalment  ; 
Li  dus  qui  tint  Lamborc  parla  premerement  : 
ff  Selgnor,  or  escotés,  entendes  mon  talent, 
Qui  de  ceste  bataille  faisons  Talirenient. 
Cil  Saisnes  orgeillox,  qui  Jhesus  acravent, 
A  fait  en  ceste  terre  maint  mal  et  maint  torment. 
L'emperéor  méisme  a  fait  sovent  dolent  ; 
Jo  ne  quit  chaiens  prince  qui  liene  chasement 
Qui  il  n'ait  guerroie  et  mené  laidement. 
Moi  feri-il  el  cors  as  Gués  de  Saint-Florent, 
Del  cheval  m'abati  corechié  et  sanglent. 
Et  si  préa  ma  terre  et  tôt  mon  tenement, 
Conques  n'en  quist  acorde,  nen  en  fist  paiement. 
S'il  me  donoit  Saissone  qui  soie  est  ligement, 


[3141-31GO]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  ][ 

Ne  rameroit  mes  cuers  à  nul  jor  loialment. 

Si  a  mis  la  duchoise  en  deserilement. 

Si  a  arse  sa  terre  et  tornée  à  noient, 

Et  après  si  la  clame  et  si  n'i  a  noient. 

A  Buillon  sont  les  gardes  el  plus  haut  mandement. 

N'i  a  celui  de  nos  ne  sace  à  encient 

Que  la  dame  est  drois  oirs  et  sa  fille  ensement. 

Mais  tant  dotent  le  Saisne  et  si  home  forment, 

Que  nen  osoient  pas  ce  dire  apertement. 

Non  fait  li  empereres  à  qui  Nimaie  apent; 

Tos  nos  a  si  folés  par  son  efforcement, 

Qu'il  n'i  a  si  hardi,  se  de  point  le  desment. 

Qui  ja  l'ost  nis  desdire,  tant  ait  de  hardemenl. 

Jo  croi  en  Deu  de  gloire,  le  père  omnipotent, 

Que,  s'ensamble  sont  mis  ensemble  el  caplement, 

Que  nos  en  vengera  li  vassax  fièrement. 

Dex  l'a  ci  envoie  por  prendre  vengement 

Des  max  que  il  a  fait  puis  c'ot  baptisement. 

Metés  les  vos  ensamble,  par  tel  créantement 

Que  l'empereres  jurt  et  afit  loialment 

Que  ce  qu'establirons  tenra  sans  fausement  ! 

Li  Saisnes  iert  vencus  je  l'sai  chertainement. 

En  oslages  sont  mis  tôt  si  meillor  parent  ; 

Onques,  s'il  est  conquis,  por  nul  racalement 

N'es  laist-on  escaper  por  or,  ne  por  argent  ; 

Car  se  il  erent  fors,  ains  feste  Saint-Vincent, 

Mêleront  ceste  terre  en  grand  destruiement.  » 

Tuit  li  per  qui  l'oïrent  loent  le  jugement, 
Et  l'images  méismes  qui  mie  ne  l'desmont. 


IIS       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [3170-3199] 

Quant  li  dus  de  Lemborc  ol  son  conte  fine, 
Li  quens  qui  tint  Namors  a  après  lui  parlé. 
A  tesmoing  en  avons,  et  savons  de  verte, 
L'estoire  le  raconte  où  nos  l'avons  trové. 

«  Seignor,  fait-il  as  contes,  entendes  mon  pensé  : 
Li  dus  a  moult  bien  dit  selonc  sa  volenté  ; 
Mais  se  vos  m'en  créés^  n>rl  ja  acréanté. 
Chisl  Saisnes  orgeillox  est  de  grant  parenté 
Et  plains  de  félonie  et  de  grant  crualté. 
S'il  seiist  de  par  lui  en  fuissons  esgardé 
Des  ostages  destruire  qu'il  a  ci  amené. 
Tôt  si  meillor  parent  i  sont  por  lui  entré. 
S'il  en  vient  au  desore,  qu'il  ait  le  camp  fine, 
Et  conquist  le  vassal  qu'ici  a  amené 
Li  chisnes  el  batel,  voiant  lot  le  barné, 
Trestot  em  porrons  estre  encor  desireté  ; 
Ne  nos  fauroit  mais  guerre  en  trestot  nostre  aé. 
Prenés  garde  al  barnage  que  il  a  amené  : 
Bien  sont  .x.  mil  ou  plus,  si  com  il  m'est  conté  : 
Par  force  cacheroit  le  roi  de  s'ireté. 
N'a  par  son  samblant  mie  ne  force,  ne  bonté, 
Le  chevaliers  le  cisne,  que  on  tient  por  faé. 
Qu'il  peûst  loi  sofïrir  vers  le  Saisne  aduré. 
Miracles  i  feroit  li  rois  de  majesté, 
S'il  le  povoil  conquierre  par  force  en  camp  malé. 
Li  quex  que  soit  vaincus,  ja  n'en  arons  mal  gré, 
Se  vos  m'en  volés  croire,  ja  n'en  serons  blasmé. 
J'en  di,  selonc  mon  sens,  par  droite  loialté, 
Que  li  ostage  poeni  bien  estre  délivré 
Et,  por  avoir  douant,  lor  membre  rncaté. 


1 3200-3228]  ET  DE  GODEPROID  DE   BOUILLON.  119 

Por  c'  à  remperéorfacent  savolenté.  » 

Quant  l'entendi  l'images,  son  dit  li  a  fausé  ; 
Voiant  tes  les  barons,  l'en  a  del  doit  bote. 

Li  quens  qui  tint  Namors  defina  sa  raison  : 
.1.  dus  s'en  est  levé  c'on  apele  Sjmon. 
(L'Estoire  nous  raconte  en  coi  nos  le  trovom)  ; 
Dus  ert  de  Loheraine  ;  bien  resambla  baron  : 
«  Seignor,  fait-il  as  contes,  entendes  ma  raison  ; 
Li  quens  a  esgardé  selonc  s'entension  ; 
Mais  jo  n'otroie  mie  que  ensi  le  fachon. 
Bien  doit-on  prendre  garde  à  la  grant  mesproison 
Que  li  Saisnes  a  fait  en  ceste  région. 
Puis  que  il  ot  saisi  le  castel  de  Buillon, 
Et  la  dame  jetée  fors  de  sa  grant  maison, 
Par  sa  force  a  destruit  maint  bore  et  maint  donjon. 
Dont  ne  vos  souvient-il  que  il  arst  Saint-Tyron, 
Et  destruist  tôt  le  baile  et  le  mur  environ  ? 
A  lui  ne  puet  durer  hom  de  religion  ; 
D'une  abeïe  ardoir  ne  donroit  .i.  boton  ; 
De  mainte  haute  église  a  fait  destrucion. 
Jo  croi  en  damleDeu,  qui  soffri  passion, 
Se  ensamble  sont  mis  andoi  li  compaignon, 
Li  Saines  iert  vaincus,  ja  n'aura  raenchon. 
Dex  nos  a  envoie,  por  prendre  venjoison , 
Le  chevalier  le  chisne,  à  la  clere  fachon. 
Onques,  s'il  est  conquis,  ja  n'aient  garison 
Chil  qui  sont  en  ostage,  par  nule  devison  ; 
Car,  se  il  se  pooient  fors  mètre  de  prison, 
Ja  ains  ne  verroil-on  venir  FAsencion 


120       LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [3229-3249) 

Qu'il  melroient  cest  règne  en  fu  cl  en  charbon  ; 
Onques  n'en  pregne-on  ne  or  cuit  ne  mangon.  n 
Et  li  baron  respondenl  totensamble  à  .t.  ton  : 
((  iMoult  avés  bien  parlé,  et  nos  si  l'olroion.  ^ 

A  cel  conseil  alerent  li  joule  et  li  canu  : 
La  bataille  est  jugie  à  lances,  à  escus. 
Et  auront  en  lor  dos  les  blans  haubers  vestus 
Et  lachiés  en  lor  chiés  les  vers  elmes  agus, 
Et  cbaintesles  espées  as  bruns  cotiaus  molus: 
Monteront  es  chevax  auferrans  et  grenus, 
El  camp  de  la  bataille  iert  li  eslors  tenus. 
Puis  en  soit  Dex  au  droit,  par  ses  disnes  vertus. 
Se  li  Saisnes  i  est  recréans  et  vaincus. 
Si  ostage  en  auront  treslol  les  chiés  perdus  ; 
Rachaté  n'en  seroient  por  lot  l'or  qui  'si  fondas  : 
Sa  famé  et  sa  fille  arse  et  il  sera  pendus. 
Devant  TEmperéor  en  est  esrant  venus. 


XXV 

Combat  du  chevalier  au  cygne  et  de  Rainier. 


A 


close  Pentecoste,  l'endemain  al  lunsdi, 
Fu  fais  li  jugemens,  ensi  com  jo  vous  di 

L'emperéor  le  content  et  il  Totroie  ensi. 

Après  si  la  moult  bien  llancie  et  plevi, 


[3250-3278]         ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  121 

Que  ensi  ion  tenus  com  il  Tont  eslabli. 
LeSaisne  apareillierenlsi  plus  prochain  ami, 
Si  cl  haubert  et  hiaume  et  cheval  arrabi, 
Et  et  espée  et  lanche  à  tranchant  fer  biirni. 
Et  l'autre  campion  Temperere  a  saisie 
Por  son  cors  acesmer  envers  son  ennemi  ; 
Le  son  hauberc  demaine  ii  a  el  dos  vesti, 
Etlaichié  .i.  tel  elme,  onquesmeillor  ne  vi. 
Onques  les  autres  armes  li  vassax  ne  guerpi. 
Ne  l'esôu,  ne  la  lance,  ne  Tespié  autresi. 
Li  maislres  mareschax  li  amena  Flori, 
.1.  destrier  de  castele,  coréor  et  hardi  ; 
Cel  bon  cheval  avoit  Tempereresnorri. 
Al  mostier  en  alerent  de  bataille  arrami  ; 
lluec  oïrent  messe  el  non  St  Esperit; 
L'uns  cà  l'autel  St  Pierre  et  Tautre  à  St  Rémi, 
Riches  fa  li  presens  que  chascuns  i  offri . 
Es  chevax  sont  monté,  quant  sont  d'iluec  parti, 
El  camp  de  la  bataille,  où  li  pré  sont  flori, 
Furent  li  sairenient  juré  et  escari 
De  la  terre  conquierre  ;  mais  li  Saisnes  menti. 
Il  se  colcent  en  crois  et  proient  Deu  merchi, 
Puis  salirent  em  pies,  quant  Torison  feni. 
Chascuns  de  sa  main  d'estre  a  son  chef  benéi. 
Quant  il  furent  monté  fu  près  de  miedi. 

Or  sont  sor  lor  chevax  andoi  li  poingnéor. 
Armé  d'aubers  et  d'elmes  et  d'escus  pains  à  flor. 
Si  ont  chaintles  espées  as  bons  brans  de  color. 
Li  chevaliers  le  chisne  fu  de  moult  srant  valor  : 


122        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [327  9-3307] 

Il  apele  le  Saisne,  si  li  dist  par  amor: 

Sire  dus  de  Sàissone,  por  Deu  le  Criator, 

Car  rendes  à  la  dame  et  sa  terre  et  s'onor, 

Que  vous  tenés  à  tort,  lesmoing  l'emperéor. 

Il  iVi  a  chevalier,  ne  povre  vavassor, 

Prinche,  ne  cliastelain,  demaine,  ne  conter, 

Que  il  n'ait  tesmoignié,  sus  el  palais  auclior, 

Que  n'i  devés  avoir  demi  pié,  ne  plain  d'or; 

Quant  contre  Deu  aies,  moult  faites  grant  folor. 

Ne  fesissiés  pas  ce,  se  ele  eûst  seignor; 

Mais  por  ce  que  la  dame  nen  a  maintenéor, 

Avés  Buillon  assis  et  le  caslel  entor.  » 

Quant  li  Saisnes  l'entent,  s'en  ot  al  cuer  iror; 

En  desdaing  le  torna;  si  respont  par  tîéror  :  ' 

«  Vassax,  de  vos  paroles  semblés  sarmonéor  ! 

Moines  deûssiés  estre,  ce  fust  vostre  labor  ; 

Car  de  bataille  faire  doivent  avoir  péor: 

Moult  fait  meillor  canter  que  aler  en  cstor  ; 

Anchois  que  il  soilvespres,  voiries  estre  à  Montflor!  » 

Li  chevaliers  le  chisne  entent  bien  la  rimor; 
Bien  voit  n'i  trovera  ne  acort,  ne  amor; 
Des  espérons  trenchans  brocha  le  milsoldor; 
De  lui  s'est  eslongiés  et  puis  a  fait  son  lor  : 
Or  en  soit  cil  au  droit  que  quierent  pechéor  ! 
N'ierent  mais  dessevré;  s'en  aura  le  pior, 
Li  quex  que  soit  d'ax  ii,  jà  n'i  aura  retor. 

Moult  fu  grans  li  esgars  des  chevaliers  armés, 
.XII.  gardes  avoit  avoc  en  mi  les  prés. 
L'emperere  ert  as  estres  el  ses  riches  barnés, 


[3308-3336]        ET  DE  GODEFROTD  DE  BOUILLON.  12 

Et  Tautre  gent  menue  as  murs  et  as  fossés. 

Li  chevaliers  le  cliisne  fu  del  Saisne  apelés  : 

«  Vassal,  qui  envers  moi  avés  gage  donés, 

Jo  vos  proi  por  celui  qui  en  crois  fu  penés, 

Et  en  qui  non  vos  estes  baptiziés  et  levés, 

Connoissiés-moi  ma  terre  et  quite  la  clamés, 

Anchois  que  vos  soies  vencus  et  afinés. 

Et  se  vos  ce  ne  faites,  à  grant  honte  morrés.  » 

Li  chevaliers  al  chisne  ne  fu  mie  effréés, 

Ains  respondi  al  Saisne,  comme  hom  bien  sénés  : 

«  Quivers  !  fait  li  vassax;  se  Deu  plaist,  vous  menlés  ; 

Car  la  terre  est  la  dame  et  ses  drois  iretés, 

Anqui  en  gierrésmors,  recréans  parjurés!  » 

Estes-vos,  à  ces  mos,  les  barons  deffiés. 

Il  levèrent  les  lances  sor  les  feutres  planés  ; 

Puis  acorchent  lor  frains,  s'ont  lor  règnes  noés, 

Et  ont  par  les  enarmes  les  escus  acesmés, 

Puis  brochent  les  chevax  des  espérons  dorés, 

Et  abaissent  les  lances  as  espiés  noielés. 

Or  commence  bataille,  s'entendre  la  volés; 
Jamais  de  .11.  vassax  plus  fiere  n'en  orés. 

Li  vassal  adrecherent  les  chiés  des  auferrans 
L'uns  laist  corre  vers  l'autre,  com  chevaliers  vaillan: 
Merveillox  cox  se  douent  es  escus  flamboians, 
Si  qu'il  les  ont  perchiés  as  bons  espiés  trenchans, 
Et  les  lances  froissierent  sor  les  haubers  tenans. 
Mais  ains  ne  rompi  maile;  si  lorfu  Dex  aidans. 
Li  destrier  vont  plus  tost  que  nus  oisiaus  volans, 
Et  li  vassal  se  luirtenl,  dont  la  dolors  fu  grans. 


121        LA   CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYCNE    [333:-33C5j 

Si  angoissosrment,  sor  les  clievax  lirans, 

Andoi  (|ut'enl  pasnié  des  bons  clicvax  iiiovans, 

Si  qu'il  perdent  les  armes  el  les  frains  conduisans, 

Si  que  l'vit  Tempérera,  qui  moult  en  fu  dolans. 

Anchois  fu  bien  passé  une  loée  grans, 

Que  les  gardes  quidassent  que  nus  en  fust  vivans. 

Quant  li  chevalier  jurent  pasmé  enmi  la  prée, 

Les  gardes  i  corurent,  comme  gent  effréée  ; 

Che  fu  molt  grans  dolors  à  cex  de  lor  contrée; 

Por  les  barons  i  ot  mainte  lerme  plorée  ; 

Bien  samble  que  chascuns  ait  sa  vie  finée. 

.1 .  chevaliers  lor  a  egue  dolce  aportée 

D'une  froide  fontaine,  qui  sort  en  la  vallée. 

Il  orent  de  chascun  la  ven taille  avalée; 

Corage  lor  revint,  s'ont  la  noise  escotée, 

Qui  por  els.n.  estoit  merveillose  levée. 

Il  sont  sali  en  pies,  comme  gent  effréée. 

Li  chevaliers  le  chisne  misl  la  main  à  Tespée 

Et  li  Saisnes  n'a  pas  la  soie  entr'obliée; 

Ains  Ta  isnelement  de  son  fuerre  jetée. 

Chascuns  saisit  Tescu  par  l'enarme  dorée, 

Cortoisement  s'enpassent  por  sotîrir  la  mcslée; 

Tôt  soavet  le  pas,  par  engieng  de  pensée, 

Tant  que  l'uns  ait  vers  Tau  Ire  s'escremie  moslrée, 

Venu  sont  à  Testor,  mais  la  chose  est  dotée. 

Hui  mais  orrés  bataille  bien  faite  et  ordenée; 
3Iais  trop  iert  perillose,  ains  qu'elesoit  finée. 

Venu  sont  à  Testor  li  doi  gentil  baron; 
Chil  qui  a  mains  de  cuerle  quide  avoir  moull  [jon, 


[3366--3394]         ET  DE  GÛDEFRÛID   DE   BOUILLON.  123 

Mais  il  n'estoient  pas  ami,  ne  compaignonl 

Or  en  soit  cil  au  droit  qui  sotTri  passion, 

Et  offert  fu  al  temple,  es  mains  Saint-Symion  ! 

Seignor,  oï  avés,  en  tant  bone  canclion, 
Que  tex  se  coQibat  bien  .11.  esters  de  randon, 
Qui  puis  est  recréans  et  jetés  en  prison^ 
Ou  on  le  pent  à  forqaes,  à  guise  de  lat-rou  ; 
El  ne  doit-on  ja  faire  de  recréant  félon. 
Li  Saisnes  tint  Tespée  et  Tescu  à  lion  : 
Le  chevalier  le  cliisne  apele  par  son  nom  : 
«  Vassal,  jo  vos  calencli  la  terre  por  tenchon  ; 
Del  plail  de  félonie  aurés  le  gueredon, 
A  .11.  cox  d'escremie  à  guise  de  Breton 
Et  le  quart  d'escremie  dont  aurés  tel  poison 
Dont  vos  parra  anqui  li  foie  et  li  polmon.  » 

Dont  s'entre  sont  venu  plus  irié  que  lion. 
Mais  li  Saisnes  li  gete  un  colp  par  conlenclion  : 
Li  chevaliers  le  chisne  jeta  Tescu  amon  ; 
En  costé  s'esganchit,  li  cox  descent  enbron  : 
Dedens  terre  cola  plus  d'un  pié  el  sablon. 
Là  sot  li  jentiex  rois,  qui  ot  cuer  de  lion, 
Que  il  ert  affaitiés  d'escu  et  de  baslon  : 
Mais  ains  qu'il  remuast  son  brant  à  garison, 
Ne  qu'il  eûst  covert  son  vis,  ne  son  menton, 
A-il  féru  le  Saisne  por  tel  devision, 
Que  le  nasel  de  Telme  li  liencha  en  réon. 
Et  la  moitié  del  nés  et  le  maislre  greiion. 
Si  qu'il  en  fu  sanglens  desi  en  l'esperon. 
Après  a  dit  al  Saisne  une  reti'asion  : 


126        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE     [3306-3123) 

«  Quivers  !  mnr  porpensasles  la  mortel  Iraïson  ; 
Anqui  embevrés-vos  doleiose  poison  : 
Ja  del  faus  sairement  n'aurés  confession; 
Qui  le  lairés  la  dame  sa  terre  et  sa  maison.  » 

Li  chevaliers  le  chisnefu  plains  de  grant  bonté 
Et  plains  de  vasselage  et  de  grant  loialté  ; 
Il  tint  Tespée  nue  et  Tescu  acolé. 
Li  Saisnes  contre  lui  a  son  cors  acesmé. 
Li  chevaliers  le  chisne  Ta  par  non  apelé  : 
«  Sire  dus  de  Saissone,  or  oies  mon  pensé  : 
Clamés  quite  la  dame  sa  terre  et  s'ireté 
El  sa  fille  la  bêle  al  gent  cors  acesmé, 
Qui  duchoise  doit  eslre,  ce  sachiés  de  verte, 
Et  j'en  serai  vos  hom  tôt  à  vo  volenté, 
Et  .V.  G.  chevaliers,  qu'ele  a  chi  amené, 
Vos  en  feront  homage  et  lige  feûté 
Que  .1111.  fois  en  Tan,  se  il  est  commandé, 
Seront  en  vo  servige  garni  et  conréé. 
Moult  bien  savés,  c'a  tort  avés  cest  plaisl  mené.  » 
Quant  li  Saisnes  Tentent,  si  a  le  chief  crollé  ; 
Tel  dol  ot  en  son  cuer  par  poi  n'aforsené. 
Ja  respondra  orguel  et  moult  grant  crualté  : 
ce  Fiex  a  putain,  fait  il,  com  m' avés  ramprogné  ! 
Vos  m' avés  mon  visage  trestot  defïiguré 
Et  trenchié  mon  baulevre  et  mon  né  estroé  : 
Or  quidiés  par  homage  lot  avoir  aquité  î 
Par  icel  Deu  de  gloire  qui  maint  en  Trinité, 
Jamais  n'iermes  ensainble  paie,  ne  acordé. 
Ne  n'en  prendrai  del  vostre,  ne  mais  le  chief  armé 


[3424-3444]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  12' 

C'avés  sor  les  espaulles  en  cest  camp  aporté. 
Se  vos  .VI.  estiiés  garni  et  conréé 
S'en  seriiés  vos  luit  boni  et  affolé, 
Par  mon  cors  solement,  ains  le  jor  esconsé  î  » 
A  cest  mot  s'enlrefierent  comme  lion  cresté  ; 
Des  espées  trenchans  se  sont  grans  cox  doné. 
Li  dus  Rainiers  li  a.  i.  entre  .11.  jeté, 
Se  Dex  ne  l'garandist,  ja  l'eust  vergondé. 
Li  chevaliers  le  chisne,  al  corage  aduré, 
Rêva  ferir  le  Saisne,  ne  l'a  pas  refusé  ; 
En  la  destre  partie  li  al'auberc  faussé, 
Quanqu'il  en  conseùt  en  a  jus  craventé. 
S'il  nen  eûst  guenchi,  tost  fust  de  lui  fine. 
Puis  li  dist  en  parole,  dont  cil  ne  li  sot  gré  : 
«  Par  Deu  î  quivers,  traîtres,  mal  avés  encontre  ; 
Hui  troverés  vo  foi  et  vostre  loialté.  « 


XXVI 


La  duchesse  et  sa  fille  appremient  que  leur  champion  est  sur  le  point  d'élre 
vaincu.  Elles  adressent  à  Dieu  de  ferventes  prières. 


MOULT  fu  dolens  li  Saisnes,  quant  il  navrés  se  sent; 
Le  nés  et  le  grenon  ot  trench ié  laidement 
Et  tote  la  baulevre,  si  que  perent  li  dent. 
Il  s'est  arrière  trais,  si  que  Tvirent  .111.  cent  ; 
Sa  ventaile  deslache  toi  et  isnelement; 


128        LA  CHANSON   DU    CHEVALIER  AU    CYGNE     [3-i4  5-3-i":4] 

Et  H  sans  de  la  bouche  vers  la  terre  descent; 

Li  nés  et  la  baulevre,  qui  ilueques  li  pcnl, 

Cliaï  fors  à  ses  pies  sans  nul  arrestenient. 

Li  maltalens  qu'il  ot  li  crut  son  bardemenl  ; 

Son  anemi  requiert,  qui  ens  el  pré  Tatent. 

Li  Saisnes  tint  l'espée  et  l'escu  en  présent; 

Le  cbevalier  le  chisne  requiert  nioull  aigrement , 

Sor  l'elrac  Ta  féru,  dont  li  las  sont  d'argent, 

Desus  le  maistre  qaarre,  que  demi  pié  li  fent  ; 

Ne  fust  li  escarbocles,  qui  le  colp  li  detîent. 

Et  la  vertus  de  Deu,  le  père  omnipotent, 

Ja  mar  en  quesist  mire  por  nul  garissement. 

Poroec  l'a  si  féru  si  arestéement, 

Tant  fort  Ta  estordi  que  il  n'ol,  nen  entent, 

Et  del  destre  genoil  à  la  terre  se  prent. 

Volenliers  Tochesist,  mais  Dex  ne  li  consent; 

Ains  li  torbleiil  li  cil  el  li  cuers  li  desment. 

Iluec  furent  les  gardes  en  dolorox  torment  ; 

Car  qui  voit  home  ocirrc  moult  granspitiés l'en  prent. 

Il  orent  à  la  cort  oï  le  jugement 

Qu'il  n'ierent  dessevré  pour  nul  allaitement  ; 

S'ierl  la  terre  conquise  et  tôt  le  chasement, 

Par  ester  de  bataille,  si  que  verront  .v.  c. 

L  esquiers  s'entorne  tost  el  isnelement 

El  vint  à  la  duchoise,  qui  ot  le  cuer  dolent, 

Del  cbevalier  le  chisne  li  conta  l'errement, 

Si  com  li  dus  Rainiers,  qui  li  cors  Deu  cravenl, 

L"ot  fait  agenoiller,  volant  tote  la  genl. 

Quant  la  dame  l'oï,  si  plora  tenrement, 

Et  sa  fille  la  bêle  sospira  durement. 


[3475-3503]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  129 

«  Hé  Dex!  dist  la  pucele,  or  me  vail  malementi 

Sire,  Père  del  ciel,  ja  savés  vraiement 

Que  ce  est  noslre  drois  que  li  vassax  deirenl; 

Il  ne  se  combat  mie  por  or  ne  por  argent 

Que  il  en  doie  avoir,  (aine  n'en  fist  convenenl,) 

Mais  por  nous  garandir  de  deserilement. 

Se  il  en  est  ocis,  ne  livrés  à  torment, 

Nos  en  serons  destruiles  sans  nul  rachalemenl. 

Car  on  a  esgardé  et  fait  le  jugement.  » 

A  cest  mot  chiet  pasmée  tant  dolorosement, 
Por  .1.  poi  que  ses  cuers  en  .11.  moitiés  ne  fenl. 
Sa  mère  l'en  relieve  desus  le  pavement, 
A  grant  dol  et  à  cri  et  à  grant  plorement. 

Quant  la  pucele  fu  de  pâmoison  levée, 

Sor  le  marbre  s'asist,  forment  s'est  demenlée; 

Sa  mère  s'agenoille  qui  plus  estoit  senée. 

Une  oroison  commenche  qui  molt  doit  estre  amée  : 

Ja  cil  qui  la  diroit  par  veraie  pensée 

Le  jor  n'estroit  bonis  s'il  l'avoit  recordée; 

«  Dame  Sainte  3Iarie,  roïne  coronée, 

Gloriose  pucele,  digne  bone  eùrée, 

Qui  portastes  celui  qui  vos  avoit  formée; 

Cil  devint  nostre  Sire  ;  ains  que  vous  fussiés  née, 

Avoit  fait  ciel  et  lune  et  la  mer  estelée 

Et  bestes  et  oisiaus  dont  la  mer  est  poplée. 

De  cel  fruit  benéoit,  dont  fustes  aombrée, 

Parlèrent  .11.  mil  ans  la  sage  gent  letrée. 

Ancbois  qu'il  avenist  que  vos  fustes  Irovée, 

Ne  la  Sainte  novele  fust  à  vos  aportée 

9 


130         LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [3604-3S33J 

Par  Tangle  Gabriel,  où  vous  fusles  trovée 
Vostre  saulier  lisant,  comme  none  velée, 
Habrahans  em  parla  o  la  barbe  meslée, 
Et  Ysaac  ses  fiex  dont  fist  bone  engenrée; 
Et  s"'em  parla  Jacob  qui  avoit  sorplantée 
Esaù  sa  naissance  c'on  a  puis  recorclée, 
Et  la  benéiclion  sor  lui  ot  emposée, 
Ck  Esau  Tainsné  devoit  estre  donée  ; 
Et  de  Jacob  issi  puis  lignie  alosée  : 
.XII.  fiex  ot  lacob,  ce  fu  vertes  provée. 
Joseph  en  fut  li  .i.  que  par  maie  pensée 
Vendirent  puis  si  frère  par  ire  desfaée  ; 
Puis  fu-il  senescaus  d'Egypte  la  contrée  ; 
De  la  Vierge  parla  et  de  la  foi  loée; 
Si  parla  Moyses,  qui  passa  mer  salée 
A  trestos  les  Ebriex,  qu'il  n'i  ot  nef  louée, 
Ne  dromont,  ne  gaiie,  ne  barge  demandée. 
El  mont  de  Synaï  là  fu  la  lois  livrée, 
Que  Moyses  escrist;  quant  li  fu  enditée, 
A  sa  gent  Taporta,  si  lor  a  racontée. 
Anchois  quMl  i  venist,  orent-il  conréée 
L'ymage  d'un  torel,  qui  d'or  estoit  fondée  : 
Diables  fu  dedens  qui  dist  ce  qui  lor  grée. 
Quant  Moyses  le  sot,  s'ot  la  color  muée  ; 
Le  tor  fist  depechier,  voiant  la  gent  armée, 
Mourre  le  fist  menu  comme  flor  buletée; 
En  une  ége  corant  fu  lapourre  jetée. 
Puis  en  burent  trestuit,  sans  nule  demorée. 
Ains  nus  d'ax  n'i  créi  n'eiist  barbe  dorée  ; 
Ainssi  ot  Moyses  sa  gent  tôt  esprovée. 


[3534-3503]  ET  DE   GODEFROID  DE  BOUILLON.  131 

Tôt  ce  fu  prophétie,  que  j'ai  ci  devisée. 

Puis  en  rendi  David  raison  enluminée, 

Et  Saiemons  li  sages,  à  la  chiere  membrée. 

De  celui  vint  Joseph  qui  fu  à  l'asamblée, 

En  qui  main  fu  la  verge  llorie  et  botonée, 

Voiant  tote  la  gent  qu'il  avoit  amenée  : 

Dont  li  fu  nostre  Dame  isnel-le-pas  donée. 

Tant  a  la  prophétie  la  raison  denomée 

Que  Jhesus  s'aombra  en  la  virge  onerée  ; 

Tant  le  porta  la  dame  c'onques  n'en  fu  penée, 

Qu'en  Bellian  nasqui,  sans  noise  et  sans  criée. 

Al  naistre  de  Tenfant  fu  une  dame  alée  ; 

Mais  n'avoit  nule  main,  molt  en  ert  dolosée; 

As  moignons  le  volt  prendre,  molt  s'en  est  présentée 

Lors  ot  plus  bêles  mains  que  seraine  ne  fée. 

Adonc  fu  li  estoile  as  .m.  rois  demostrée. 

Qui  tantost  la  connurent  com  ele  fu  levée  ; 

Il  le  vinrent  requierre  par  une  matinée, 

Et  il  rechut  l'offrande  qui  li  fu  présentée; 

Puis  fu  portés  au  temple  par  une  matinée. 

Syméons  vint  encontre  à  tôt  brache  levée; 

Se  r  rechut  et  porta  en  l'église  pavée; 

Dont  dist  une  orison  qui  encor  est  canlée 

A  chascune  Compile  et  dite  et  recordée  ; 

Et  puis  le  baptisa  dedens  Tége  sacrée 

Saint  Johans  ses  amis,  qui  la  teste  ot  colpée* 

Puis  ala  préechant  la  gent  desmesurée 

Et  .II.  ans  et  demi  par  ample  la  contrée. 

Le  josdi  absolu,  c'est  vérités  provée, 

Se  sist-il  à  la  chainne  qui  encor  est  mostrée. 


132         LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [3o6'i-3693] 

Marie  Madalaine,  pécheresse  clamée, 

S'aprocha  à  vos  pies  coiemenl  à  celée  ; 

La  fontaine  del  cuer  li  fa  as  iex  montée; 

Vos  pies  lava  de  lermes,  n'i  ot  autre  rosée 

Li  pechiés  dont  la  dame  esloit  si  esprovée. 

Judas  li  fel  traîtres  vos  vendi  à  emblée, 

Por  sol.  XXX.  deniers  fu  vo  chars  alïorée  : 

Loiés  fus  à  l'estache,  qui  encore  est  mostrée. 

Une  corone  fistrent  d'espines  arestée  : 

Sor  le  chief  la  vos  misrent  celé  gent  forsenée; 

Et  puis  fu  en  la  crois  vo  disne  char  posée, 

Levenresdi  c'on  dist  de  la  crois  aourée. 

Là  vos  feri  Longis  de  la  lance  acherée, 

Aval  la  lance  en  vint  et  sans  et  ève  clere  ; 

Cil  en  tocha  ses  iex,  lumière  ot  recovrée. 

Quant  il  vos  reconnut  s'a  sa  colpe  clamée. 

Joseph,  .1.  chevaliers,  porta  soie  soldée 

Quist  vo  cors  à  Pilate,  moult  fist  bone  rovée, 

Et  il  en  fist  le  don  :  Dex  com  faite  donée  ! 

Il  et  Nichodemus  ont  vo  char  arosée 

D'un  ongement  moult  cher,  si  fu  bien  embasmée  ; 

Et  après  du  sydone  fu  bien  envolepée. 

Puis  vos  cochierent-il  en  la  pierre  cavée, 

C'en  apele  sépulcre,  outre  la  mer  salée. 

La  lame  fu  desus  assise  et  séélée. 

Al  tier  jor  surrexis,  sans  nule  demorée, 

Trestot  droit  à  Infer  fu  vo  voie  atornée  ; 

S'en  brisastes  la  porte,  qui  si  estoit  fremée. 

Adan  en  traisis  fors  et  Evain  Tesposée. 

La  compaigne  de  cex  en  fu  iluec  sevrée 


[3594-3622]       ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  133 

Qui  servi  vos  avoienl  etloialté  portée. 
Voiant  tos  vos  apostres,  qui  il  pas  n'en  agrée, 
.Vos  emporta  el  ciel  une  sainte  nuée. 
Après  vos  esgarderent  plus  d'une  grant  loée. 
Moult  menoient  grant  dol  de  celé  dessevrée  ; 
La  sainte  compaignie  tu  puis  reconfortée, 
Le  jor  de  Pentecoste  qui  si  est  célébrée  ; 
Puis  ne  dotèrent-il  ne  lance,  ne  espée, 
Dont  fu  la  prophétie  tote  parassomée. 
Ensi  com  ce  avint  dont  sui  or  recordée. 
Et  encore  moult  plus  dont  je  ne  sui  membrée, 
Si  vraiement,  vrais  Dex,  com  par  bone  pensée, 
Ai-jo  ceste  orison  et  dite  et  racontée, 
Si  me  rendes  ma  terre,  vrais  Dex,  ains  l'avesprée; 
Et  ce  est  ma  créanche,  n'en  sui  désespérée, 
Dont  doi  estre  par  droit  et  dame  et  avoée; 
Et  garissés  celui  qui  a  la  teste  armée. 
Qui  por  moi  se  combat  l'aval  en  celé  prée, 
Que  il  ne  soit  vencus,  ne  jo  desiretée.  » 

S'oreson  defina  la  dame  o  le  cler  vis 
Et  sa  fille  la  bêle,  qui  ot  non  Beatris, 
Estoit  à  genoillons  devant  le  Crochefis. 
Por  le  vassal  proioit  qui  moult  ert  entrepris. 

Li  chevaliers  le  chisne  fut  del  colp  estordis, 
Car  li  Saisnes  estoit  corajox  et  hardis, 
Ruiste  colp  li  dona  del  bon  brant  coloris  ; 
Ne  fust  li  chercles  d'or,  qui  si  estoit  massis, 
Et  la  vertus  de  Deu  et  li  sains  Espcris, 
Tôt  l'eûst  porfendu  dès  le  chief  cjusqu'el  pis, 


134        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [3023-3044] 

Mais  Dex  ne  voloit  mie  li  vassax  fiist  honis 
Qui  li  dona  corage,  qu'il  est  em  pies  salis,  • 
Et  tint  l'espée  nue  dont  li  brans  fu  foibis, 
Et  Tescu  par  Tenarme,  dont  à  or  fu  burnis. 
Et  li  lion  desore  colorés  bien  assis. 

Li  Saisnes  recovra  qui  moult  ert  malbaillis  ; 
Le  yiaire  ot  enflé  et  li  sans  fu  betis  ; 
La  vois  ot  estopée  et  li  nés  fu  petis, 
Ne  pot  avoir  s'alaine,  si  ert  il  escandis; 
Por  quant  de  lui  vengier  fu  bien  amanevis. 
Venu  sont  pié  à  pié  sor  les  escus  voltis. 

Là  fu  grant  la  bataille,  si  com  dist  li  escris. 
Jamais  n'orrés  si  fiere  de  .11.  bornes  hardis. 


XXVII 


Le   combat  recommence,  et  le  duc  Rainier  succombe.  Ses  otages  «ont  mis 
à  mort.  Ses  parents  sont  renvoyés  dans  leurs  pays. 


SEiGNOR,  or  entendes,  franc  baron  natural. 
Li  chevaliers  le  chisne  ot  moult  le  cuer  loial. 
Il  tint  l'espée  nue  et  lescu  communal  ; 
Moult  fièrement  requiert  son  anemi  mortal  ; 
Del  brant  d'achier  le  fiert  en  l'elme  capital. 
Le  chercle  en  abat  jus,  à  trestot  le  nasal. 
Se  il  n'eùst  le  chief  encline  contreval, 
Le  vis  eiist  trenchié  enfresi  qu'el  nasal  ; 
Jamais  n'eûst  le  cors  en  cest  siècle  lioneral. 


[3G45-3G74]         ET   DE  GODEFROID   DE  BOUILLON.  13o 

Li  Saisnes  le  refiert  qui  moult  ot  dol  coral, 

De  l'espée  d'achier  li  redone  cop  ta]. 

Le  quir  fent  et  le  cliercle  ne  li  valt  .i.  cendal  ; 

Dus  c'au  test  li  envoie  le  brant  emperial. 

Iluec  ot  à  garant  le  père  esperital  : 

Bien  doit  estre  asseûr  em  bataille  campai 

Cil  qui  a  en  aide  .i.  itel  senescal. 

Quant  voit  li  dus  Raignier  que  colp  li  dona  tal, 

Puis  li  dist  tel  parole  qui  li  torna  à  mal  : 

«  Par  Deu!  quivers,  traîtres,  ci  a  mal  balestal; 

Or  puet-on  de  vostre  elme  véir  le  fenestral  ; 

N'i  a  point  de  nasel,  ne  desos  mentonal.  » 
Li  chevaliers  au  chisne  al  cuer  emperial 
A  entendu  le  Saisne  et  le  mot  rampronal  ; 

.1.  colp  li  a  doné  sor  Telme  de  cristal, 
Trestot  l'a  porfendu,  aine  n'i  otretenal, 
Néis  de  la  ventaille  dus  qu'en  Tos  esnual. 
Le  cuir  trenche  o  l'espée  rés-à-rés  conlreval 
Et  trestot  le  coler  et  la  vaine  orgenal. 
Se  ne  tornast  l'espée,  ne  montast  en  cheval, 
Bien  li  furent  garant  li  diaule  infernal. 
Li  Saisnes  fu  tant  fors  c'ainc  ne  guerpi  estai  ; 
Ce  trovons  en  l'estoire  qu'en  icel  temporal, 
N'avoit  tel  chevalier  en  France  la  roial, 
Que  redotast  mie  le  montant  d'un  cendal. 
Li  chevaliers  le  chisne  li  dist  raison  mortal, 
A  entendu  le  Saisne  et  le  mot  rampronal  : 
«  Corone  vos  ai  faite  qui  n'est  pas  communal  ! 
Vos  avés  porcachié  .i.  doleros  jornal;  ^ 

Hui  vosvenront  devant  vo  pechié  criminal. 


13G   LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE  [3G:5-.3703] 

Quile  lairés  la  dame  sa  terre  et  son  ostal  ; 
Ja  ne  perdra  por  vos  nis  le  pior  cassai.  » 

Or  sont  li  doi  vassal  à  pié  en  mi  le  pré  ; 
Des  espées  d'achier  se  sont  grant  colp  doné; 
Ne  mostrentriin  vers  Tautre  .1.  sol  point  d'amisté. 
Quant  voit  li  dus  Raigners  que  si  Ta  tangoné 
Li  chevaliers  le  chisne  al  bon  brant  acheré, 
Tel  dol  ot  en  son  cuer,  por  poi  ne  Tôt  crevé. 
Dont  dist  une  parole  qui  pas  ne  vint  à  gré 
A  Jhesu  nostre  Sire,  le  roi  de  majesté. 
«  Hé  diable  d'infer,  com  m'avés  oublié  ! 
Car  me  venés  secorre  en  cest  camp  si  mal»'. 
Dex  ne  me  puet  aidier,  n'a  tant  de  poesté  ; 
Ne  croi  en  sa  poissance,  ne  en  sa  déité  ; 
Ja  ne  lairai  mais  rente  à  vesque,  n'a  abé, 
N'a  nonain,  n'a  hermite,  n'a  prestre  coroné  ! 
S'escaper  puis  de  chi,  tôt  ierent  déserté 
Les  veves  et  les  orfes  qui  tienent  irelé, 
Tant  com  dure  ma  terre  et  de  lonc  et  de  lé, 
Ja  ne  sera  anchois  nis  j.  ans  trespassé. 
Onques  li  rois  Gierbiers  c'on  tinl  por  desréé 
Ne  guerroia  tant  Deu,  ne  sa  creslienlé, 
Com  jo  ferai  mais  bien  en  trestot  mon  aé  !  » 

Li  chevaliers  le  chisne  entent  le  forsené, 
De  ce  que  il  entent  a  tôt  le  vis  mué, 
Et  les  gardes  ausi  en  sont  tôt  effréé 
Des  merveilles  qu'il  oent  que  cil  a  porparlé. 
Li  Saignes  orgueillox  a  molt  le  cuer  iré  ; 
Le  chevalier  le  chisne  a  par  non  apelé: 


[3704-3733]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  137 

«  Di  va,  ce  dist  li  Dus,  que  as-lu  en  pensé? 
Quides-tu  estre  quites  por  ce  que  m'as  navré? 
Se  tu  m'avoies  ore  le  chief  del  bu  sevré, 
Si  en  nioroies-tu  anchois  .t.  an  passé. 
Dont  nen  as  tu  veû  mon  riche  parenté, 
Qui  tant  est  or^eilleus  et  tant  a  de  bonté, 
Et  le  riche  barnage  que  j'ai  chi  amené? 
Plus  i  sont  de  .x.  mil,  quant  il  sont  achesmé, 
Se  il  estoient  tuit  sor  lor  chevax  monté, 
Et  fussent  de  lor  armes  garni  et  conréé, 
Par  force  cacheroient  le  roi  de  sa  chité. 
Encor  n'as-tu  la  terre  et  le  camp  aquité; 
Ja  ne  verras  le  vespre,  ne  solel  esconsé, 
Tu  n'i  volroies  estre  por  France  le  régné  !  » 

Li  chevaliers  le  chisne,  qui  fu  de  grant  bonté, 
Respondi  sans  outrage  et  li  dist  son  pensé: 
«  Por  coi  memanechiés,  quant  chi  m'avés  trové? 
Se  cil  me  velt  aidier,  qui  tieng  por  avoé. 
Ne  dotons  vo  manaches  .i.  bouton  noielé.  » 
A  cest  mot  s'entrevienent  comme  lion  cresté. 
Des  espées  trenchans  se  sont  grans  cox  doné, 
Li  Saisnes  orgeillox  fu  molt  de  grant  fierté  ; 
El  poing  tenoit  le  brant  qui  jetoit  grant  clarté. 
Li  chevaliers  le  chisne  l'a  forment  redoté  ; 
Bien  ert  graindre  de  lui  .i.  plain  pié  mesuré  ; 
Tos  en  fu  efîréés  quant  il  l'ot  regardé  ; 
Des  cox  qu'il  ot  rechut  ot  le  chief  estoné, 
Car  li  Saisnes  parjurs  li  ot  forment  grevé. 
Il  regarde  le  chiel  par  grant  humilité, 
Et  a  nostre  Seia'nor  dolcement  reclamé  : 


I3S       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [37  34-37G2 

((  Sire,  Pères  propisses,  qui  loi  as  estoré, 

Garissiés  hui  mon  cors  que  ne  l'aie  affolé, 

Ne  la  dame  ne  perde  s'onor  ne  s'ireté.  » 

A  lanl  es  vos  le  Saisne,  qui  son  colp  ot  levé; 

Parmerveillox  aïr  fiert  en  Tescu  listé, 

Quanque  il  en  conseut  en  a  jus  cravenlé. 

Un  grant  pan  de  Tauberc  li  trencha  qu'isl  safTré; 

Rés  à  rés  de  la  gambe  a  le  colp  avalé  ; 

Le  col  de  Tesperon  a  parmi  Ironchoné, 

En  terre  fiertle  branl  demi  pié  mesuré. 

S'adonc  le  conseuist,  lot  fust  son  tans  iiné. 

Li  cbevalier  le  chisne  al  corage  aduré 

De  Tespée  qu'il  tint  li  a  un  colp  doné, 

En  la  destre  partie  aie  hauberc  fausé, 

Desos  l'os  de  l'espaulle  a  le  brant  ahurie  ; 

Le  carnal  en  abat  et  l'os  a  entamé. 

Or  se  sont  li  vassal  à  l'escremir  torné. 

Nepuet  mais  remanoir,  si  aura  moult  coslé, 

Que  li  .1.  en  aura  le  chief  del  bu  sevré. 

El  camp  de  la  bataille  furent  li  chevalier; 
Li  campions  la  dame  velt  son  droit  desraisnier. 
Mais  li  Saisnes  n'a  cure  se  de  lui  non  vengier. 
Qui  le  nés  ot  perdu  ;  n'i  ot  que  corechier, 
Que  il  nen  avoit  membre  que  il  avoit  tant  chier  : 
Le  cors  ne  l'autre  affaire  n'amoit  il  .i.  denier. 
Le  chevalier  le  chisne  cherca  por  esmaier, 
Qu'il  le  quida  el  vis  ferir  et  estequier  ; 
Mais  cil  en  estoit  garde,  qui  le  mont  doit  jugier. 
Seignor.  se  me  loist  dire  et  por  voir  afllchier. 


[3763-3791J         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  139 

Ja  li  hom  n'iert  bonis  que  il  voira  aidier. 
Li  chevaliers  le  chisne  fu  bons  al  commencbier  ; 
Ne  ja  al  definer  ne  V  Irovissiés  mains  fier. 
Il  tint  l'espée  nue  dont  li  pons  fu  d'or  mier, 
Entre  les  .11.  escus  jeta  grant  co]p  plenier, 
Si  a  féru  le  Saisne  de  Fespée  d'acbier, 
Le  poing  destre  li  trencbe,  aine  n'i  ot  recovrier. 
Si  c'a  tote  l'espée  est  volés  en  Terbier. 
Quant  li  Saisnes  le  voit,  n'i  ot  que  corecbier  : 
D'une  riens  seporpensepor  son  cors  esclairier; 
Son  escu  jeta  jus,  si  le  vait  embrachier, 
Levé  Ta  de  la  terre  com  un  raim  d'olivier, 
Vers  la  rive  l'emporte,  vers  un  parfont  gravier, 
Tôt  porpenséement  et  por  els  deus  noier. 
Mais  li  sains  Esperis  li  dona  encombrier  ; 
Ses  espérons  Tabat,  si  le  fait  trebuchier. 
Lors  se  sont  pris  as  bras  li  baron  al  luiter. 

Merveillox  est  li  Saisnes,  qui  al  luiter  s'est  pris  ; 
Moult  se  combati  bien,  par  foi  le  vous  plevis  ; 
Mais  li  faus  sairement  et  li  tors  l'a  soupris. 
Li  chevaliers  le  chisne  l'a  moll  tost  sos  lui  mis 
Et  al  poig  de  l'espée  li  desfroisse  le  vis. 
Aine  d'iluec  n'entorna  desi  qu'il  l'ot  ocis  ; 
Puis  li  osta  le  hiaume  al  chercle  d'or  assis 
Et  la  coiffe  abaissa  del  blanc  bauberc  treslis, 
La  teste  li  trencha,  voiant  tos  ses  amis  ; 
Prent  le  chief  par  les  temples,  si  l'a  en  l'elme  mis. 
Les  gardes  apela  s'il  a  de  riens  mespris. 
«  Seignor,  que  doi-je  faire?  jo  ai  cestui  conffuis 


i\()       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [37  92-3820! 

El  la  terre  la  dame  à  la  loi  del  païs. 
Po)'rés  me  vos  conduire  d'entre  mes  anemis?  « 
Et  cil  li  respondirent  :  «  N'en  soies  ja  pensis  ; 
N'avés  noient  plus  garde  que  li  rois  à  Paris.  » 

Le  chevalier  le  chisne  font  les  gardes  monter, 
Et  il  méisme  firent  lor  chevaux  amener, 
Por  le  vassal  conduire,  qui  tant  fist  à  loer. 
Son  escu  de  bataille  fist  devant  lui  porter 
Et  le  fer  de  Tespée  qu'il  fera  enhanster. 
Encore  ne  Tdonasl,  qui  li  volsist  peser 
Del  plus  fin  or  qui  soit  duscàla  roge  mer. 
Li  chevaliers  le  chisne  fist  forment  à  amer 
Et  tient  le  chief  del  Saisne  par  dedens  l'elmc  cler. 
L'emperéor  le  vait  el  palais  présenter  : 
Dex  !  com  orent  grant  presse  as  rues  trespasser  î 
Car  mainte  gent  l'alerent  véoir  et  esgarder. 
Aine  desi  el  palais  ne  volrent  arester  ; 
Cha  fors  sont  descendu  al  plus  maistre  pilier. 
Li  vassax  entra  ens  et  tôt  les  .xii.  per, 
Qui  Femperere  fist  la  bataille  garder  ; 
La  cors  estoit  pleniere,  ne  vos  quier  k  celer. 
Li  chevalier  le  chisne  voira  primes  parler  : 
((  Sire,  drois  emperere,  moult  vos  doi  merchier, 
Que  de  vos  garnemens  me  fesistes  armer; 
La  bataille  ai  vaincue  :  Deu  en  doi  aorer. 
Veschi  le  prouvement  de  la  terre  aquiter.  » 
—  Chertés,  fait  Temperere,  jentiex  estes  et  ber.  y 
Après  isnelement  si  Ta  fait  desarmer. 
Son  escu  et  sa  lance  et  s'espée  garder  ; 


[3821-3842]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  I  tl 

Après  si  li  a  fait  i  mantel  alïubler. 

Et  après  si  li  fist  iauge  dolclie  aporter, 

Car  les  mains  ot  sanglantes,  si  li  a  fait  laver^ 

Et  à  une  toaile  richement  essuer. 

As  pies  le  roi  s'asist,  ne  volt  avant  aler; 

L'emperere  le  fist  joste  lui  acoster. 

Puis  a  fait  les  ostages  devant  lui  amener  ; 

Tex  .XXX.  chevaliers,  qui  moult  font  à  doter. 

Chascuns  estoit  seiirs  de  la  teste  colper  : 

Se  li  rois  en  volsist  raenchon  demander, 

Il  en  eiist  .vu.  tans  qu  il  n'en  peiist  rover  ; 

Mais  il  ne  l'fesist  mie  por  lui  desireter. 

Son  chapelain  apele  ;  s'es  a  fait  confesser 

Et  el  non  de  créanche  pain  benedit  doner. 

Qui  oïst  as  barons  la  dolor  démener, 

Comme  chascuns  se  plaint  por  la  mort  trespasser, 

Ja  n'eùst  si  grant  joie  n'en  deiist  sospirer. 


XXVIII 


Les  Saisnes   s'emparent  du   château  de  la  dame  de   Milsent.    lis  saisisseu 
ses  deux  filles  et  les  livrent  à  des  écuyers.  Elles  parviennent  à  s'échapper. 


LA  canchons  est  saintisme  et  de  barnagc  voire, 
Ensi  com  li  estoire  le  nos  montre  et  espoire. 
Li  baron  sont  confès  à  .i.  gentil  provoire  ; 
Pain  benéoit  lor  done  et  vin  sacré  por  boire  : 
Qui  vrais  confès  le  prent,  diables  ne  l'puet  noire. 


142        LA  CHANSON   DE  CHEVALIER  AU   CYGNE     [;i843-387i 

L'  emperere  les  fait  tos  luer  en  .1.  ore, 
Les  testes  lor  toli  à  une  soieoire; 
Si  les  fait  avaler  ens  en  une  ève  noire, 
Et  les  cors  enfoïr  à  la  crois  de  Montoire. 

Li  ostage  sont  mors  et  li  sire  ensement  ; 
De  la  cort  sont  parli  tôt  si  autre  parent. 
Quant  il  vinrent  as  cans,  s'esgarderent  lor  gent; 
Bien  furent  d'un  parage  .1111.  mil  et  .vu.  c. 
Dont  jurent  damleDeu,  le  roi  omnipotent, 
Quil  encor  voiront  faire  Temperéor  dolent, 
Tôt  le  desiretassent  à  dol  et  à  tormenl. 
Quant  li  dus  Godefrois  li  fist  secorement. 

Seignor,  or  escotés,  se  la  canchons  ne  ment, 
Si  vos  dirai  des  Saisnes  le  fait  et  l'erremenl. 
D'iluec  à  .iiii.  leues  avoit  .1.  chasement  ; 
Ghil  del  pais  Tapelent  le  castel  milesent, 
Là  sont  torné  li  Saisne  tost  et  isnelement. 
Li  sire  ert  à  la  cort  oïr  le  jugement, 
Niésert  l'emperéor,  se  Tclamoit-on  Florent. 
Sa  feme  estoit  remèse  el  plus  haut  mandement  ; 
II.  filles  ot  la  dame,  qu'elle  amoit  durement, 
Sages  et  emparlées,  de  bon  acoiutement. 
La  dame  ne  ses  filles  ne  doioient  noient; 
Ne  n'avoient  péor  de  nul  emcombrement. 
Ghil  entrent  el  castel,  sans  nul  arestement 
Dusc'  à  la  maistre  tor  ;  plain  sont  de  mal  talent; 
Puis  escrient  le  fu  moult  effrééement. 
La  dame  torne  en  fuies,  quant  ot  rcscriemenl  : 
El  mostier  saint  Morisse  list  .1.  esconsement. 


[3872-3900]         ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  l^?^ 

Mucha  en  une  crote.  De  ce  va  malement 

Que  retenues  furent  les  filles  voirement. 

Tôt  arstrent  le  castel  et  mistrent  à  noient  ; 

Desborjois  et  des  dames  ont  fait  destruiemenl, 

Nis  les  enfans  des  bers  ochient  à  tonnent. 

Bien  doivent  estre  sauf  comme  li  ignocent  ; 

Car  sans  nule  déserte  orent  martyrement. 

Chil  erent  en  molt  grant  de  prendre  vengement. 

Les  puceles  enmainent,  qui  plorent  tenrement. 

Or  les  secore  cil  qui  forma  tote  gent  ! 

Car  forment  les  manacent  les  traïtor  purlenl. 

Or  sont  li  traïtor  auques  asoagié. 
Le  castel  ont  destruit  à  tort  et  à  pechié  ; 
De  ce  ne  lor  est  gaires,  mais  qu'il  soient  vengié 
Et  que  l'emperéor  eussent  corechié. 
Tuit  ensamble  s'en  vont  dolent  et  hireclné. 
N'orent  gaires  aie,  quant  trovent  .i.  vergier, 
Qui  moult  ert  bien  enclos  de  haut  mur  entaillié. 
.II.  damoisiax  cortoisi  erent  afaitié  ; 
Gardent  en  .i.  estanc,  descendu  sont  à  pie, 
Al  castel  Milesent  aloient  tôt  à  pie; 
Nevou  èrent  la  dame  :  s'or  n'en  a  Dex  pilié, 
Se  li  Saisne  le  sèvent,  tôt  sont  à  mort  jugié. 
Quant  les  orent  choisis  li  quivert  renoié, 
Plus  de  .G.  et  .i.  s'en  sont  tost  eslaissié. 
Quant  li  enfant  les  virent,  tuit  en  sont  esmaié, 
Por  ce  que  il  estoient  armé  et  haubergié. 
Chil  les  ont  fait  monter,  puis  s'en  sontrepairié, 
Diisc'à  lor  compaigûons  ne  s'i  sont  pas  targié. 


14i  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE  [:J90l-3929] 

Quant  virent  ior  cosines,  moult  en  sont  merveillié. 
Li  ainsnés  s'escria  :  «  Moult  ai  mon  cuer  irié! 
Pj'is  avcs  ces  puceles;  vos  le  compenés  cliier! 
8e  le  sel  Tempereres,  trop  avés  chevaucbié 
Ja  n'aurés  nul  garant  en  recet,  n'en  plaissié, 
Que  Irestuit  ne  soies  ocis  et  detrenchié.  » 

Quant  Segars  de  Monbrin  la  parok-  entendié, 
Celé  part  vint  poignant,  tost  furent  araisnié; 
L'aisné  a  apelé,  qu'il  vit  plus  enseignié  : 
(i  Frère,  dont  estes-vos  ?  —  Sire,  de  cest  regnié, 
Fil  de  castelain  somes  del  castel  etïorcié, 
Parent  Temperéor;  de  lui  tenons  no  fié. 
Por  c'ont  ces  damoiseles  ensi  les  peins  loié? 
Ont  vos  eles  noient  ne  emblé  ne  trichié  ? 
L'emperere  est  Ior  oncles;  moult  poi  l'avés  proisié. 
Chertés,  se  il  le  set  mal  avés  esploitié  î  » 

Quant  Segars  l'entendi,  moull  en  ot  son  cuer  lié; 
11  a  traite  Tespée  al  poing  d"or  entaillié, 
Les  testes  Ior  trencha  ;  onques  n  en  ot  pitié. 
Dex  ait  merchi  des  armes,  car  li  cors  sont  jugié  ! 
Or  ont  l'emperéor  son  damage  elïorcliié. 

Quant  Segars  de  Monbrin,  qui  damleDexmaldie, 
Ot  ocis  les  enfans  à  Tespée  forbie, 
Xe  fu  mie  si  liés  por  tôt  For  de  Pavie. 
Les  .II.  puceles  plorent,  n'ont  seûrté  en  vie. 
«■  Hé  Dex  I  ce  dist  Tainsnée,  por  coi  fui-jo  norrie  ? 
Et  car  me  secorés,  dame  sainte  Marie  I  » 
Et  Pautre  tort  ses  poins,  qui  moult  est  esmarie  ; 
Si  grant  dol  demenoient  n'est  hom  qui  nombre  en  die. 


[3930-3959]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  Uo 

Tant  chevalcentli  Saisne,  avec  lor  compaignie, 
Cal  castel  efforchié  vinrent  ains  laComplie. 
«  Seignor,  ce  dist  Segars,  moult  a  grant  seignorie 
Cil  qui  cest  castel  a  en  la  soie  baillie. 
Se  somes  aperchut,  ja  n'en  porterons  vie, 
Soffrons  dusc'à  demain  que  Taube  iert  esclairie, 
Que  la  proie  istra  fors,  la  gent  iert  endormie, 
Et  noslre  forche  estra  apreslée  et  garnie.  » 
Ensi  l'ont  otroié  comme  Segars  lor  prie. 
Espaulars  de  Gormaise,  à  la  cbiere  hardie, 
Les  a  fait  tos  descendre  en  une  praerie  ; 
Aine  n'i  ot  tref,  ne  loge  drechie,  n'establie. 
Entr'ax  prenent  conseil  de  moult  grant  félonie. 
«  Seignor,  ce  dist  Segars,  moult  faisons  grant  folie. 
Qui  menons  ces  puceles  en  la  nostre  saisine  ; 
Par  eles  puet  tôt  eslre  nostre  gent  estormie  ; 
Car  nos  en  délivrons,  si  ne  les  laissons  mie.  » 
Ensi  Tolroient  tôt,  damleDex  les  maldie  ! 
Segars  apele  Otré,  qui  nés  est  de  Hongrie  ; 
Che  est  .i.  damoisax,  plains  est  de  cortoisie  ; 
Ses  esquiers  estoit,  en  lui  forment  se  fie. 
D'ambes  .11.  les  puceles  li  a  fait  commandie; 
Sa  volenté  en  face,  gart  que  ne  s'en  detric. 
Ilueques  près  avoit  une  selve  foillie  ; 
Cbil  prent  les  damoiseles,  droit  al  bois  les  en  guie. 
Plus  de  .0.  esquiers  ot  en  sa  compaignie, 
N'i  a  cel  ne  soil  plains  de  moult  grant  desverie. 
L'ainsnée  des  puceles  ot  par  non  Téphanie. 
Quant  voit  ne  puet  guencir  qu'ele  ne  soit  honle. 
En  son  cuer  se  porpense  d'une  moult  grant  voisdie. 

10 


i40        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE     [3960-3988] 

Otré  en  apela,  envers  lui  s'umelie; 

En  roreille  li  dist  :  «  se  vex  avoir  amie, 

Sire  frans  damoisiaus,  ce  sacliiés  sans  folie, 

Que  iestroie  à  tos  jours  vo  feme  et  voire  amie. 

Mais  que  cist  esquier  n'aient  o  moi  partie  : 

Par  moi  porrés  avoir  encor  grant  manantie; 

L'emperere  est  mes  oncles,  qui  a  grant  seignorie.  » 

Tant  proie  la  pucele  que  Otrés  li  otrie  : 

i\Iar  i  ara  ja  garde,  sa  foi  li  a  plevie, 

Qu'il  ne  le  sofferra  vaillissant  uue  alie. 

Li  autre  l'ont  tenu  à  molt  grant  desverie; 

Il  n'en  i  a  ,i.  sol  qui  de  mal  cuer  ne  die 

Ne  remanroitpor  lui  plus  que  por  une  pie. 

Quant  Otrés  l'entendi  traïsl  Tespée  t'orbie. 
L'un  en  a  porfendu  enfresi  qu'en  l'oïe. 
Li  autre  l'on  tenu  à  moult  grant  estotie, 
Dont  traient  les  espées  et  chascuns  le  deffie. 
S'or  ne  set  li  vassax  auques  de  l'escremie, 
Ja  perdera  la  teste  à  icele  envaie. 
Celés  remestrent  soles  desor  l'erbe  florie  ; 
Quant  les  virent  meslés  et  s'aseûrent  mie, 
En  fuies  sont  tornées,  comme  beste  esmaïe. 
Or  les  secore  cil  qui  dedens  Betanie 
Suscita  Lazaron  et  mist  de  mort  en  vie  ! 

Or  s'en  vont  les  puceles  qui  Dex  gart  de  tormenl, 
Soles,  molt  esgarées  et  efifrééement; 
En  un  bos  en  entrèrent  tost  et  isnelement; 
D'espines  ne  de  roinses  ne  se  gardent  noienl, 
Ains  vont  comme  desvées  abandonéement. 


[3989-4016]  ET  DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  IV 

Auchois  qu'eles  eussent  bien  passé  .i.  arpent, 
N'ont  eles  sol  d'entier  ne  drap  ne  vestemenl; 
Par  .m.  fois  trébuchèrent  moltdolerosement; 
Tôt  orent  les  costés  depechiés  et  sanglant 
Et  les  pies  et  les  mains  et  treslot  le  carpent; 
Mais  si  sont  effréées  ne  s'en  sentent  noient. 
Les  puceles  s'en  vont,  n'i  font  arestement; 
Aine  en  .m.  jors  entiers  n'orent  reposenient, 
Ne  mangèrent,  ne  burent,  ne  n'orent  lincinenl; 
Moult  regretent  lor  mère  qui  a  le  cuer  dolenl; 
Grant  péor  ont  de  lui  que  n'ait  encombrement, 
Et  plus  desesquiers  que  aient  marement, 
Qu'il  n'es  seucent  el  bois  por  faire  lor  talent. 
Miex  volent  qu'es  menjuchent  ou  lion  ou  seipent, 
Ou  qu'eles  fussent  arses  en  un  fu  de  sarment. 
Mais  bien  poent  aler  por  els  seùrement; 
Assés  ont  autre  entente,  n'en  ont  ramembremml,. 
Car  il  erent  ensamble  meslé  à  caplement; 
N'en  i  remest  nus  vis,  ne  mais  c'uns  sols  de  cent; 
Hé  î  com  faite  merveille  fist  Dex  apertemenl  ! 
Qui  en  lui  a  fiance  tost  a  recovrement; 
Bien  doit-on  croire  en  lui  tos  dis  seûremenl. 

En  la  forest  avoil  de  nonains  .i.  covent, 
De  convers  et  de  moines  et  de  moult  bone  genl; 
L'abéesse  estoit  sor  ma  dame  Milesent; 
Ante  estoit  les  puceles,  se  l'estoire  ne  ment. 
Au  tierch  jor  vinrent  là  à  .t.  avesprement, 
Et  lor  ante  lor  fis t  moult  bel  berbergement. 


(48       LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU   CYGNE     [i0n-403C] 


XXIX 


Le  chevalier  au  cygae  épouse  la  fille  de  la  duchesse  de  Bouillon  et  devien 
seigneur  de  sa  terre.  Il  lui  fait  promettre  de  ne  jamais  lui  demander  son 
nom  ni  son  origine.  Elle  le  perdra  sans  retour  si  elle  manque  à  sa 
parole. 

OR  lairomes  des  Saisnes,  damleDex  les  craventî 
Et  des  .II.  damoiseles  qui  sont  à  salvement. 
De  la  franche  duchoise  vos  dirai  l'errement. 
El  mostier  S.  Martin,  à  l'autel  S.  Vincent, 
Gisoit  à  genoillons  et  sa  lille  ensement. 
Un  damoisiax  i  vint  de  moult  bon  escient; 
Il  apela  la  dame  bel  et  cortoisement; 
«  Duchoise  de  Buillon,  por  Deu  venés  vos  ent. 
Car  li  Saisnes  est  mort  et  si  meillor  parent  ; 
Anqui  ares  vo  terre  quite  par  jugement.  » 

Quant  la  dame  l'oï,  vers  Deu  ses  mains  en  lent: 
«  Sire,  père  propices,  loenges  vos  en  rentî  »     . 
Del  mostier  s'emparti  tost  et  isnelement, 
Entre  lui  et  sa  fille  et  chevaliers  .v.  cent. 
Devant  l'emperéor  vinrent  el  pavement; 
Ele  Ta  apelé  bel  et  cortoisement  : 
«  Gentiex  rois  de  Saisone,  por  Deu  à  moi  entent: 
Grant  honor  m'a  hui  faite  Jhesus  de  Bellient, 
Et  cist  frans  chevaliers  par  son  fier  hardement. 
Sire,  rechoif  ma  terre  et  cest  baron  la  rent, 


[4037-4065]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  149 

Et  si  pregne  ma  fille  tost  et  isnelement, 

Et  jo  devenrai  none  al  moslier  S.  Florent.  » 

—  Chertés,  fait  Tempereres,  jo  Totroi  bonement.  » 

La  terre  li  dona  sans  nul  rachatement. 

Li  chevaliers  le  chisne  se  dreche  isnelement, 

La  pucele  reçoit  et  quanqu'à  lui  apenl, 

Et  dist  qu'il  la  prendra  par  itel  covenent 

Se  ses  sires  le  mande  et  lui  vient  à  talent, 

De  qui  il  tient  sa  terre  et  tôt  son  chasement  ; 

Et  il  voit  le  mesaige  et  sa  nef  ensement, 

Que  à  lui  s'en  ira  sans  nul  delaiemcnt. 

L'emperere  l'otrie  et  la  dame  ensement; 

El  demain  mistrentjor  de  lor  mariement. 

El  campion  la  dame  ol  moult  bel  chevalier; 
L'emperere  li  fait  sa  feme  fianchier 
Que  demain  la  prendra  à  per  et  à  moillier. 
La  pucele  est  plus  blance  que  n'est  flor  d'aiglentier 
Et  assez  plus  vermeille  que  rose  de  rosier  ; 
Plus  bêle  créature  n'esgarda  om  sos  sier. 
La  mère  l'emmena  à  l'ostel  aaisier; 
La  nuitfist  la  pucele  acesmer  et  baigner, 
Cambres  encortiner  et  lis  apareiller. 
El  demain,  en  droit  Prime,  ains  Tore  de  mengier, 
Vinrent  por  la  pucele  plus  de  mil  chevalier  ; 
Et  la  dame  avoit  fait  sa  11] le  apareiller. 
El  dos  li  ot  vestu  .i.  fres  hermine  chier, 
Et  desor  .i.  bliaut  moult  estroit  por  lachier  : 
Si  ot  une  chainture  d'orfroi  à  eschequier. 
Dex!  comfu  gentiex  maistres  qui  si  le  sot  laillier! 


150       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE     [4066-4094] 

Sos  siel  n'a  tant  riche  home  ne  l'peûst  covoiter; 
S'ot  mantel  à  hermine  d'un  drap  de  Montpeslier. 
Sor  un  mulet  amhlant,  por  soef  chevalchier, 
Levèrent  hi  pucele  doi  jentil  chevalier; 
.1.  Dux  l'a  adestrée  dusc'al  maistre  mostier; 
L'emperere  méismes  i  vint  sor  .i.  destrier; 
Son  baron  amena  qui  tant  tlst  à  proisier. 
La  terre  de  Buillon  li  a  fait  otroier 
Et  la  dame  aguerpie  lui  prisl  à  iretier. 
L'emperere  li  rent  par  un  rain  d'olivier, 
Et  li  vassax  l'en  vait  le  cordoan  baisier; 
Puis  esposa  sa  leme  et  d'argent  et  d'or  mier. 
La  messe  font  canter  l'arcevesque  Raignier  ; 
S'es  ala  benéir  quant  il  durent  cochier. 

Quant  le  messe  est  chantée,  molt  i  ot  de  barons. 
La  pucele  adestra  .i.  riches  dus  Rainions. 
Es  chevax  sont  monté  auferrans  et  gascons  ; 
El  palais  descendirent  et  as  maistres  maisons. 
Li  rois  fera  les  noces,  car  bien  s'en  est  semons, 
Et  li  mengiers  fu  près,  si  com  dist  la  canchons. 
On  a  l'ève  criée,  si  lèvent  li  baron; 
Li  chevalier  s'asistrent,  ce  fu  drois  et  raisons. 
.XV.  comte  servirent  de  riches  venoisons 
Et  de  tans  autres  mes,  dont  jo  ne  sai  raisons. 
Assés  ot  en  la  sale  princes  de  grans  renons, 
Et  bons  viéléors  et  cantéors  de  sons. 
Li  chevaliers  le  chisne  lor  fait  molt  riches  dons; 
Mantiax  vairs  lor  dona  et  hennins  pelichons, 
Et  mnls  et  palefrois  et  argent  et  manoions  ; 


[4095-4123]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  liii 

Aine  le  jor  ne  s'en  plainsl  joglerres  ne  bretons. 
El  palais  fu  tendus  .i.  riches  paveillons; 
Desor  le  maistre  feste  Taigles  d'or  et  li  pons. 
Laiens  furent  les  herbes  de  gloriox  respons, 
La  rose  et  li  nïentastres,  li  vers  glais  et  li  jons. 
Altre  cambre  n'aura  li  jentiex  campions; 
Saichiés  que  de  par  Deu  vient  tex  componsions. 

Li  solax  déclina  et  li  jors  fu  fenis, 
Et  li  palais  wida  de  grans  et  de  petis. 
On  aluma  les  cherges  es  candeliers  massis; 
Autres  lampes  ardoient  devant  l'empereris. 
El  maistre  paveillon  fu  fais  .i.  maistres  lis; 
La  pucele  i  cochèrent,  quant  li  jors  fu  fenis; 
Après  vint  li  vassax  qui  cstoit  ses  amis. 
Primes  est  descauchiés  et  puis  s'est  desvestis, 
Delés  celui  se  colce,  dont  bien  sera  servis. 
Puis  demande  congié,  s'est  de  laiens  partis. 
On  a  osté  les  cherges  des  candeliers  espris  ; 
Li  chevaliers  le  chisne  ne  fu  mie  esbahis. 
La  pucele  apela  qui  ot  non  Beatris: 
«  Bêle  suer,  dolce  amie,  jo  sui  li  vo  plevis, 
Esposée  vos  ai,  s'en  sui  molt  esbaudis. 
Gardés  que  ja  vers  moi  ne  soies  tricheris, 
Mais  loiaus  de  corage;  si  croistra  nostre  pris. 
S'iert  mes  cuers  et  li  voslre  de  joie  replenis.  » 
La  pucele  respont,  qui  moult  fu  de  bons  dis; 
«  Sire,  Dex  le  m'otroil  et  li  sains  Esperis.  » 

Li  chevaliers  le  chisne  se  vit  el  paveillon  : 
La  pucele  apela,  si  li  rova  .i.  don  : 


152       LA  CHANSON  DU   CHEVALIER  AU  CYGNE    [4124-4148] 

Et  ele  respont  :  «  Sire,  dites-moi  tôt  vo  bon; 
Car  versvostre  servige  me  rnetrai  a  bandon.  » 

—  Bêle  suer,  dolce  amie,  entendes  ma  raison: 
Tant  come  me  volrés  avoir  à  conpaignon. 

Ne  me  demandés  ja  qui  jo  sui,  ne  qui  non  ; 
Ne  le  non  de  ma  terre,  par  nule  anoncion  ; 
Et  se  vos  le  me  dites,  sus  ma  deffension, 
D'iluequesen  ax.  jors  chertés  departiron.  » 

—  Sire,  merchi  por  Deu,  jentiex  liex  à  baron  ; 
Jo  me  lairoie  anchois  afronter  d'un  baston, 
Que  jo  ja  vos  perdisse  por  itel  acoison.» 
Moult  bien  li  créanta  à  cheler  la  raison  ; 

Et  puis  li  demanda  en  la  sale  à  Buillon, 
Et  ele  l'em  perdi,  que  de  fl  le  set-on, 
Si  com  orrés  anqui  es  vers  de  la  canchon. 

Li  chevaliers  le  chisne  fu  moult  de  bone  foi  ; 
En  la  pucele  amis  son  cuer  et  son  otroi, 
Il  la  baise  et  acole  et  estraint  joste  soi. 
La  pucele  soffri  par  amors  son  otroi. 
Une  fille  engenrerent,  qui  fu  de  bone  loi  ; 
Onques  plus  loial  dame  nen  ot  anel  en  doi  ; 
Aine  ses  cucrs  ne  pensa  folie  ne  desroi. 
Celé  fille  fu  mère  al  bon  duc  Godefhoi, 
Et  le  conte  ^YITASSE,  et  Balduin  le  roi  : 
Onques  plus  loial  frère  ne  furent  que  cist  troi. 


[4149-4109]  ET   DE  GODEFROID   DE  BOUILLON.  153 


XXX 


In  ange  apparaît  à  Béalrix  ;  il  lui  annonce  que  sa  fille  sera  mère  d'Eustache 
de  Bologne,  de  Godefroi  de  Bouillon  et  de  Baudouin.  Elle  part  avec 
Elyas  pour  la  terre  d'Ardanne,  avec  Galicn,  neveu  de  l'empereur. 


SEiGNOR,  or  faites  pais,  bone  gent  honerée 
S'escotésla  canchon  qui  de  barnage  est  née. 
Li  chevaliers  le  chisne  vit  delés  s'esposée, 
El  paveillon  traitie,  où  Taigle  fu  dorée. 
Li  vassax  s'endormi,  qui  sa  joie  ot  menée, 
Et  Beatris  veilla,  la  prox  et  la  senée. 
Mais  anchois  qu'il  fust  jors,  ne  l'aube  fu  crevée, 
Vint  .1.  angles  à  lui,  par  bone  destinée  ; 
Il  fu  assés  plus  clers  que  chandoile  alumée. 
Quant  la  dame  le  vit,  moult  fu  espoentée  ; 
De  la  péor  qu'ele  ot  a  la  color  muée. 
Et  li  angles  parla,  si  l'a  reconfortée  : 
«  Dame,  ne  t'esmaier,  jentiex  chose  honeréé  ; 
Diex  te  mande  salus  com  la  soie  privée  ; 
Tel  nouvele  t'aport  qui  molt  est  désirée  : 
Chist  vassaus  a  en  ti  une  fille  engenrée, 
Qui  dame  iert  de  Buillon  et  duchoise  clamée, 
Et  iert  par  mariage  de  Bolenois  doée. 
III.  fiex  aura  la  dame  de  moult  grant  renommée  : 
Li  doi  en  seront  roi  d'une  sainte  contrée  ; 
Ch'iert  de  Jlierusalem,  une  ci  lé  loée. 


lo4   LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE  [i  l'id- i  1«)8] 

Et  li  tiers  sera  cuens,  s'iert  chose  demostrée. 
Benéois  soit  li  cors  qui  fera  tel  portée  ! 
Gardés  bien  la  pucele  tanlost  com  sera  née. 
Quant  les  dames  l'auront  molt  bien  emmaillotée, 
Ains  qu'il  ait  en  son  cors  nulle  viande  entrée, 
Commandés  qu'ele  soit  baptizie  et  levée  ; 
Après  soit  de  ton  pis  alaitie  et  gardée, 
Car  damleDex  te  mande  qu'ele  soit  honerée, 
Que  par  lait  de  soignant  ne  soit  desnaturée.  » 
Li  angles  a  le  lit  de  la  chambre  encensée. 

Moult  fu  lie  la  dame  de  cel  anoncement  : 
Ele  fu  prox  et  sage  et  de  bon  escient  ; 
Et  li  angles  tenoit  .i.  encensier  d'argent 
Et  une  crois  vermeille  devant  lui  en  présent, 
Dont  recovra  la  dame  proece  et  hardement, 
Ele  Ta  apelé  bel  et  cortoisement  : 
«  Sire,  parlés  à  moi  por  Deu  omnipotent. 
Quant  vos  estes  messaige  Jhesum  de  Bellient, 
Dont  savés  bien  la  fin  et  le  commencement 
De  quanqu'il  a  el  siècle  et  que  Dex  i  aient. 
Chi  m'a  .i.  chevaliers  de  molt  grand  hardement  ; 
Aine  meudres  chevaliers  ne  fu  de  son  jovent  ; 
Jo  sai  molt  bien  qu'il  dort  et  ne  veille  noiant. 
Sire,  por  Deu  me  dites  s'il  est  de  haute  gent.  » 
Dont  respondi  li  angles  :  «  Dame,  por  Deu  entent  ; 
Dex  le  t'a  envoie  par  son  commandement  ; 
Bien  le  devés  amer,  quant  vo  terre  vos  rent 
Et  il  vos  a  ostée  de  deseritement. 
Il  est  plus  jeiitiex  hom,  por  voir  le  vos  créent, 


[4199-4227]         ET  DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  155 

Que  ne  soit  Temperere.  à  qui  Cologne  apent. 
Ne  demandés  ja  plus  de  tôt  son  estrement  ; 
N'est  pas  drois  c'on  le  face  et  si  le  vos  deffent. 
Gardés  par  vo  meffait  ne  le  perdes  noient.  » 
Et  respondi  la  dànie  :  <c  Je  Fferai  bonement; 
Bien  le  voirai  servir,  se  Dex  le  me  consent.  » 
Li  chevaliers  le  chisne  dont  s'esveille  et  entent  ; 
El  li  angles  s'en  vait  à  Deu  commandement. 

Li  chevaliers  le  chisne  fu  moult  prox  et  sénés  ; 
Beatris  embracha  les  flans  et  les  costés, 
Qu  ele  avoit  blans  et  biax  et  traitis  et  molles, 
Dolcement  la  baisa  et  ele  lui  assés. 
La  nuit  furent  ensamble,  si  font  lor  volentés. 
L'endemain  par  matin  s'est  li  vassax  levés  ; 
De  ses  garnemens  s'est  vestus  et  acesmés  ; 
.1.  cheval  li  amainent,  quant  il  fu  enselés, 
Por  la  soie  amistié  Temperere  a  monté. 
Et  bien  .xx.  chevalier  del  miex  emparenté. 
Al  mostier  saint  Martin  a-on -les  sains  sonés. 
L'emperere  i  descent  et  ses  riches  barnés, 
Por  escoter  la  messe  est  el  mostier  entrés  ; 
Tos  les  huis  del  palais  a-on  clos  et  serrés  ; 
Al  lit  la  demoisele  ot  des  dames  assés  ; 
Les  puceles  des  chambres  li  ont  uns  bains  temprés 
A  herbes  precioses  moult  bien  fais  et  colés. 
Quant  ele  fu  baignée  et  ses  cors  acesmés, 
Si  fu  li  mengiers  riches  as  dames  conréés, 
El  paveillon  traitis  où  li  lis  fu  parés, 
Menja  li  empereres  et  des  dames  assés. 


lo6       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     ['fn>8-426C] 

Quant  messe  fu  chantée  el  mostier  saint  Martin, 
L'emperere  repaire  en  son  palais  marbrin  ; 
Bel  chevalier  i  ot  et  moult  joule  meschin  ; 
JX'ot  mais  .xx.  et  .vu.  ans  adonc  en  cel  termin  ; 
Mais  puis  en  ot  il  .c.  ains  qu  il  alast  à  fin, 
Ensi  com  li  estoire  le  mostre  el  percemin. 
On  a  l'aige  criée,  prest  furent  li  hachin. 
Li  chevaliers  le  chisne  n'ot  pas  le  cuer  frarin, 
Joste  le  roi  s'asist  el  faudestuef  d'or  fin  ; 
XV.  comte  servirent,  tôt  furent  palasin. 
Tant  ont  mes  et  viandes  que  jo  n'en  sai  devin. 
Li  chevaliers  au  chisne  parole  en  son  latin  : 
«  Jo  preng  à  vos  congié  de  l'aler  le  matin  ; 
Véoirvoil  les  castiax  qui  sont  à  moi  acUn. 
Li  Saisnes  qui  mors  est  fu  moult  de  félon  ling  ; 
Carchiés  moi  tant  de  gent  que  jo  maing  tel  huslin, 
Que  jo  por  son  parage  ne  guerpisse  chemin.  » 
Et  respont  Temperere  :  «  Ce  soit  à  bon  destin  ; 
Avoc  vos  emmenrés  Galien,  mon  cosin  ; 
X.  mille  chevaliers  aura  en  son  train. 

Dexî  com  grans  dels  sera  de  la  mort  del  meschin  î 
Al  quart  jor  fu  ocis  selon  l'ège  del  Ring, 
Autre  part  la  rivière  al  port  saint  Florentin. 
Se  li  rois  le  seiist  par  boche  de  devin, 
Il  ne  li  envoiast,  por  le  trésor  Aiquin. 

Quant  li  rois  ot  niengié,  après  si  a  lavé. 
On  a  es  copes  d'or  novel  vin  aporté  ; 
Se  burent  li  baron  qui  on  l'a  présenté. 
L'emperere  se  dreche,  voiant  tôt  le  barné. 


[4257-4285]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON. 

Al  chevalier  le  chisne  a  premerains  parlé  ; 
«  Vassal,  vos  estes  sire  d'une  grant  ducliéé  ; 
Si  voil  quen  ceste  cortme  faites  ligéé.  » 
Et  cil  a  respondu  :  «  Tôt  à  vo  volenté.  » 

Laiens  ot  une  espie  félon  et  parjuré, 
Qui  bien  a  lor  affaire  oï  et  escoté. 
Li  chevalier  le  chisne  fu  drois  en  son  esté; 
Doi  camberlan  li  ont  son  rnantel  deffublé, 
Car  ce  estoit  lor  drois,  ne  Font  mie  oublié. 
.XXX,  mars  le  vendirent  de  bon  argent  pesé, 
El  cil  fait  son  homage  et  puis  saseûrté. 
Li  rois  a  Galien  son  nevou  apelé  : 
«  Amis,  dites  vo  gent  qu'il  soient  acesmé, 
Le  matin  par  son  l'aube,  et  as  armes  monté. 
Chi  a  .1.  gentil  prince  de  grant  nobilité  ; 
Si  n'a  nul  chevalier  avoc  lui  amené; 
Si  me  le  conduises  desi  à  salvcté 
Vers  la  terre  d'Ardane,  al  chief  de  mon  régné.  » 
Et  cil  li  respont  ;  «  Sire,  à  vostre  volenté.  » 
Laiens  estoit  l'espie  dont  jo  vos  ai  parlé; 
DamleDexlemaldie  de  sainte  Trinité! 
Moult  bien  ot  tôt  l'affaire  oï  et  escoté  ; 
Al  vespre  s'en  issi  de  la  bone  chité, 
Etsistsor  .1.  cheval  corant  et  abrievé. 
Tant  esploite  et  chevalche  et  a  esperoné, 
A  .VII.  contes  le  nonce,  ains  qu'il  fust  avcspré. 
Gex  trova  tos  ensamble  h  la  Roclie-Gondré  : 
.XV.  mil  chevalier  furent  d'un  parenté, 
Sanscex  qui  i  estoient  venu  tôt  à  lor  gré. 


58        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE     [i28f)-43UG] 


XXXI 

Le  chevalier  au  Cygne  et  sa  femme  partent  pour  aller  visiter  leur  duché  de 
Bouillon.  Les  chefs  des  Saisnes,  Rainiers  et  Espaulars  de  Gormaise,  avertis 
de  ce  voyage  par  un  espion,  les  attendent  dans  une  embuscade  où  les 
conduit  un  autre  traître,  le  provot  Asselin. 

EN  la  Roche-Gondrc  parvinrent  li  guerriers; 
.XV.  mil  d'une  geste,  félons  et  losengiers. 
A  itant  estes-vos  venu  le  mesagiers  ; 
Là  trova  tos  les  comtes  el  Val-des-oliviers; 
Les  noveles  c'aporte  oïrent  volentiers 
Etdientbien  entr'ax  :  «Or  est  bonsli  vengiersî  » 
Or^croist  l'emperéor  merveillos  destorbiers; 
Et  si  naist  tex  meslée  c'on  orra  volentiers. 
Mais  ains  vos  conterai  les  .vu.  contes  premiers, 
Qui  là  ont  amené  celé  ost  de  chevaliers. 
Espaulars  de  Gormaise  et  ses  frères  Reniers 
Et  Enors  de  S.  Perre  et  Josserans  ses  niés: 
Cil  .1111.  i  amenèrent  .vit.  mile  chevaliers. 
Mirabiax  de  Tabor  et  Fochars  de  Riviers  ; 
Cil  parfirent  le  conte  et  les  .xv.  milliers. 
*i.  païsans  les  guie  les  chemins  droiturieis. 

Or  aproche  bataille  et  estor  molt  pleniers; 
Onques  de  tant  de  gent  ne  véistes  plus  fiers. 

Or  chevalcent  li  conte  qui  Dex  doinst  mal  destin! 
De  chevaliers  menoient  mirabillox  hustin  ; 
Bien  furent  .xv.  mil,  n'en  i  ot  un  frarin, 


[4307-4336]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  l.'ift 

Ains  valt  chasciins  de  cors  ou  conte  ou  palasin  : 

.III.  jornées  chevalcent,  oiiques  n'en  pristrent  fin. 

Al  quart  jor  sont  venu  al  port  S.  Florentin  ; 

A  nés  et  à  chalans  ont  trespassé  le  Ring. 

A  Covelence  avoit  .i.  prevost  Asselin, 

Que  li  conte  tenoient  à  moult  prochain  voisin. 

Cil  les  ala  véoir  et  dus  c'a  .x.  meschin. 

Novel  chevalier  erent,  s'estoienl  de  son  ling. 

Des  païsans  manda  le  bruit  et  le  hustin  : 

Si  lor  fait  amener  et  pain  et  char  et  vin, 

Et  le  fuerre  etTavame  à  merveillox  carin. 

El  bois  l'emperéor,  qui  fu  clos  de  sapin, 

S'embuscherent  li  comte  moult  bien  à  cel  matin. 

El  bois  l'emperéor  s'embuissent  li  félon; 
Asselins  li  prevos  maine  la  traison. 
Cil  porcacha  sa  mort  et  lor  dampnation. 
Sachiés  bien  que  il  fist  moult  grande  mesproison. 
Car  il  estoit  hom  liges  l'emperéor  Oton 
Et  à  ses  anemis  livra  lor  garison, 
Et  à  lor  bon  chevax  avaine  et  garnison. 
Il  demandèrent  l'iaue,  s'asistrent  environ. 
Li  prevos  et  si  home  i  firent  servison  : 
Del  bon  vin  de  3Iosele  orent  h  grant  foison  ; 
Après  pristrent  conseil  de  fiere  traïson. 
«  Seignor,  dist  li  prevos,  entendes  ma  raison  : 
Jo  ai  ja  porpensé  moult  bêle  traïson  : 
îii  chevaliers  le  chisne  a  de  gent  grant  foison  ; 
Les  conduist  Galiens,  li  fiex  al  duc  Milon  ; 
Jo  irai  encontre  aus  à  coite  d'esperon  ; 


160        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [i33G-'i303] 

Si  venrontavoc  moi  dusc'à  .x.  compaignon. 
Ja  n'i  aura  chevax,  se  les  palefrois  non  ; 
Si  portera  cliacuns  esprevier  ou  faucon. 
Porlor  gentaesmer  parlerai  à  bandon; 
Si  lor  présenterai  Tostel  et  la  maison. 
Sejovoi  lor  damage,  ne  lor  dampnacion, 
Jo  vos  envolerai  esquier  ou  garchon. 
Ciievalchiés  à  bataille  et  si  bien  le  faison 
Qu'en  la  cort  de  Nimaie  en  soit  dite  raison. 
Jo  serai  devers  els  par  boche  clusion. 
Le  chevalier  le  chisne  porsevrai  à  Tarchon. 
Se  jo  mon  leuvéoie  de  vostre  venjoison, 
A  ceste  moie  espée,  qui  me  pent  al  giron, 
Li  trencherai  la  teste  par  desos  le  menton.  » 
Et  cil  ont  respondu  :  «  Moult  a  cuer  de  baron  ; 
Qui  cest  conseil  laira  jamais  n'aura  si  bon. 

Li  consaus  Asselin,  li  quivcrt  soduianl, 
Fu  bien  loés  entr'ax  et  tenus  à  créant. 
Li  traîtres  monta  el  palefroi  ambiant; 
0  lui  .X.  chevaliers  félon  et  meffaisanl  ; 
Chascuns  porte  esprevier  afaitié  et  volant, 
Et  vont  par  la  campagne  les  aloes  cachant. 

Or  tairons  des  félons,  qui  le  mal  vont  querant; 
Cil  Sire  les  confonde  quimest  em  Belliant! 
Del  chevalier  le  chisne,  vos  diromes  avant, 
Si  com  il  se  parti  del  roi  par  avenant. 

Seignor,  ce  fu  el  tans  que  li  jor  sont  plenier  ; 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  moult  fist  à  proisier. 


[4364-4392]  ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  IGî 

Fait  ens  el  fil  de  Taube  sa  gent  apareiller, 

Et  Galien  monter  et  sa  france  moillier; 

L'emperere  méismes  i  vait  al  convoier. 

Bien  sont  d'une  compaigne  .yii.  mile  chevalier, 

Et  d'autre  part  .v.  .c.  qui  moult  fist  à  proisier, 

Qui  la  vielle  duchoise  ot  amené  Fautrier 

El  palais  de  Nymaie  por  son  droit  desrainier. 

Mais  aine  ne  s'en  osèrent  vers  le  Saisne  dreschier, 

N'il  n'esloit  porveû  c'om  si  peiist  aidier, 

Se  cil  non  que  li  chisnes  amena  el  gravier. 

Otes  li  empereres  convoia  les  barons 
Une  leue  pleniere  ;  ce  fu  drois  et  raisons. 
Galien  son  nevou  apele  en  un  escons; 
Le  chevalier  le  chisne  a  avoc  lui  semons  : 
((  Seignor,  vos  en  irés  et  nos  retornerons; 
Bien  avés  en  vo  rote  .vu.  mile  compaignons, 
Et  d'autre  part  .v.  .c.  que  jo  tieng  à  moult  bons; 
Car  il  ont  cleres  armes  et  bon  chevax  gascons. 
Si  sont  moult  grant  parage  de  traïtors  félons; 
Si  sevent  plus  de  mal  c'ainc  ne  sot  Guenelons. 
Moult  dot  ne  vos  assaillent  à  destrois  ou  à  mons. 
Bien  auront  tost  ensamble  .xv.  mile  barons. 
3Iais  n'en  dotés  ja  nul,  car  desconflt  seront, 
Et  se  vos  me  rendiés  les  maléoit  gloions, 
G'en  feroie  justice,  ausi  comde  larrons. 
Mais  hui  matin  me  vint  estrange  visions 
Que  vos  vos  combatiés  ans  .11.  à  .vu.  lions; 
S'avoient  en  lor  rote  .xv.  mile  broons; 
Et  Galien  hurtoit  .1.  des  maistres  gaignons, 


If)2        LA  CHANSON   DU   CHKVALIER  AU   CYGNE     [4303-4420] 

Si  angoissoscraenl  l'abaloit  des  ardions 
Que  très  parmi  la  bouclie  li  saloit  .i.  colons  ; 
Si  voloit  vers  le  cbiel  plus  blans  qu'un  auquetons. 
Quant  jo  fui  esveilliés  si  me  prist  tés  fricbons 
Que  ne  dormisse  puis  por  mil  mars  de  mangons.  » 
Li  chevaliers  le  chisne  l'en  dist  bêles  raisons  : 
«  Sire,  ce  senefie  que  nos  noscombatrons; 
Or  doinse  damleDex  le  meillor  en  aions!  » 

L'empereres  s'entorne,  quant  il  a  pris  congié, 
Galien  son  nevou  a  dolcement  baisié; 
Jamais  ne  le  verra  en  tel  point  Ta  laissié. 
Et  bien  li  dist  li  cuers  que  mal  a  esploitié, 
Qu'à  .1.  estrange  home  a  son  nevou  baillié. 
Le  chevalier  le  chisne  a  bonement  proie 
Que  bien  gart  son  nevou,  por  Deu,  par  amistié. 
Et  cil  li  respont  :  «  Sire,  lotie  verres haitié 
Por  ce  c'on  ne  Tochie  à  tort  et  à  pechié.  » 
L'emperere  s'en  torne,  soupirant  de  pitié, 
Et  li  baron  s'en  vont  tôt  joiant  et  haitié. 
.111.  jornées  chevaucent  que  pas  n'i  sont  targié; 
En  une  praerie  sont  descendu  à  pié  ; 
Lor  chevax  laissent  paistre  tant  qu'il  aient  mengié. 
Estes-vos  Asselin,  le  quivert  renoié, 
DamleDex  le  maldie  par  la  soie  pitié  ! 
Par  lui  furent  le  jor  li  estor  commenchié, 
Dont  Galiens  fu  mors  ains  qu'il  fust  anuilié. 

Al  plus  riche  barnage  descendi  Asselins; 
0  lui  .X.  chevaliers  del  mex  de  ses  voisins, 


[4421-H49]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  103 

Et  sont  moult  bien  vestus  de  cendax  el  d'hcrmins. 

Si  esquiers  rechurent  palefrois  et  roncins; 

Les  gerfaus,  les  oisiaus  et  les  brans  acherins. 

Li  prevos  a  parlé,  qui  moult  sot  de  latins: 

«  Seignor,  bien  sachiés  vos,  ce  lor  dist  Asselins, 

Où  ira  tex  barnage  et  si  riches  hustins?  » 

Premerains  a  parlé  Galiens  li  meschins  : 

«  Prevos,  dusc'à  Buillon  duerra  li  trains. 

Cest  vassal  i  conduis,  qui  moult  est  haus  el  fins, 

La  terre  et  le  duchés  est  tote  à  lui  aclins.  » 

—  Sire,  faitli  traîtres,  ce  estmolt  bons  deslins.  » 

L'ève  li  font  doner  à  .11.  riches  bachins; 

Puis  s'asistrent  sor  l'erbe,  n'i  ot  autre  cossins. 

Li  chevaliers  le  chisne  li  dona  de  ses  vins 

A  une  coupe  d'or  et  à  .11.  maselins, 

Et  Galiens  li  done  .iiii.  de  ses  pochins 

Et  .1.  lardé  de  cherf  et  .11.  poissons  marins. 

Dex!  ancoi  les  rechut  li  traîtres  mastins, 

Ne  menja  lorpastés,  quant  queroil  si  lor  fins! 

Anchois  que  il  fust  None,  fist  lever  tés  hustins 

Dont  mains  bons  chevaliers  fu  jetés  mors  sovins. 

Quant  il  orent  mengié  et  la  nape  est  ostée, 
Si  fu  li  solax  haus  et  la  caure  levée  ; 
Et  li  jor  en  tel  point  que  Tierce  fust  sonée. 
Li  prevos  se  drecha,  qui  lor  gent  a  esmée; 
Bien  voit  que  la  bataille  n'ert  mie  refusée. 
Galien  apela,  non  mie  à  recelée, 
Le  chevalier  le  chisne  et  le  conte  de  Grée  : 
«  Seignor,  or  vos  dormes  desi  à  relevée  ; 


164         LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE  [4450-4478' 

31oult  avés  chcvalchié  à  ccste  matinée 
Et  celé  dame  est  molt  traveillie  et  penée. 
Il  n'a  mais  que  .m.  leues  desi  à  vo  jornée; 
Vos  girrésanqueniiit  en  la  moie  conlrée. 
3Ia  terre  et  ma  viande  vos  iert  abandonnée, 
V.  c.  vaches  vos  doins  à  iceste  vesprée, 
Et  bien  .un.  c.  lés  de  venison  salée 
Et  le  pain  et  le  vin  et  Tavaine  vanée.  )) 

—  Prevos,  dist  Galiens,  chi  a  bone  donée, 
Encor  vos  porra  estre  Tonor  gerredonée.  » 

—  Sire,  fait  li  traîtres,  tés  paroles  m'agrée; 
L'envoierai  avant,  que  tost  soit  atornée.  » 
Son  esquier  apele  coiement,  à  celée  : 

((  Or  tost,  dusc'à  Tagait  n'i  ait  règne  tirée; 
Si  commandés  chascuns  qu'il  ait  la  teste  armée 
Etfacent  .vu.  eschieles  de  bataille  ordeaée; 
Car  jo  ai  Tost  de  cha  soduite  et  encantée; 
Lor  os  iert  endormie  et  moult  asseûrée. 
Tantost  com  jo  orrai  lor  ensaigne  escriée, 
Al  chevalier  le  chisne  iert  m'espée  atemprée  : 
Ja  ne  l'en  garira  la  cope  coverclée, 
Qui  ja  hui  me  fu  plaine  de  bon  vin  présentée, 
Jo  ne  li  colp  la  teste  al  trenchant  de  Tespée.  » 

Or  l'en  gart  la  roïne  qui'st  el  ciel  coronée, 
Que  si  bele  jovenle  ne  soit  par  lui  finée  î 

Li  esquiers  s'enlorne,  qui  pas  n'est  arestés, 
Et  sist  sor  un  ronchi  qui  fu  gros  et  quarrés; 
De  plus  petit  cheval  troveroit-on  assés. 
Tôt  droit  est  repairiés,  si  com  il  fu  aies, 


[4479-4500]  ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON. 

Par  devanl  Covelence  tes  les  chemins  ferrés, 
Et  est  venus  as  contes,  si  les  a  escriés: 
«  Seignor,  oral  vengier,  se  faire  le  volés! 
Car  me  sires  vos  mande  que  mais  n'i  arreslés; 
Si  faites  .vu.  eschieles  et  bien  les  ordenés. 
En  chascune  ait  .11.  mil  de  chevaliers  armés 
Et  en  l'arriere-garde  mil  homes  meterés. 
Se  il  vos  est  mestiers  iluec  recouverés.  » 
Donques  n'i  ot  nul  d'ax  ne  soit  en  pies  levés  ; 
Qui  ot  bon  esquier  moult  tost  fu  apelés, 
Et  vestent  les  haubers  s'ont  les  elmes  fremés 
Et  ceignent  les  espées  as  senestres  costés. 
Se  damleDex  n'en  pense,  qui  en  crois  fa  penés, 
Li  chevaliers  le  chisne  est  trop  asseiïrés 
Et  il  et  Galiens  qui  dorment  lés  à  lés. 
Malsli  haus  rois  del  ciel  n'es  a  pas  oubliés; 
Ains  lor  querra  mesage  qui  bien  ierl  porpensés. 


XXXI I 

Un  miracle  les  sauve.  A  la  faveur  du  bruit  fait  par  un  cheval  échappé  du  camp 
des  traîtres,  le  chevalier  au  Cygne  et  Galien  s'échappent.  Asselin  est  pris 
et  pendu. 

OR  entendes  miracle,  se  oïr  le  volés. 
El  bois  l'emperéor  as  quivers  parjurés 
Fu  la  noise  moult  grant  et  li  hustins  levés. 
Li  esquier  i  ont  tos  lor  harnas  trossés 
Elles  meillor  ehevax  estrains  et  recen?lés. 


1G6       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE    [4501-4529; 

Tos  li  meudrcs  chcvax  lor  i  est  escapés  ; 

C'est  Ferrans  de  Nimaie,  qui  tant  est  aloses  ; 

N'avoit  si  bon  cheval  en  .xl.  régnés  ; 

Il  porta  ja  .xx.  leues  .11.  chevaliers  armés , 

Aine  n'a  la  plaine  lance  qu'il  ne  fust  galopes. 

Li  chevax  fu  moult  bons  et  moult  bien  abrievés; 

Les  règnes  sor  son  col  s'enfuit  moult  elTréés. 

Por  le  cheval  ataindre  est  uns  vassax  montés  ; 

De  blanc  hauberc  et  d'elme  fu  moult  bien  acesmés, 

S'ot  espée  moult  bone  à  son  senestre  lés  ; 

Mais  n'avoit  point  d'escu,  que  trop  fu  encombrés  ; 

De  la  lance  qu'il  porte  fu  li  fraisnes  planés, 

Plus  droit  sentie  cheval  que  carriax  empenés. 

Li  chevaus  vint  à  Tost,  s'est  as  autres  meslés, 

Et  henist  et  regete,  de  novel  fu  t'erés. 

.1.  cheval  lor  a  mort  et  .11.  muls  estalés, 

Et  li  os  s'estormist  et  en  coste  et  en  lés. 

Li  vassaus  qui  le  seut  ne  fu  mie  elïréés, 

Ains  se  feri  en  l'ost,  com  homaseiirés, 

Prist  Ferrant  de  Nimaie  par  les  règnes  dorés, 

Si  li  guenci  la  règne,  s'est  ariere  tornés  ; 

Li  chevax  où  il  sist  fu  las  et  malmenés, 

Del  destre  pié  s'ahurte,  si  est  embriconnés, 

Et  li  vassaus  caï,  qui  moult  fut  esgenés; 

La  canole  li  brise  et  si  est  espaullés; 

De  la  dolor  qu'il  ot  .iiii.  fois  s'est  pasmés. 

Cil  lor  dist  tex  noveles,  quant  il  fu  confessés, 

Dont  maint  bon  chevaliers  fu  de  la  mort  salves  ; 

Et  li  os  estormisi  et  en  coste  et  en  lés. 


[4530-45581        Eï  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  167 

Li  os  est  eslormie  et  la  noise  est  levée. 
Li  chevaliers  le  chisne  misl  la  main  à  l'espée, 
S'est  venus  à  celui  qui  gist  gole  baée, 
Prist  Ferrant  de  Nimaie  par  la  règne  dorée, 
Isnelement  monta  qu'il  n'i  fist  demorée. 
Dex  !  come  bon  aventure  là  li  fu  après lée  ! 
Por  le  cheval  fu  puis  sa  proëce  montrée 
Et  il  garis  de  mort  et  sa  guerre  affinée. 
Tel  bataille  en  soffri  le  jor,  ains  Tavesprée, 
Dont  maint  bons  chevaliers  ot  la  teste  colpée. 
Puis  esgarde  celui  qui  gist,  gole  baée, 
Bien  fait  samblance  d'ome  qui  l'arme  en  soit  alée  : 
Plain  bachin  de  froide  iauge  a-on  sor  lui  jetée  ; 
Gorages  li  revint,  s'a  la  noise  escotée. 
Al  premier  mot  qu'il  dist  confesse  a  demandée, 
Tant  qu'il  ait  ses  pechiés  et  sa  raison  conlée. 

Li  vaslès  qui  là  jut  revint  de  pasmoison  ; 
Tôt  al  premerain  mot  rova  confession  ; 
.1.  chapelains  i  vait  de  bone  entension; 
Ses  pechiés  regehist  coiement,  à  larron, 
Penitance  li  done  et  asolution. 
Puis  apela  le  prestre,  dist  lui  ceste  raison  : 
((  Sire,  où  est  Galiens,  li  fiex  al  duc  Milon  ? 
—  Amis,  veés  le  ci,  à  vo  désire  giron.  » 
Et  cil  li  respondi  :  «  A  Deu  benéichon  ! 
Sire,  car  vos  armés,  jenliex  liex  à  baron  ; 
Car  .VII.  contes  chevalcent  à  force  et  à  bandon. 
Qui  de  la  mort  del  Saisne  prenderont  venjoison. 
Bien  sont  d'une  compaiane  .xv.  mil  rompnianon. 


KiS        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [1559-4580] 

Asselins  li  prevos  maine  la  traïson. 
Chil  porcace  vo  mort  et  vo  dampnation.  » 
Dont  s'estormist  li  os  entor  et  environ. 
Là  fu  pris  li  prevos  et  si  .x.  compaignon  ; 
La  traïson  gehirent,  sans  fust  et  sans  baston. 
Les  mains  li  ont  loïes  esqiiiers  et  garchon. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  cuer  ot  de  lion, 
Les  fait  pendre  treslos  as  puis  de  Monfaiicon. 
Plus  tost  furent  armé  li  chevalier  baron 
Que  vos  véissiés  quit  la  moitié  d'un  salmon. 

Li  baron  sont  armé  aval  la  praerie  ; 
Cil  qui  a  .11.  chevax  ne  s'aseûre  mie, 
Ains  monta  el  meillor  et  où  il  mex  se  fie. 
Li  chevalier  le  chisne  fu  de  grant  seignorie  ; 
.Y.  eschieles  ont  fait,  el  non  sainte  Marie, 
Et  .III.  c.  chevaliers  laissa  avoc  sa  mie. 
Et  montèrent  el  pui,  s'ont  la  prée  guerpie. 
Là  peiissiés  véoir  maint  elme  de  Pavie 
Et  maint  cheval  corant  d'Espaigne  et  de  Surie, 
Et  maint  bon  vavassor  plain  de  chevalerie, 
Qui  plus  désirent  guerre  que  damoisiax  sa  mie. 
Et  li  félon  chevalcent,  qui  lor  mort  ont  plevie. 

Li  chevaliers  le  chisne  en  Tangarde  est  montés  ; 
Voit  ses  riches  batailles  des  chevaliers  armés 
Et  vait  de  Tune  à  l'autre,  com  chevaliers  membres. 
Ses  plus  riches  barons  a  bien  reconfortés  ! 
«  Ne  doit  estre  em  bataille  nus  avoirs  regardés, 
Mais  ochire  et  abatre  et  ocirre  en  tos  lés. 


[468T-4G16]         ET   DE   GODEFROID  DE  BOUILLON.  1H9 

Quant  l'estors  iert  venciis  et  li  cans  afinés, 

Li  gaains  sera  vostres,  se  prendre  le  volés.  » 

Et  cil  ont  respondii  :  «  Por  noient  em  parlés  ; 

Ni  a  celui  de  nos  ne  soit  entalentés 

D'ax  ocirre  et  confondre,  que  trop  sont  desréés.  » 

Li  chevaliers  le  cbisne  les  a  molt  merciés  ; 

Puis  vint  en  la  bataille  dont  il  estoit  tornés. 

Voient  de  Covelence  les  murs  et  les  fossés, 

Les  tors  et  les  clochiers  et  les  pomiax  dorés  ; 

V' oient  les  gonfanons  et  rengiés  et  serrés  ; 

N'avoit  mie  entr'ax  .11.  une  leue  d'assés. 

Quant  les  os  s'entrevirent,  moult  fu  grans  la  fiertés. 

Seignor,  ce  n'estoitmie  tornoiement  només, 
Mais  bataille  angoissose,  ja  gregnor  ne  verres. 
De  Tost  al  traïtors  est  .1.  vassax  tornés  ; 
Nés  fu  de  Covelence  et  tos  ses  parentés. 
Li  prevos  fu  ses  oncles  et  ses  amis  privés  ; 
Chevalier  en  ot  fait;  quant  il  fu  adobés, 
Par  le  congié  as  contes  en  est  avant  aies  ; 
De  blanc  hauberc  et  d'elme  fu  moult  bien  conréés. 
Sa  bone  espée  ot  chainte  à  son  senestre  lés; 
Li  chevax  où  il  sist  fu  ferrans-pomelés. 
Et  de  fraisne  sa  lance,  dont  li  fers  fu  quarrés  : 
.1.  gonfanons  i  pent,  qui  fu  à  or  listés  ; 
Il  ist  de  l'ambleiire,  s'est  es  galos  entrés  ; 
Tant  des  nos  aprocha  qu'il  les  a  escriés, 
Et  dist  en  son  latin:  «  Baron,  or  m'entendes. 
Et  tant  me  donés  trêves  que  mes  dis  soit  fines, 
Et  mes  mesages  dis,  respondus  et  contés.  » 


170       LA  CHANSON  DU  CHEVALTER  AU  CYGNE     [4Glfi-4C45] 

Li  chevaliers  le  chisne  fu  de  bon  escient 
El  a  dit  al  mesage  :  «  Ne  vous  dotés  noient, 
-Mais  soies  asseûr,  venés  à  nostre  gent  ; 
Si  contés  vo  mesaige  trestot  à  vo  talent.  » 
Por  Galien  envoie  tost  et  isnelement  ; 
Si  orra  le  mesaige  que  cil  dira  briement. 
Et  il  i  est  venus,  com  vassaus  de  jovent  ; 
Bien  li  siéent  ses  armes  et  tôt  si  garnement. 
Li  mesaigiers  s'afiche  sor  les  estriers  d'argent  : 
«  Or  m'entendes,  fait-il,  maint  et  communalmenl. 
Si  dirai  mon  mesaige,  ne  l'celerai  noient. 
Chi  chevalcent  .vu.  conte,  plain  sont  de  maltalenl, 
Qui  de  la  mort  al  Saisne  prenderont  vengement  ; 
Car  il  estoil  lor  sires,  et  si  sont  si  parent. 
La  bataille  en  aurés  par  le  mien  escient. 
Le  chevalier  au  chisne  deffi  premièrement 
Et  Galien  après  et  vos  tos  ensement.  » 
Et  li  vaslès  respont  :  ((De  Jhesus  lor  delTent 
Qu'envers  Temperéor  ne  melïacent  noient.  » 
—  Sire,  distli mesage,  chi  falent  vo  covent. 
Despuis  qu'il  vos  défilent,  n'i  a  nul  covenent. 
Mais  où  est  li  prevos  où  Covelence  apent? 
Lui  et  ses  compagnons  ne  voi-jo  ci  noient.  » 
Galions  respondi,  li  vassax  de  jovent  : 
«  No  traïson  queroit  et  nostre  encombrement; 
Se  véir  le  volés,  vés-le  là  où  il  pent, 
Lui  et  ses  compaignons  où  baloient  al  vent. 
DamleDex  les  confonde  à  qui  li  mons  apent, 
Aine  ne  lor  fu  tolus  bliaus  ne  vestemens  ; 
Encor  valent  lur  drap  plus  de  .c.  marsd'arjeni  : 


[i04G-iG:4]         ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  171 

Ce  poés-vos  savoir  s'il  vos  vient  à  talent 
Et  ariere  porter  et  doner  à  vo  gent.  » 
Quant  li  messages  Tôt,  à  poi  de  dol  ne  fenl  ; 
La  veiie  li  torble  et  li  cuers  li  desment  ; 
Pasmés  caï  à  terre  molt  angoissosement. 
Chil  dira  tel  novele,  s'il  revient  à  sa  jent, 
N'i  aura  si  hardi  qui  ne  s'en  espoent. 

Li  vassaus  qui  là  jut  revint  de  pasmoisons, 
Puis  se  leva  en  pies  et  dolens  et  embrons, 
Par  son  senestre  estrief  est  montés  es  arcbons. 
Li  cbevax  où  il  sist  fu  terrans  et  gascons; 
Moult  fu  bien  afrenés,  et  isniax  et  roons. 
Onques  meudres  cbevax  ne  senti  espérons, 
Fors  Ferrans  de  Nimaie  dont  conté  vos  avons. 
De  l'escu  de  son  col  fu  dorés  li  lions. 
Tos  iriés  s'en  repaire  as  traïtors  félons; 
Et  quand  il  fu  venus  s'es  apela  par  nons  : 
«  Seignor,  noveles  sai  où  nos  perdu  avons! 
Ja  est  mors  le  prevos  qui  'stoit  de  grans  renons; 
Li  chevaliers  al  chisne  est  plus  fiers  que  lion>; 
Pendu  l'a  à  un  chaisne  et  ses  .x.  compaignons; 
Aine  ne  lor  fu  tolus  bliaus  ne  siglatons, 
Ne  riches  dras  de  soie,  ne  bermins  peliçons; 
Quant  il  sont  mort  por  nos,  baron,  car  les  venjons! 
Chevalchons  à  bataille  et  si  bien  le  faisons 
Qu'en  la  court  de  Nimaie  en  soit  dis  li  respons; 
Et  se  le  roi  em  poise,  .11.  ferdins  n'en  donons: 
Et  se  nos  à  bataille  desconfir  les  poons, 
Après  totes  nos  mors  en  iert  faite  cancbons.  » 


LA   CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [5075-4097] 


XXXIII 

Segart  de  Monbrin  attaque  le  chevalier  au  Cygne.  Grand  combat. 
Segart  est  tué. 

DE  la  mort  al  prevost  sonl  li  conte  dolant 
Et  des  .X.  compaignons  qui  moult  furent  vaillant. 
Cil  savoient  la  terre  et  deriere  et  devant. 
Espaulars  de  Gormaise,  qui  le  cuer  ot  vaillant, 
Apela  le  mesaige  à  loi  dliome  sachant. 
«  Deffiastes  les-vos?  »  —  Oil,  tôt  maintenant. 
Li  chevaliers  le  chisne  seoit  desus  Ferrant: 
Mais  il  ne  l'rendroit  mie,  par  le  mien  esciant, 
Por  le  meillor  trésor  de  Coloigne  la  grant; 
Ains  dit  qu'il  en  ferra  maint  chevalier  vaillant. 
Jo  ne  vi  onques  home  de  si  j-iche  samblant, 
Et  si  vos  puis  bien  dire,  par  le  mien  esciant. 
Que  li  sons  vasselages,  a  passé  le  Rollant. 
Je  ne  quit  sos  ciel  home  qui  osast  faire  tant. 
Mon  oncle  eûst  pendu  et  moi  s'eûst vivant!  » 
Dist  Hernos  de  St  Pierre  :  «  Laissiés  vostre  samblant; 
Li  plus  sages  de  vos  a  parole  d'enfant  ! 
Che  est  .i.  hom  faés  et  de  grant  esciant; 
Et  se  vous  en  creiés  mon  cuer  et  mon  samblant, 
Nos  arions  s'amor,  ains  soleil  esconsant. 
Car  li  mandons  acorde,  ce  serait  avenant; 
Si  serons  en  nos  terres  riche  prince  manant,  w 
Dist  Seoars  de  Monbrin  :  «  Oies  de  recréant  ! 


[4G98-4726J    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  I7:< 

Jo  ne  lairoie  raie,  por  nul  home  vivant, 

Se  jo  liui  ne  le  lier  sor  Telme  de  mon  branl. 

Ja  de  confession  ne  puisse  avoir  garant; 

Car  del  colp  premerain  drois  est  que  jo  me  vanl.  n 

'"    Quant  Segars  de  Monbrin  fu  des  autres  issus, 

En  sa  compaigne  avait  plus  de  .11.  mil  escus; 

N'i  avait  chevalier  ne  fust  d'armes  connus. 

Il  les  a  apelés  et  joules  et  chanus. 

«  Seignor,  je  vos  ai  tos  à  homes  recheùs. 

Et  de  fiés  et  de  terres  vos  ai  tos  ravestus. 

Moult  doi  bien  de  vos  estre  amés  et  cher  tenus. 

Por  ma  honte  vengier  vos  ai  tos  esmeûs  ; 

Li  Saisnes  ert  mes  oncles,  mes  amis  et  mes  drus; 

Or  en  iert  la  bataille  et  as  fers  et  as  fus. 

Quant  ce  venra  al  joindre  des  bons  espiés  molus. 

Se  de  lors  chevaliers  en  véés  nul  queûs, 

Lues  li  trenchiés  la  les:e,  nen  ait  autre  salus; 

Kl  soit  nus  à  merchi  regardés,  ne  veiis.  » 

Et  cil  respondirent  :  «  Tos  les  verres  caûs; 

Car  grans  est  no  bataille  et  ruiste  no  vertus.  » 

Moult  a  bien  11  traîtres  sa  gent  enlalenlée 
Al  ferir  par  aïr  et  de  lance  et  d'espée  ; 
Il  n'i  a  chevalier  n'ait  bien  la  teste  armée 
Et  blanc  hauberc  vestu  et  puis  chainte  Tespée, 
Et  l'escu  à  son  col  et  la  lance  levée. 
Puis  issirentd'un  val,  s'ont  l'angarde  montée  ; 
Hui  mais  chevalcheront  sans  nule  demorée. 
Si  près  sont  les  batailles  Tune  de  l'autre  alée 
N'avoitmis  entr'ax  .11.  plus  d'une  arbaleslée. 


174        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU  CYGNE     [n27-4  755] 

Li  chevaliers  le  cliisne  a  lor  gent  aesmée. 
Puis  apela  sa  gent,  bien  Ta  reconfortée. 
«Seignor,  vés  la  bataille,  près  la  nos  ont  moslrée, 
Or  pensés  del  bien  faire,  franche  gent  honerée, 
Jo  i  ferrai  premiers  par  bone  destinée, 
Si  que  Fverra  m'amie  que  j'o  ai  amenée. 
Or  doit  chacuns membrer  de  la  soie  contrée; 
Qui  or  a  bêle  amie!  n'i  doit  estre  obliée, 
Ains  soit  en  la  bataille  durement  escriée, 
Si  que  bone  novele  en  soit  à  lui  portée.  » 

Iluec  ot  tel  parole  as  barons  devisée 
Qui  à  lor  anemis  fu  molt  cher  comperée. 

Li  chevaliers  le  chisne  fu  bon  vassax  eslis. 
Et  hardis  de  corage,  prox  et  amanevis; 
Richement  fu  armés,  bien  en  puet  estre  fis; 
Car  ses  haubers  fu  blans  et  ses  elmes  burnis. 
De  Tespée  qu'il  porte  fu  li  brans  bien  forbis, 
Et  li  pons  et  li  heus  fu  de  fin  or  massis, 
Et  la  renge  d'entor  fu  faite  d'un  samis. 
L'espée  fut  moult  bone,  si  com  dist  li  escris , 
Chevaliers  qui  la  port  ne  puet  estre  bonis. 
En  bataille  vencus,  n'enerbés,  ne  malmis. 
Et  si  ot  à  son  col  .i.  fort  escu  voltis; 
La  guige  fu  d'un  paile  coloré  à  vernis, 
S'ot  hanste  fort  et  roide,  dont  li  fers  fu  massis, 
Et  gonfanon  pendant  de  .11.  cendax  partis. 
Li  vassaux  ne  fu  mie  en  grant  biauté  faillis, 
Ains  fu  grans  et  corsus  et  bien  amanevis. 
Or  se  gart  de  ses  armes  qui  de  lui  est  haïs  ! 


[4756-4784]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON. 

Li  premiers  qu'il  ferra  iert  moult  mal  escarnis; 
Car  garis  n'en  seroit  por  l'onor  de  Paris. 

Del  chevalier  le  cliisne  vos  ai  dit  la  fachon 
Et  devisé  les  armes  al  nobile  baron. 
D'autre  part  fu  Segars,  qui  cuer  ot  de  félon; 
Armés  fu  li  traîtres,  à  guise  de  baron, 
D'auberc  et  de  vert  elme  et  d'escu  à  lion. 
Li  chevaliers  le  chisne  brocha  à  esperon, 
Et  Segars  d'autre  part  lait  corre  l'arragon. 
Ausi  vienent  bruiant  que  doi  alerion  : 
Grans  cox  se  vont  doner  sans  nul  espargnison  ; 
Desos  les  bocles  d'or  sont  perchié  li  blason. 
Segars  brise  sa  lance,  qu'en  volent  li  tronchon  ; 
Li  chevaliers  le  chisne  l'empaint  de  tel  randon 
Qu'il  li  percha  l'escu  et  l'auberc  fremillon. 
Parmi  le  cors  li  mist  le  vermel  gonfanon, 
Et  lui  et  le  cheval  sovina  el  sablon. 
Puis  escria  :  «  Nimaie  de  par  le  roi  Oton  !  » 
Puis  escrie  à  ses  homes  :  «  Or  i  ferés,  baron  ; 
Car  tôt  i  seront  mort  li  traïtor  félon!  » 

Quant  Segars  de  Monbrin  fu  à  terre  versés. 
De  la  dolor  qu'il  ot  est  .un.  fois  pasmés; 
Cil  qui  si  le  feri  fu  vassax  adurés  : 
Del  cors  li  traist  la  lance  dont  li  fers  fu  quarrés, 
Ses  escus  fu  perchiés  et  ses  haubers  faussés; 
Al  sachier  de  la  lance  est  li  cors  déviés; 
L'arme  s'en  est  alée  avec  les  parjurés, 
Car  vers  lor  droit  seignor  ont  fait  desloialtés. 
Or  commenche  bataille,  s'entendre  la  volés, 


176  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE  [4785-4813] 

Ja  n'i  aura  estor  qui  n'i  soil  devises; 
Jamais  de  tant  de  aen[  si  fiere  n'en  orrés. 


O' 


3Ioull  fu  grans  la  dolance  as  .11.  os  assambler, 
Qui  le  jor  fust  el  cauip  se  l'volsist  esgardcr, 
Por  ce  qu'il  ne  dotast  de  mort  ou  d"afoler, 
Tant  maint  bon  clievalier  i  véist-on  navrer 
Et  ferir  et  abatre  et  plaier  et  navrer. 
.1.  vaslet  i  avoit  qui  moult  fist  à  loer  : 
Si  fu  nés  à  Buillon,  lîex  à  .1.  riche  per, 
Hom  la  vielle  duchoise,  si  Tôt  fait  adober, 
Noviax  chevaliers  fu,  s'estoit  à  marier  : 
Le  cors  de  cil  vassal,  vos  doi-je  bien  nomer, 
Et  ot  cà  non  dans  Pons;  fiex  estoit  Guincmer; 
Si  n'avoit  nul  plus  prou  dusc"  à  la  roge  mer: 
Prevos  estoit  d'Ardane,  si  l'avoit  à  garder. 
Del  chevalier  le  chisne  ne  se  volt  aine  sevrer; 
Ains  fu  en  la  bataille,  por  son  cors  esprover. 
Son  cheval  laisse  corre,  tant  com  il  pot  aler, 
Etvait  ferir  un  Saisne  devant  à  rencontrer, 
Aine  haubers  ne  blason  son  cors  ne  pot  tenser  ; 
Et  lui  et  le  cheval  fist  el  camp  soviner; 
Puis  escria  «  Buillon  !  »  por  s'ensaigne  aloser. 
Li  chevaliers  le  chisne  n'ol  soing  de  bohorder; 
A  sa  vois  qu'il  ot  clere  commencha  à  crier  : 
((  Or  i  ferés,  baron,  n'aies  soing  d'arester.  » 
Dont  hurta  en  l'estor,  si  commenche  à  capler. 

Là  commenche  bataille,  ne  vos  quier  à  celer, 
Dont  mainte  belle  dame  convint  puis  à  plorer 
Et  maint  orfe  pucele  targier  à  marier. 


[4814-4842]  ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  \ 

La  bataille  fa  grans  et  richement  férue 
Et  Segars  de  Monbrin  gist  mort  sus  Terbe  drue. 
Li  chevalier  al  chisne  li  a  l'arme  lolue; 
Après  feri  Gaudin  qui  tenait  Pioche-Agûe 
Cil  fu  bons  chevaliers,  s'ot  la  barbe  chanue 
A  gués  de  Morèstin  avait  terre  tenue, 
.1.  castel  orgeillox  sor  l'ége  de  Corsue. 
Por  oc  avoit  li  Saisnes  sa  grant  broigne  vestue, 
Mais  li  fers  al  baron  Ta  faussée  et  rompue, 
Si  que  del  sanc  vermel  est  la  hanste  empolue, 
Que  mort  l'atrebuchié  al  travers  dune  rue. 
Li  chevaliers  al  chisne  regarde  vers  sa  drue. 
Qui  fu  al  chief  d'un  renc  d'un  siglaton  vestue, 
Sor  une  mule  ambiant  espaignole  et  quernue. 
Ele  voit  son  ami,  tosli  sans  li  remue  : 
«  Sire  propisses  Dex,  qui  fesis  Ciel  et  nue, 
Garissiés  hui  celui  qui  m'onor  m'a  rendue!  » 

Li  oroisons  lîna  delà  franche  moillier; 
Por  tel  baron  le  fist  qui  li  ot  grant  mcstier; 
Car  grant  paine  sofïrià  s'onor  desraisnier; 
Et  l'estors  recommenche  as  brans  forbis  d'achier. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  moult  fist  à  proisier, 
A  s'ensaigne  livrée  à  .i.  son  esquier, 
Puis  mist  la  main  al  brant  dont  li  pons  fu  d'ormier 
Venus  est  à  Testor  por  ces  adamager 
Qui  embuischié  estoientporlui  à  detrenchier. 
Si  a  féru  .i.  Saisne  de  l'espée  d'achier, 
Que  l'elme  li  fendi  el  plus  maistre  quartier. 
La  coiffe  de  l'auberc  ne  pot  mie  trencliier; 

12 


178        LA  CHANSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [4843-187  1] 

Mais  li  cox  al  baron  fist  le  lest  cmbaiTicr 
Et  la  toie  desrompre  et  le  chervel  widier; 
Ne  l'eûsl  mie  mex  tué  à  un  levier. 
A  cel  ester  morurent  tel  v.  c.  chevalier, 
Dont  onques  nul  ne  vit  en  atre,  n'en  mostier. 
Mais  cil  de  Covelenche,  serjant  et  esquier, 
Et  li  riche  borjois  et  li  bons  almosnier, 
Après  la  grant  bataille  i  firent  un  carnier. 
Tos  les  mors  i  ont  fait  verser  et  trebuchier, 
.Puis  i  ont  fait  .i.  comble  à  caus  et  à  mortier. 
Puis  i  firent  après  une  crois  estachier  : 
Encor  la  voit-on  bien  el  chemin  droiturier. 

La  bataille  fu  grans  et  li  ester  félon  ; 
Li  chevaliers  le  chisne  en  apela  Ponchon. 
Avec  celui  arestent  si  .iiii.  compaignon  : 
C'est  Elinans  de  Mes  et  Joiffrois  de  Mascon, 
Et  Tierris  de  Lovain  et  de  Monchi  Dreon  ; 
Pais  escrient  «  Nimaie  de  par  le  roi  Oton  !  » 
A  l'ensaigne  escrier  vinrent  .v.  c.  baron, 
Et  ocient  ces  Saisnes,  à  force  et  à  bandon  ; 
Des  traitors  parjurés  font  grant  ocision, 
Que  li  cheval  se  baignent  de  si  que  al  feslon. 
De  Teschiele  Segart,  où  ot  maint  mal  félon, 
N'en  escaperent  mais  que  .xxx.  compaignon, 
Et  cil  sont  si  bailli,  com  dire  vos  doit-on, 
Li  plus  sains  a  colpé  le  nés  ou  le  menton,. 
Ou  le  poing,  ou  le  brach,  le  pié  et  le  talon. 
Il  ne  s'enfuient  mie  por  peiir  de  prison  : 
Ains  volent  à  la  mort  avoir  confession. 


[4872-4900]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  17t) 

Seignor,  ce  fii  en  mai,  la  première  semaine,- 
Que  li  pré  sont  flori  et  on  les  erbes  faine, 
Le  chevalier  le  chisne  avint  moult  bêle  estraine; 
De  la  bataille  a  prise  l'eschiele  premeraine. 
Sa  moilliers  Beatris  ne  fu  mie  vilaine, 
Ains  vint  à  lui  ambiant  par  mileu  d'une  raime. 
Et  fu  assés  plus  bêle  que  fée  ne  seraine. 
(c  Sire,  que  faites  vos?  est  vo  chars  tote  saine?  » 

—  Oïl,  madolce  dame,  mais  moult  avons  gi-ant  peine. »' 

—  Sire  ne  t'esmaier,  honor  auras  cbertaine; 
Chil  Sires  l'aidera  qui  fist  la  Quarentaine. 

Ja  flst-il  le  pardon  Marie  Madalaine 

Et  si  salva  Jonas  el  ventre  à  la  balaine  ; 

Por  vos  conmencherai  Torison  Karlemainc 

Qu'il  disoit  em  bataille^  quant  on  lachoit  s'ensaigno; 

Puis  ne  dotoit-il  home  en  bataille  prochaine; 

Saint  Selvestres  la  fist  en  celé  Quarantaine 

Que  Jhesus  jeiina  quant  il  sist  à  la  chaine; 

Et  puis  en  converti  si  la  roïne  Elaine 

La  mère  Costentin  dont  l'ame  devint  saine. 

S'a  Buillon  vos  tenoie  en  ma  cambre  demaine, 

Miex  Tameroie  qu'estre  roïne,  ne  duchaine.  » 

Li  chevaliers  le  chisne  descendi  de  Ferrant, 
Le  destrier  de  Nimaie,  que  il  paramoit  tant^ 
Trestot  environ  luises  chevalier  vaillant, 
Isnelement  deslace  son  vert  elme  luisant, 
Et  sa  coiffe  abaissa  sor  s'espauUe  gisant, 
Par  la  dolchor  del  vent  qui  le  vait  refroidant. 
Beatris  descendi  jus  del  mulet  ambiant, 


JSO   LA  CHAKSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE  [  i 90 1-4921)] 

Son  cors  ot  bien  taillé  et  si  fu  de  bel  grani, 

Ja  de  plus  belc  darne  nus  joglerres  ne  chant. 

Li  chevaliers  le  chisne  la  vait  moult  regardant; 

De  ses  .11.  bras  l'acole  do] cernent  maintenant, 

Plus  dolcement  la  baise  que  mère  son  effant. 

Es  lor  vos  Galien,  à  esperon  brochant, 

Et  sa  riche  bataille  vint  après  lui  poignant, 

Le  chevalier  le  chisne  apela  en  oiant. 

«  Comment  vos  est,biax  sire,  dites  moi  vo  samblanl.  » 

Et  il  li  respondi  :  «  Moult  i  somes  perdant  ; 

De  tote  no  bataille  n'ai  plus  de  remanant. 

Li  lor  sont  si  bailli,  par  le  mien  esciant, 

Ne  s'en  sont  escapé  ne  mais  .xxx.  fuiant. 

N'es  fera  hui  mais  liés  nus  joglerres  qui  chant.  » 

Galiens  fu  armé,  s'ot  Tensaignelachie; 
Après  lui  vint  poignant  la  bataille  rengie. 
Li  chevaliers  le  chisne  ot  pensée  aatie, 
Car  il  avoit  sa  mie  acolée  et  baisie. 
Assés  li  venist  miex  c'adonc  Teiist  laissie  ! 
Galien  apela  de  parole  envoisie  : 

«  Sire,  ceste  bataille  m'est  avec  vos  jugie  ; 
Por  noslre  cors  garder  irai  en  Taramie 
Mes  gens  remanront  ci  que  moltest  affeblie. 
Lors  monta  sor  Ferrant  s'apela  sa  maisnie. 
«  Seignor,  reposés-vos  en  ceste  praerie  ; 
Conduirai  Galien  et  sagrant  chcvalchie 
Desore  en  celé  angarde  en  la  voie  enherniie  ; 
Des  mors  et  des  navrés  est  la  voie  jonchie 
Ils  ont  en  som  Tangarde  mainte  ensaigne  lacie.  » 


[4930-4957]         ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  181 

Or  aproche  bataille  dotée  et  resoignie 

Dont  mainte  bêle  dame  fu  dolente  et  irie, 

Et  mainte  orfe  pucele  de  marier  targie. 

Dès  or  fu  Galiens  en  la  garde  montés, 

Tos  garnis  de  bataille  et  moult  bien  conréés. 

Li  chevaliers  le  chisne  les  en  a  apelés: 

«  Seignor,  franc  chevalier,  ne  vos  desconfortés: 

Li  Saisne  ont  plus  grant  gent  que  nos  n'avons  assés; 

Mais  Dex  nos  secorra  par  les  soies  bontés  ; 

Car  li  drois  en  est  noslre,  de  verte  le  savés. 

Cil  qui  son  droit  deffent  doit  estre  asseiirés; 

En  Deu  ai  ma  créance,  se  vos  les  requières, 

Qu'el  desus  en  venrés,  ja  mar  le  doterés. 

Gardés  c'onor  i  ait  nostre  drois  avoés, 

Li  niésTemperéor,  qui  nos  a  amenés; 

Qui  vis  si  laira  prendre,  jamais  n'ert  honorés, 

Ne  por  lui  ne  sera  ors  ne  argens  doués  : 

Et  se  nus  des  lor  chiet,  à  mort  lues  le  mêlés 

Et  esroment  li  soit  li  chiés  del  bu  sevrés  ; 

Et  se  Dex  nos  en  jeté,  que  li  camp  soit  fines, 

Et  que  li  camps  soit  nostre,  ja  mar  en  doterés, 

Tos  li  gaains  vos  soit  partis  et  devises; 

Ja  n'en  ruis  retenir  .11.  deners  menées  !  » 

Cil  li  ont  respondu  :  «  Ja  mar  en  parlerés  ; 

Ne  vos  en  fauroit  .1.  por  estre  des  membres. 

Et  cil  qui  s'enfura  soit  recréans  clamés.  » 

Li  chevaliers  le  chisne  les  en  a  merchiés. 

Alsi  fist  Galiens,  li  vassax  adurés. 


182        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE     [i958-4978] 


XXXIV 


E«paulars  de  Gormaise  recommence  le  combat.  Il  tue  Galieu  ;  ses  chevaliers 
se  précipiteut  sur  les  Saisnes  pour  le  venger. 


OR  VOS  reconterai  des  glotons  parjurés; 
Chil  Sires  les  confonde  qui  en  crois  fu  penés! 
Espaullars  de  Gormaise,  li  traîtres  provés, 
A  .IL  mil  chevaliers  est  des  autres  sevrés; 
Il  n'i  a  cexd'aus  tos  ne  soit  entalentés 
Del  bien  faire  en  Testor,  puis  qu'il  sera  mon  lés. 
Là  peûssies  véoir  tans  fors  escus  listés 
Et  mainte  grosse  lianste,  dont  li  fers  fu  quarrés. 

Or  approche  bataille,  s'entendre  la  volés, 
Jamais  de  tant  de  gent  si  fiere  n'en  orrés. 

Or  chevalche  Espaullars  à  la  chère  grifaigne, 
Et  fu  moult  bien  armés  d'auberc  et  d'entresaigne, 
Et  d'escu  et  de  lance  et  d"elme  de  Sardaigne; 
S'otune  espée  chainte,  qui  fu  faite  en  Bretaigne; 
Li  fevres  qui  la  fist  en  la  terre  sobraigne 
Ot  à  non  Dionés,  l'escriture  l'ensaigne. 
XXX.  fois  l'esmera  por  ce  qu'il  ne  refraigne, 
Et  tempra  xxx.ii.,  que  nus  hom  qui  la  chaigne 
En  soit  plus  conquerans  et  qui  en  guerre  maigne. 
Malarars.  j.  marchans,  qui  fu  nés  en  Bretaigne, 
La  vendi  .c.  mars  d'or  et  par  droite  bargaigne, 


[4970-5007]         ET  DE   GODEFROID  DE  BOUILLON.  183 

Et  .XX.  pailes  de  pris  et  .i.  cheval  d'Espaigne. 
Gesar  li  emperere  l'ot  maint  jor  en  demaine; 
Engieterre  conquist,  Anjou  et  Alemaigne, 
El  France  et  Normendie  et  Borgoigne  et  Quitaigne, 
Et  Puille  et  Bogerie,  Saisone  et  Moriaigne. 
Or  en  est  cil  saisis  qui  nului  nen  adaigne  ; 
Por  sa  grant  crualté  en  sanc  sovent  la  baigne. 
Et  issirent  d'un  val  s'entrent  en  une  plaigne 
Et  voient  Galien  et  sa  riche  compaigne, 
Qu'il  avoil  amené  de  la  cort  d'Alemaigne. 
Espaullars  de  Gormaise  a  escrié  s'ensaigne  ; 
Et  Galiens  la  seue,  qui  hardemens  engraigne. 
Li  chevaliers  le  chisne  li  proie  qu'il  destraigne 
Les  barons  deseschieles,  que  nus  d'ax  ne  s'i  faigne 
Et  voisent  tôt  serré  contre  la  gent  gritïaigne. 
Plus  de  .0.  graisle  sonnent  conlreval  la  campaignc. 
]\e  remanra  hui  mais  que  aucuns  ne  s'en  plaigne; 
Gomme  qu'il  en  aviegne  de  perte  ou  de  gaaigne. 

Puis  que  cil  des  eschieles  se  sont  entr'encontré, 
Espaullars  de  Gormaise  a  son  cheval  hurté  ; 
De  ses  armes  estoit  richement  achesmé; 
Devant  cex  des  eschieles  a  premiers  randoné 
Et  Galiens  laist  corre,  ne  Ta  pas  refusé. 
Une  bende  ot  de  fer  en  son  escu  listé  ; 
La  feri  Espaullars,  ne  Ta  mie  troé  ; 
Li  fers  glacha  à  mont,  en  l'oil  Ta  assené, 
Droit  parmi  la  chervele  li  a  outre  passé. 
Puisl'empaint  par  vertu,  si  l'a  mort  cravcnté. 
Quant  le  vit  Espaullars,  grani  joie  en  a  mené: 


184        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER   AU   CYGNE    [5008-503GJ 

Puis  escrie  sa  gent  :  «  Soies  asseûré; 

De  cestui  avons  pais  ;  mar  iert  Imi  mais  doté 

L'autre  gent  que  il  a  avoc  lui  amené. 

L'emperere  ert  ses  oncles;  n'ot  mie  cuer  séné, 

Quant  celui  li  bailla  que  il  set  que  moult  hé. 

Comment  qu'il  en  aviegne,  il  l'a  cher  acaté.  » 

Li  chevaliers  le  chisne  al  corage  aduré 

A  entendu  le  cri;  moult  a  son  cuer  iré; 

Puis  broche  le  cheval,  s'a  Tescu  acolé; 

Vait  ferir  Espaullart,  le  quivert  parjuré. 

Par  desore  la  bocle  l'escu  li  a  troé. 

Diables  le  gari  qu'en  char  ne  l'a  navré, 

Et  lui  et  le  cheval  a  el  camp  soviné. 

Dont  brochent  d'ambes  pars,  n'i  ot  plus  demoré. 

Li  chevaliers  le  chisne  a  son  vis  retorné; 

Et  vint  à  Galien,  nen  a  mie  oublié  ; 

Grant  dol  en  ot  al  cuer,  quant  ne  l'voit  relevé; 

il  a  mis  pié  à  terre  et  puis  l'a  apelé  : 

«  Sire,  car  remontés,  por  sainte  cari  té  ! 

Ja  se  sont  tôt  vostre  home  as  traïtor  mcslé.  » 

Cil  ne  pot  dire  mot,  qui  gisoit  ens  el  pré. 

Li  chevaliers  al  chisne  a  moult  grant  dol  mené  ; 

Par  grant  amistié  l'a  et  plaint  et  regreté  : 

«  He!  Galiens,  biax  sire,  commal  vos  ai  gardé! 

Frans  chevaliers  cortois,  et  plains  de  grand  bonté, 

Cil  Sire  qui  por  nos  ot  le  son  cors  pené 

Ait  merchi  de  vostre  arme,  par  la  soie  bonté! 

Puis  Ta  de  son  escu  moli  bien  acoveté, 
Et  monta  el  cheval  c'a  estrief  n'en  sot  gré. 


[5O37-50GG]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  -fSo 

Li  chevaliers  le  chisne  remonta  sor  Ferrant, 
Le  clieval  dé  Ximaie,  que  il  parama  tant, 
Et  vient  en  la  bataille,  moult  tost  esperonant, 
Et  vait  ferir  .i.  Saisne  sor  son  escu  devant  ; 
Qnques  pararmeiire  ne  pot  avoir  garant; 
Tôt  droit  parmi  le  pis  li  mit  le  fer  trenchant  ; 
Del  cheval  Tabat  mort;  puis  si  a  trait  le  brant, 
Et  vait  ferir  .i.  autre  sor  son  elme  luisant. 
Aine  coilïe  ne  aubers  ne  li  furent  garant. 
Puis  escrie  «  Monjoie!  Baron,  poigniés  avant, 
Vengiés  votre  seignor,  le  hardi  combatant, 
Galien  le  cortois,  qui  nos  paramoit  tant  ! 
Jamais  ne  le  verres  sain  ne  sauf,  ne  vivant  I  » 
Quant  cil  l'on  entendu,  moult  furent  dolosant; 
Là  peiissiés  oïr  une  dolor  si  grant, 
Sor  les  chevax  se  pasment  plus  de  .c.  maintenant, 
Li  chevaliers  le  chisne  les  vait  réconfortant; 
«  Seignor,  fail-il  à  els,  entendes  mon  samblant; 
Li  cris,  ne  li  plorers  ne  vos  volt  mie  .i.  gant; 
Se  vos  onques  Tamastes,  or  soit  aparissant, 
Qui  or  ne  vait  ferir  ne  le  pris  mie  .i.  gant.  » 
A  cel  mot  laissent  corre  Bavier  et  Alemant  ; 
Ens  esSaisnes  se  fièrent,  n'es  vont  mie  espargnant. 
A  ceste  pointe  furent  li  traïtor  perdant 
Tel  .iiii  .c.  en  quiéent,  par  le  mien  esciant. 
Qui  jamais  ne  verront  ne  feme  ne  enfant. 
Li  Saisne  s'esmaierent,  si  s'en  tornent  fuiant  ; 
Plus  d'une  arbalestée  les  enmaine  Ferrant. 
Espaullars  de  Gormaise  ot  recovré  sa  jant  ; 
Quant  il  fu  remontés,  ne  vait  mie  atendant, 


ISG        LA  CHANSON    DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [5007-5091 

Ains  a  traite  l'espée  al  ponl  cror  reluisant; 
Qui  il  conseut  à  colp,  il  n'a  de  mort  garant. 
Hui  mais  orrés  canchon  s'il  est  qui  la  vos  chant. 

Puis  que  li  Saisne  virent  lor  seignor  à  cheval, 
Tost  revienent  arrière,  tôt  le  pendant  d'un  val. 
Espaullars  de  Gormaise  tint  l'espée  poignal, 
Et  vait  ferir  Gontastre,  .t.  chevalier  loial; 
Aine  elmes  ne  ventails  ne  li  fist  retenal  ; 
Trestot  l'a  porfendu  enfresi  qu'el  coral. 
Cil  cox  fist  esmaier  maint  chevalier  loial 
Et  Saisne  s'eslaissierent,  li  traiter  mortal. 
Li  chevaliers  le  chisne,  al  cuer  emperial, 
A  saisi  il  méismes  s'ensaigne  de  cendal, 
Que  Galiens  portoit  en  hataille  campai; 
Vait  ferir  Espaullart,  le  quivert  desloial. 
L'escu  li  a  perchie  par  desos  le  hoclal. 
Droit  par  mileu  del  pis  li  mist  le  fer  roial, 
Et  l'ensaigne  de  paile  et  la  hanste  poignal; 
Del  cheval  l'abat  mort,  puis  escrie  roial 
L'ensaigne  Galien,  lor  seignor  nalural. 
Là  peiissies  véoir  .i.  mortel  batestal. 

Puis  c'Alemant  oirent  l'ensaigne  lor  seignor, 
Galien  qui  fu  niés  le  bon  emperéor, 
Là  véissiés  poins  tordre  et  mener  grant  dolor. 
Hel  Dex,  tant  jentiex  hom  plora  por  lui  le  jor. 
Li  chevaliers  le  chisne  lor  a  dit  par  amor  ; 
'(  Venés  ferir  sor  cex  qui  ont  mort  vo  seignor!  >> 
Pui>  vait  ferir  .1.  Saisne  en  l'escu  de  color; 


[5095-5123]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  187 

Parmi  l'escii  li  mist,  Tensaigne  painte  à  flor; 
Del  cheval  l'abat  mort;  puis  si  a  fait  son  tor. 
Etescria  s'ensaigne  :  «  Ferés  franc  poignéor, 
Car  tuit  i  seront  mort  li  malvais  traïtor!  » 
Dont  s'eslaissent  sor  els  Alemant  parfieror. 
Qui  donc  véist  les  Saisnes  morir  à  grant  dolor, 
Adont  tornent  en  fuies  li  grant  et  li  menor. 

Or  s'enfuient  li  Saisne,  qui  damleDex  maldiet 
Li  plus  hardis  d'ax  tos  a  péor  de  sa  vie; 
Ne  torneront  hui  mais,  se  il  n'ont  autre  aïe; 
Lor  seignor  laissent  mort  enmi  le  praerie, 
Cil  les  sevent  al  dos,  qui  n'es  espargnent  mie. 
Maint  pié  et  mainte  teste  i  ont  le  jor  trenchie; 
Des  mors  et  des  navrés  est  la  terre  jonchie, 
Tant  cheval  véissiés  de  Gascogne  et  de  Frise, 
Fuir  totestraier,  dont  la  sele  est  widie, 
Li  chevaliers  le  chisne  fit  une  grant  voisdie; 
Ne  volt  mais  encalchier  sa  genl  en  apercie 
Car  s'il  mais  les  sevist  il  eûst  fait  folie. 
Car  Enors  de  la  Perre  à  la  chère  hardie 
Est  ja  issus  del  bos  à  sa  grant  compaignie 
Et  Josserans  li  fel  o  s'eschiele  bastie. 
.II.  mile  chevaliers  ot  chascuns  en  baillie. 
Quant  les  fuians  encontrent,  n'i  a  nul  qui  en  rie; 
Del  chevalier  le  chisne  li  content  Taramie, 
Qui  lor  seignor  a  mort  par  sa  chevalerie. 
Quant  li  Saisne  l'oïrent,  chascuns  en  brait  et  crie. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  Dex  soit  en  aïe, 
Relorna  en  Tangarde  o  ses  homes  qu'il  gie; 


188       LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [5124-5152] 

Espaullar  a  trové.  qui  moult  oi  félonie  ; 

Isnelement  descent,  trait  l'espée  forbie; 

Bien  sot  qu'ele  estoit  bone  et  de  grant  seignorie. 

Il  la  dona  Ponclion  qui  puis  l'ot  em  baillie. 

Galien  a  trové  sorTerbe  qui  verdie, 

Li  chevaliers  le  cliisne  qui  Jhesus  benéie, 

De  son  escul'avoit  coverl:  par  cortoisie. 

Sor  .1.  cheval  le  lievent  entre  lui  et  Elie, 

Doi  chevalier  le  lienent,  qui  ne  peut,  ne  ne  plie;' 

Tant  chevalcenl  ensamble  que  lor  gentont  choisie; 

Galien  descendirent  qui  la  force  est  falie; 
De  sanc  et  de  suor  avoit  la  bouche  emplie. 
Beatrisla  corloise,  qui  tant  fu  eschevie, 
Ses  mains  bat  et  detort  et  si  plore  et  lermie, 
Oïr  puet-on  la  noise  de  prèb  d'une  traitie. 
Li  chevaliers  le  chisne  les  destraint  et  caslie: 
«  Seignor,  laissiés  vo  plor,  car  ne  valt  une  alie; 
Si  pensés  del  bien  faire  contre  la  gent  haïe; 
Car  n'i  a  nul  d'ax  tos  qui  no  mort  n"ait  pie  vie.  » 

Seignor,  oi'  escotés  que  la  canchon  devise  : 
Li  chevaliers  le  chisne  tote  l'ost  asserise, 
Qu'il  n'i  ot  plor,  ne  cri  mené  en  nule  gise. 
De  bien  faire  les  proie  et  semont  et  atise; 
Et  il  ontrespondu  :  «  Jà  n"i  aura  faintise; 
Miex  volons  tôt  morir  que  faire  coardise.  » 
Li  chevaliers  le  chisne  a  une  ensaigne  prise, 
Huon  apele  o  soi,  qui  lenoit  Roche-Bise; 
L'ensaigne  quil  tenoit  li  a  en  sa  main  mise  ; 
De  l'une  des  eschieles  li  a  fait  commandise; 


■.Jl53-618r         ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  189 

Puis  apela  Guion,  qui  justice  Falise, 

.1.  chastel  orgeillox  sor  l'iaue  de  Tamise  ; 

L'autre  li  a  livrée  en  l'onor  S'.  Denise. 

Onques  n'i  et  bataille  que  moult  bien  n'ait  assise. 

Josserans  li  traîtres  a  l'amgarde  porprise, 

Et  Enors  de  la  Perre  qui  en  amers  se  lie  : 

N'en  a  .11.  si  félons  dus  qu'el  règne  de  Frise, 

.11.  mile  chevaliers  ot  chascuns  en  justise; 

N'i  a  cil  qui  ne  soit  bien  armés  à  sa  guise  ; 

Et  jurent  damleDeu  et  le  cors  S'.  Morisse, 

Li  pires,  ne  li  meudres  n'i  aura  garandise. 

Hui  mais  orrés  bataille  s'il  est  qui  la  vos  die  ; 
Onques  par  nis  .1.  home  ne  fu  si  bone  oïe. 

Enors  et  Josserans  ont  l'angarde  montée, 
N'avoit  .11.  plus  félons  dusqu'à  la  merbetée. 
Moult  par  ont  grant  compaigne  avoc  els  amenée, 
.1111.  mil  chevalier;  moult  sont  de  grant  posnée. 
11  n'i  avoit  celui  n'eûst  la  teste  armée, 
Et  l'escu  à  son  col  et  la  lanche  planée, 
Et  chaint  son  brant  d'achier  et  la  broigne  endossée. 
Là  peûssies  véoir  tante  ensaigne  fremée  ; 
Des  escus  et  des  armes  luist  tote  la  contrée. 
Li  chevaliers  le  chisne  ot  sa  gent  acesmée  : 
Huges  conduist  Peschiele  qui  hardement  agrée; 
Et  Josserans  lait  corre,  s'a  s'ensaigne  escriée  ; 
Et  Huges  son  cheval  la  règne  abandonnée, 
Vait  ferir  Josserant  sor  la  large  roée  ; 
Desos  la  bocle  d'or  li  a  frai  te  e:  Iroée 
Et  la  broinne  del  dos  desrote  et  dessaffrée  ; 


190        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [5182-5204] 

Parmi  le  cors  li  mist  l'ensaigne  à  or  listée, 

Del  cheval  l'abat  mort;  puis  a  traite  Tespée. 

Quant  si  home  le  voient,  n'i  ot  jeu,  ne  risée, 

Et  brochent  cFambes  pars,  sans  nule  deraoréc; 

Là  peûssiés  véoir  tante  broigne  faussée. 

Et  maint  pié  et  maint  poing,  mainte  teste  colpée, 

Et  maint  riche  cheval  dont  la  sele  est  tornée, 

Dont  li  seignor  sont  mort  et  gisent  en  la  prée. 

A  Enor  fu  molt  tost  la  novele  contée 

Que  Josserans  est  mort,  Tarme  s'en  est  alée. 

Quant  Enors  l'entendi  la  color  a  muée, 

.1111.  fois  se  pasma  en  la  sele  dorée. 

Là  ot  por  Josseran  mainte  lerme  plorée. 

Et  Enor  ot  sa  gent  moult  bien  entalentée. 

Et  escria  s'ensaigne  et  vint  à  la  meslée, 

Et  vait  férir  Hugon  qui  l'ensaigne  a  portée. 

Le  pis  li  a  trenchié,  le  cuer  et  la  corée; 

Puis  Fempaint  par  vertu  ;  cil  caït  en  la  prée. 

Puis  vait  ferir  .i.  autre  del  trenchant  deTespée; 

Mort  l'abat  del  destrier  envers  en  mi  la  prée, 

Onques  puis  celé  eschiele  ne  pot  avoir  durée; 

Tote  fu  desconfite,  morte  et  desbaretée. 

Qui  fuir  ne  s  en  pot,  moult  ot  maie  vesprée. 


[5205-Ô220]         ET   DE   GODEFIIOID   HE   BOUILLON. 


XXXV 


Combats  contre  Enor   de  la  Pierre,  Mirabel,   Fouchars   et  Garuitr. 
Béatrix  tombe  entre  leurs  mains. 


QUANT  sont  mis  à  la  fuite  li  home  Galien, 
Et  Guis  qui  tint  Falise  ne  s'alarge  de  rien  ; 
\ins  broclie  le  cheval,  va  ferir  Marsien, 
Del  cheval  Tabat  mort,  dont  cria  Si  Aignien  : 
Et  tôt  cil  de  s'eschiele  le  refirent  moult  bien. 
Es-Yos  par  la  bataille  apoignant  Lucien 
Et  Enor  de  la  Perre  etMasselin  le  Chien  : 
N'a  plus  foi  en  nul  d'ax  qu'il  a  en  .i.  païen. 
Les  chevaus  laissent  corre,  chascuns  abat  le  sien. 
Et  Guis  cries'ensaigne,  vait  ferir  Abien, 
.1.  félon  traïtor  chenu  et  anchien  ; 
De  l'escu  li  trencha  les  ais  et  le  mairien  ; 
Parmi  le  cuer  li  mist  le  fer  galacien , 
Del  cheval  l'abat  mort,  voiant  Espérien, 
Et  Guis  relaisse  corre,  vait  ferir  Urien, 
.1.  novel  chevalier;  fiex  fu  Eufemien. 
.1.  frère  avoit  o  lui,  c'on  claime  Clarien, 
Et  Guis  le  vait  ferir  sor  l'escu  bellissen  ; 
Ne  li  valut  l'hauberc  le  montant  d'un  sarmen  ; 
Ne  l'eùst  mie  miex  tué  à  i  mairien. 
Adont  s'escria  Guis  :  «  Or  i  ferés,  li  mien, 
En  Tonor  damleDeu,  le  roi  cclestien  !  » 


192         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE  [5227-5256] 

Seignor,  or  escotés  canchon  de  grant  barnage, 
Enors  crie  s'cnsaigne  et  broche  son  aufage; 
Et  fiert  .1.  chevalier  sor  relme  de  cartage; 
Mort  l'avoit  abatu  très  en  mi  le  praage. 
Si  home  laissent  corre,  n'i  font  long  arestage; 
Des  homes  Galien  i  font  moll  graut  damage; 
A  cel  poindre  en  caïrent  plus  de  .c.  en  Terbage. 
Guis,  ne  si  compaignon  ne  fesissent  estagê, 
Quant  lor  saut  .i.  eschiele,  qui  a  bon  guionagc, 
Li  chevalier  le  chisne  a  Taduré  corage. 
Et  vait  ferir  Enor  en  la  florie  (arge. 
Onques  li  blans  haubers  ne  li  fist  retenage; 
Aulresi  li  deront  com  ce  fust  une  sarge, 
Parmi  le  cors  li  met  Tanste  et  Tensaigne  large; 
Puis  Tempaint  par  vertu  et  cil  prent  trebucage. 
Dont  escrie  Monjoie  par  molt  grant  vasselage  : 
«Ferés,  franc  chevalier,  si  vengiés  vo  lionlage, 
De  cex  qui  nos  ont  mort  nosire  droit  seignorage!  » 
Quant  cil  oent  parler  de  Galien  le  sage, 
Lor  chevax  laissent  corre,  plus  n'i  ot  demoi-age. 
Là  pciissies  oïr  tel  noise  et  tel  criage, 
Li  traïlor  i  muèrent  à  dolor  et  à  rage. 
Josserans  et  Enors  sont  mort  par  lor  otrage; 
Tel  dol  maine  chascuns,  à  poi  que  il  n'esrage. 
En  fuies  sont  lorné  parmi  .i.  val  ombrage. 
EtMirabiax  chevalche  o  son  riche  barnage, 
EtFoucharsli  traîtres  le  seut,  qu'il  ne  se  large, 
Et  Garniers  avoit  \k  trespassé  le  boscage; 
.II.  mil.  chevaliers  ot  chascuns  en  guionage, 
Et  sont  molt  bien  armé,  sus  bons  chevax  d'arage. 


[S257-5284]         ET  DE  GODEPROID  DE  BOUILLON.  -193 

S'or  n'en  pense  Jhesus  et  la  saintisme  ymage, 
Del  chevalier  le  chisne  nos  i  feront  damage, 
La  testai  laissera,  se  il  poent,  en  gage. 
Beatris  li  tolront,  qu'il  prist  en  mariage; 
Ja,  jo  quit,  ne  tenra  Buillon  en  iretage. 

Mirabiax  de  Tabor  et  Fouchars  de  Riviers 
Orent  en  lor  compaigne  .un.  mil  chevaliers, 
Et  Garniers  les  sevoit,  qui  venoit  par  deriers  ; 
Cil  en  avoit  .ir.  mil,  armés  sor  les  destriers; 
Chascuns  estoit  traîtres  et  fels  et  reneiers 
L'ariere  garde  fait  des  quivers  aversiers, 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  tant  fut  prox  et  fiers, 
N'en  avoit  mie  o  lui  entretot  .m.  milliers, 
Et  .v.c.  en  avoit  avoc  les  esquiers. 
Chil  gardoient  lor  dame  et  mules  et  somiers. 
Li  Saisne  gisent  mort  par  ces  amples  sentiers; 
Ausi  fait  Galiens,  qui  tant  fu  bons  guerriers; 
VII.  mil  contre  .m.  c.  n'est  pas  camps  droituriers. 
A  cel  estor  en  iert  moult  grans  li  emcombriers. 
S'or  n'en  pense  Jhesus,  li  pères  droituriers, 
Li  chevaliers  le  chisne  aura  tex  destorbiers 
Ja  ne  verra  Buillon,  nen  en  iert  iretiers. 

Mirabiax  et  Fouchars  chevalcent  fièrement; 
Et  Garniers  vient  après,  le  pas  moult  bêlement. 
En  sa  compaigne  avoit  maint  dan  sel  de  jovent 
Et  lor  arrière  garde  les  seut  moult  fièrement. 
N'estoitmie  en  sus  d'ax  .11.  trailies  d'arpent. 
Li  chevaliers  le  chisne  et  sa  gens  les  entent, 

43 


i94       LÀ  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE     [5285-5314] 

De  tos  sens  les  voit  sordre,  mouU  par  i  ol  grant  jent. 

Jhesu  Crist  réclama  de  cuer  escordement, 

Dont  plora  de  ses  iex  moult  angoissosement; 

Dont  broche  et  esperone,  Tescu  en  canlel  tant, 

Et  fiert  .1.  chevalier  sor  Tescu  à  argent  : 

Droit  par  raileu  del  cuer  le  bon  espié  li  rent, 

Del  cheval  l'abat  mort  à  la  terre  sanglant, 

Et  sa  gent  vient  poignant  après  lui  fièrement. 

Li  Saisne  lor  revienent  maint  et  communalmenl, 

Car  moult  orent  grant  force,  si  n'es  dotent  noienl. 

De  lances  et  d'espées  i  fièrent  durement; 

Plus  de  .c.  en  ont  mort  à  cel  envaiement  ; 

Del  camp  les  ont  fors  mis  par  lor  efforcement. 

Li  chevaliers  le  chisne  guencist  premièrement, 

DamleDeu  en  jura  et  le  cors  S'  Climent, 

Que  s'uns  seus  s'en  fuit  mais,  il  le  fera  dolent. 

Quant  il  Forent  oï  parler  si  cointeraent, 

Aine  n'en  i  ot  .i.  sol  qui  ne  s'en  espoent. 

As  Saisnes  sont  guenchi  adont  iriement. 

Li  chevaliers  le  chisne  esperone  forment 

Et  vait  ferir  Fouchart,  qui  li  cors  Deu  cravent  ! 

L'escu  li  a  perchié  et  Tauberc  li  desment, 

Par  selonc  le  costé  le  bon  espié  li  rent. 

Diable  Font  gari,  quant  en  char  ne  le  prent  ; 

Ou  il  volsist  ou  non,  del  cheval  le  descenl. 

Chil  resali  en  pies  moult  efïrééemcnt. 

Li  chevaliers  le  chisne  li  revient  fièrement, 

Isnelement  s'abaisse,  parle  nasel  le  preiil, 

A  .iiii.  chevaliers  fu  livrés  voiremenl  ; 

Onques  ne  pot  avoir  .f.  sol  secorement. 


[5315-5343]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  lOb 

Li  chevaliers  au  chisne  n'ot  nul  reposement  ; 

Il  escria  s'ensaigne  moult  efïorciemcnt. 

Puis  se  fièrent  es  Saisnes,  n'es  espargnent  noionl; 

Maint  en  i  ont  ocis  abandonéenient  ; 

En  fuies  sont  torné,  dam  le  Dex  les  cravent! 

Aine  de  si  à  Garnier  n'i  ot  arestement. 

Quant  il  les  voit  fuir,  moult  ot  le  cuer  dolent. 

Il  escria  s'ensaigne  à  sa  vois  clerement, 

Et  broche  son  cheval,  qui  ne  cort  mie  lent. 

Et  fiert  .1.  soldoier  qui  fu  nés  à  Clarvent, 

Que  Tescu  li  percha  et  Tauberc  li  desment; 

Tant  com  hanste  li  dure  del  cheval  le  descent, 

Et  tôt  cil  de  s'eschiele  refirent  ensemenl. 

Là  peûssiés  véoir  .i.  si  fort  caplement 

Et  tel  plor  et  tel  cri  et  tel  dolosement; 

Et  l'uns  crie  son  frère  et  Taulre  son  parent, 

Plus  de  mi)  chevaliers  i  furent  mort  sanglent, 

Qui  aine  n'orent  confesse,  ne  benéissement. 

Li  chevaliers  le  chisne  abaisse  durement; 

De  tote  sa  maisnie  ne  sont  remés  que  cent, 

Qui  tôt  ne  soient  mort  à  dol  et  à  tormenl. 

Quant  il  virent  la  force,  grans  péors  les  enprenl  ; 

En  fuies  sont  torné,  corechox  et  dolent. 

Li  chevaliers  le  chisne  irestorne  moult  sovenl, 

Plus  de  .X.  en  a  mort  par  son  cors  solement; 

Mais  or  li  ait  cil  qui  fist  le  firmament, 

Que  poi  puet  faire  .i.  home  encontre  tant  de  gonl. 

Or  chevacent  li  Saisne,  qui  Dex  doinst  encombrier  ! 
Mirabiax  de  Tabor  chevalche  el  chief  premier 


190        LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE     [534i-537  3] 

Et  escrie  ses  homes  :  «  Ferés,  franc  chevalier, 
Mar  en  i  lairés  .i.,  serjanl,  ne  esquier. 
Li  chevaliers  le  chisne  trestorne  le  destrier  ; 
Vait  ferir  3Iirabel  sor  Tescu  de  quartier  ; 
Outre  li  mist  le  fer  et  l'anste  de  pomier  ; 
La  broigne  fu  tant  fors  ne  la  pot  empirier; 
Tôt  estordi  l'abat  sor  le  col  del  destrier. 
Anchois  qu'il  s'en  peùst  arrière  repairier, 
Ot  Saisnes  entor  lui  assez  plus  d'un  millier. 
Sor  Tescu  le  ferirent  là  .un.  chevalier  : 
Et  .111.  sor  son  hauberc,  qui  l'quident  trebuchier. 
Chil  s'afiche  es  estriers,  qui  le  corage  ot  fier; 
Aine  ne  1'  porent  movoir  ne  plus  que  .i.  mostier; 
Puis  a  traite  l'espée,  qui  moult  fist  à  proisier. 
Le  premier  a  féru,  ne  l'volt  mie  espargner, 
Que  l'elme  li  colpa  à  tôt  le  hanepier. 
Le  sanc  et  la  chervele  li  fist  as  pies  raier. 
Puis  referi  .t.  autre  de  l'espée  d'achier; 
Trestot  Ta  porfendu  enfresi  qu'el  braier. 
Qui  véist  le  baron  les  Saisnes  martirier, 
Por  noient  ramentust  RoUant,  ne  Olivier. 
Ausi  com  li  aloe  fuit  devant  l'esprevier, 
Fuient  cil  devant  lui;  ne  l'osent  aprochier. 
Tel  voie  fait  li  bers  al  brant  forbi  d'achier, 
Que  moult  bien  .i.  grans  car  s'i  peiist  carier. 
11  s'est  d'ax  départis,  qui  que  s'en  doie  irier, 
Et  vint  droit  à  sa  gent  où  il  n'a  qu'esmaier. 
Quant  il  Forent  choisi  sain  et  sauf  et  entier, 
Ne  l'fesist-on  si  lié  por  l'or  de  Montpeslier. 
Et  Mirabiax  estoit  montés  desus  Templier, 


[5374-5402]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  {'.)! 

.1.  moult  riche  cheval  et  corsu  et  plenier; 
Puis  est  venus  as  Saisnes,  n'i  volt  plus  detriier, 
Et  escrie  ses  homes  par  le  cors  S^  Richier  : 
«  Mar  en  lairés  aler  le  gloton  paltonier, 
Qui  mon  oncle  m'a  mort,  que  tant  avoie  chier!  » 
Chil  laissent  corre  après,  ne  volent  detriier. 
Làpeûssiés  véoir  maint  cheval  estraier, 
Et  tant  vassal  à  terre  ocirre  et  detrenchier  ; 
Ja  d'autre  raenchon  n'i  lairont  ostagier. 
Lors  furent  si  espars  c'en  n'en  pot  nul  baillier  ; 
Dusc'à  l'arriére  garde  ne  finent  de  cachier. 
Iluec  quident  avoir  Alemant  recovrier; 
Mais  que  feront  .iii.c.  encontre  tant  millier? 
S'cr  n'en  pense  cil  Sires,  qui  tôt  a  à  jugier, 
Li  chevaliers  le  chisne  a  perdu  sa  moillier. 

Li  chevaliers  le  chisne  est  à  sa  gent  venus; 
V.  c.  chevaliers  furent  as  bians  haubers  vestus, 
De  .VII.  mil  que  il  ot  avoc  lui  esmeiis; 
Tôt  sont  li  autre  mort,  ne  l'en  est  remés  plus. 
Li  chevaliers  le  chisne  a  apelé  ses  drus  : 
«L  Seignor,  secorés  moi,  por  Deu  qui  maint  là  sus! 
Se  jo  pert  ci  ma  feme,  dont  sui  mors  et  confus.  » 
A  icest  mot  s'eslaissent  es  Saisnes  mescreiis  ; 
A  lot  le  premier  poindre  en  ont  .c.  abatus. 
Là  ot  maint  hauberc  frait  et  percliiés  tans  escus; 
Et  tans  elmes  froissiés,  tans  clavains  descosus, 
Li  Saisne  s'esmaierent,  si  se  Iraistrent  en  sus; 
Dusqu'en  Tarière  garde,  là  les  ont  embalus. 
Chil  laissent  corre  à  els  les  bons  chevax  crenus; 


l'J8        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [5i03-64  3l] 

Adonl  fu  li  cslors  moult  ruistemenl  férus, 

E  Dex  1  tant  cox  i  ot  don  es  et  recheiis  ! 

Garniers  et  Mirabiax  s'escrient  à  vertus  : 

«  Ferés,  franc  chevalier,  mar  en  ira  jus  nus  : 

Ocliiés  lot  à  fait  et  joules  et  chenus!  » 

Li  Saisne  s'esbaudissent,  lor  efforsest  qucûs; 

A  cel  poindre  qu'il  firent  en  ont  .c.  abatus. 

Là  peiissiés  oïr  et  tex  cris  et  tex  bus; 

S'or  n'en  pense  cil  Sires,  qui  el  ciel  fait  vertus, 

Perdue  iert  Beatris;  ja  n'en  aura  refus  : 

Mais  cil  en  pensera  qui  maint  el  ciel  lassus. 

Quant  li  Saisne  orgeillox,  qui  li  cors  Deu  maldie, 
Orent  Tarière  garde  rompue  et  départie, 
Li  chevaliers  le  chisne  vint  poignant  à  s'amie. 
Et  escria  s'ensaigne,  sa  compaigne  ralie; 
Encor  ot  .iii.c.  homes  de  moult  grant  seignorie, 
Armés  sor  les  chevax  d'Espaigne  ou  de  Rossie  ; 
Mais  moult  ont  poi  d'efTors  contre  la  gent  haïe; 
Car  Mirabiax  chevalce  à  sa  grant  ost  banie, 
Et  Garniers  li  traîtres  qui  les  chaele  et  gie. 
Cist  doi  conte  orgeillox  sont  plain  de  félonie; 
.VII.  mile  chevaliers  ont  en  lor  compaignie. 
Mirabiax  de  Tabor  lor  commanda  et  prie  : 
«  Seignor^  or  del  bien  faire,  ne  vos  atargiés  mie  !  » 
Puis  brochent  les  chevax  aval  la  praerle; 
Al  chevalier  le  chisne  ont  fait  une  envaïe 
El  li  bers  vint  encontre  l'ensaigne  desploïe. 
Et  vait  ferir  .i.  Saisne  sor  la  large  florie, 
Par  desore  la  bocle  li  a  frai  te  et  croissie; 


[5432-54G1J         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  199 

El  cors  li  met  la  lanche  cl  rensaigne  polie, 

Del  cheval  l'abat  mort;  l'arme  s'en  est  partie. 

Puis  mist  le  main  al  brant,  qui  luist  et  reflambie, 

Et  fiert  j.  soldoier  sor  felme  de  Pavie, 

Trestot  Ta  porfendu  enfresi  qu'en  Toïe, 

Puis  se  fiert  en  la  presse,  comme  beste  esragie  ; 

Qui  il  ataint  à  colp  il  n'a  meslier  de  mire. 

Par  là  où  il  s'en  vait  li  rens  en  aclarie  ; 

Et  si  home  refierent  qui  n'es  espargnent  mie  ; 

Des  homes  Mirabel  est  la  place  jonchie; 
Quant  dans  Garniers  lor  saut  et  sa  chevalerie. 

.im.  mil  sont  et  plus;  moult  ol  grant  compaignie. 
Del  bon  cheval  corant  a  la  règne  lasqiiie, 
Et  fiert  .1.  soldoier  qui  fu  nés  d'Ionie. 
Le  fer  li  mist  el  cors  et  la  hanste  fraisnie. 
Puis  escrie  s'ensaigne  :  «  Ferés,  bone  maisnic! 
Li  chevaliers  le  chisne  n'emportera  la  vie.  » 
Li  Saisne  laissent  corre  tôt  à  une  bondie; 
Cil  de  Buillon  s'esmaient  que  lor  force  est  [allé. 
Li  chevaliers  le  chisne  en  plora  et  lermie; 
Ou  il  le  voille  ou  non,  sa  feme  i  a  gerpie. 
Mirabiax  laisse  corre,  par  le  frain  l'a  saisie  ; 
Ne  fust  mie  si  liés  por  tôt  l'or  de  Hongrie  ; 
Et  Garniers  les  encalce  dusc'à  Roche- Burnie. 
llueques  a  trovo  tote  l'esquierie; 
Ghil  gardent  les  somiers  et  les  muls  de  Surie; 
Li  Saisne  i  gaaignerent  moult  plus  que  jo  ne  die. 
Onques  puis  n'es  cachèrent  ne  leue,  ne  demie. 
Garniers  et  sa  compaigne  est  ariere  vertie, 
A  Mirabel  assamblent  qui  Beatris  en  guie. 


200       LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE     [5462-5487 

Ele  detort  ses  mains,  forment  se  plaint  et  crie, 

Regrete  son  seignor  et  sa  grant  corloisie  : 

((  Ahi!  tant  mar  i  fustes,  frans  hom  de  sainte  vie, 

Com  petit  ai  eii  de  vos  la  druerie  !  » 

DamleDé  reclama  le  fil  sainte  Marie; 

Puis  dist  une  orison  à  haute  vois  série  : 

Par  ces  .11.  nons  Tapele  EJoï  et  Elye  : 

«  Sire,  qui  suscitas  S'  Ladre  en  Betanie, 

Qui  lote  avoit  la  char  coverte  et  sepelie, 

(Tant  avoit  jut  en  terre,  moult  près  estoit  porrie) 

Et  Daniel  l'enfant  qui,  par  grant  desverie, 

Fu  getés  as  lions  en  la  fosse  enhermie  ; 

.VII.  jors  fu  avoc  els,  ce  dist  la  prophesie; 

Sains  et  saufs  en  issi,  c'ainc  n'i  ot  char  blaismie; 

Puis  fu  sainte  Susane  par  son  grant  sens  garie, 

Qui  li  faus  jugéor  voiront  tolir  la  vie, 

Por  tant  que  ne  voloit  soffrir  lor  legerie. 

Sains  Daniax,  li  enfes,  i  fit  moult  grant  voisdie; 

La  dame  délivra  qu'à  tort  orent  saisie. 

Ainsi  com  ce  fu  voirs,  Pater  Azonaïe, 

Si  me  salves  celui  qui  j'ai  m'amor  plevie, 

Et  garissiés  mon  cors  que  n'i  soie  honie  !  » 

MirabiaK  et  Garniers  li  tornent  à  folie; 

Tôt  ce  que  va  disant  ne  prisent  une  alie, 

Mais  ja  ains  ne  verra  li  ore  de  Compile, 

Li  plus  hardis  d'ax  tos  volroit  estre  à  Pavie. 


[5488-5509]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  201 


XXXVI 

Une  hirondelle  vient  se  poser  sur  le  casque  du  chevalier  au  Cygne.  Elle  lui 
promet  le  secours  de  Dieu.  Il  est  vainqueur,  Retour  chez  l'empereur  Othon. 
Obsèques  de  Galien. 

OR  s'en  vait  Mirabiax,  s'enmaine  la  dansele, 
Et  ele  crie  et  plore  et  se  claime  mesele  ; 
Moult  demaine  grant  dol,  sa  main  à  sa  maissele. 
Li  chevaliers  le  chisne,  et  sa  gent  qu  il  chaele, 
Se  furent  arresté  ens  el  val  de  praele 
S'esgardent  Mirabel  et  sa  maisnie  isnele, 
Qui  s'en  vont  chevalchant,  s'emmainent  la  pucele. 
Li  chevaliers  le  chisne  et  sa  maismie  bêle 
Regretent  sa  moillier,  por  poi  chascuns  ne  derve. 
«  Ahi  !  tant  mar  i  fustes,  amie  dolce  et  bêle  !  » 
Et  tant  fort  li  destraint  li  cuers  sos  la  mamele, 
Que  d'angoisse  se  pasme  sor  l'archon  de  la  sele. 
Si  s'afiche  es  estriers  qu'il  ne  chiet,  ne  ne  verse. 

Atant  es  vos  venu  une  blanche  arondele; 
El  pomel  de  son  elme  ot  une  parressele  ; 
Là  s'asist  li  aronde,  de  ses  eles  ventele; 
Oiant  trestos,  li  dist  une  vraie  novelle: 
«  Ses  tu,  va,  que  te  mande  la  veraie  pucele. 
Qui  roïne  est  des  angles,  et  des  rois  damoisele  ? 
Que  tu  retornes  tost;  va  secorre  fancele. 
Ghil  te  verra  aidier  qui  tos  li  mons  apele.  » 
Quant  l'entent  li  vassax,  tos  li  cuers  li  sautele  ; 


2Q2       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [5510-55^8' 

Ne  fusl  mie  si  liés  por  lot  l'or  de  Suiele. 

Il  saisi  .1.  espié,  dont  trenclie  la  lemele; 

Li  chisnes  l'amena  o  lui  dans  la  nacele, 

Tôt  contreval  le  Ring  desi  en  la  gravele  : 

Ne  l'donast  por  tôt  For  qui'sl  à  Ais-la-Chapele. 

En  Tansle  ol  une  ensaigne,  qui  luist  et  eslincele: 

Sa  bataille  restraint  contreval  la  praele. 

A  tant  es  vos  poignant  3Iilon  de  la  Tornele, 

Et  Ponchon  de  Buillon  et  Yvon  de  Suiele. 

Onques  n'iot  parlé  de  son,  ne  de  viele. 

Li  chevaliers  le  chisne  lor  dist  tele  novele 

Dont  mainte  grosse  lance  vola  puis  en  astele. 

Li  chevaliers  le  chisne  ot  sa  gent  acesmée 
El  distmex  velt  avoir  Tarme  del  cors  sevrée, 
Qu'ensi  en  laist  mener  Bealris  s'esposée. 
Puis  lait  core  Ferrant,  la  règne  abandonée, 
Et  si  home  le  seveut,  chascuns  lance  levée. 
Aine  dusc'as  traïtors  n'i  ot  fait  arestée. 
Li  chevaliers  le  chisne  a  sa  gent  escriée, 
Et  vait  ferir  .i.  Saisnesor  sa  targe  llorée; 
Par  desore  la  bogie  li  a  fraite  et  troée; 
El  cors  li  mist  le  fer  de  la  lanclie  planée; 
Tant  com  hanste  li  dure  l'abat  mort  en  la  prée; 
Et  si  home  i  refierent,  sans  nule  demorée. 
Là  ol  maint  colp  féru  et  de  lanche  et  d'espée. 
Li  chevaliers  le  chisne  n'i  eûst  ja  durée, 
Se  Dex  ne  li  aidast  et  sa  vertu  nomée. 

Seignor,  or  escotés  miracle  enluminée, 
Que  Dex  fist  por  celui  qui  Beatris  agrée. 


[5539-55G81        ET  DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  20: 

Enlie  les  Iraïtors  avale  une  nuée  ; 

De  celé  nue  issoit  une  neulle  enarsée, 

Qui  si  a  les  félons  laveiie  Iroblée 

Que  il  ne  se  conurent ,  si  fu  None  passée, 

Ains  ocist  li  .i.  Tautre  de  la  genl  forsenée. 

Là  recliurent  li  père  des  fiex  mainte  coléc. 

Et  li  fil  de  loi"  père  ;  c'est  vérités  provée. 

Li  chevaliers  le  chisne  a  sa  gent  apelée  : 

«  Gardés  ne  vos  dotés,  france  gent  honerée; 

Che  fait  Jhesus  por  nos,  en  qui  j'ai  ma  pensée  !  » 

Quant  si  home  Toïrent,  grant  joie  en  ont  menée. 

Onques  n'en  i  ot  nul  sa  forche  n'ait  doblée  : 

Des  traïtors  parjures  ifu  gransla  meslée, 

Et  no  gent  laissent  corre  à  els  de  randonée. 

Là  peûssiés  oïr  tel  noise  et  tel  criée, 

Mainte  teste  et  maint  poing  i  ot  le  jor  colpée. 

Beatris  fut  rescosse  à  icele  assamblée. 

Li  chevaliers  le  chisne  Ta  Ponchon  commandée 

Sor  les  iex  de  son  chief,  que  moult  bien  soit  gardée. 

Puis  laist  corre  Ferrant  s'a  s'ensaigne  escriée; 

Vait  ferir  Mirabeï  sor  la  targe  roée  : 

Desos  la  bocle  d'or  li  a  fraite  et  troée. 

La  broigne  fu  tant  fort  ne  fu  pas  entamée, 

Tôt  estendu  l'abat  par  dejoste  une  arée; 

Nient  plus  que  s'il  fust  mors  n'a  parole  donée, 

Pris  fu  et  retenus  à  sa  maie  eiirée. 

Garniers  torna  en  fuies,  qui  Tensaigne  a  portée, 

Et  li  Saisne  après  lui  tote  une  randonée. 

Chil  lessevent  al  dos,  qui  li  ferirs  agrée. 

Là  lor  convint  soffrir  une  maie  jornée  ; 


204       LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [55G9-5596] 

Tote  lor  gent  i  fu  morte  et  desbaretée. 
Li  chevaliers  le  chisne  et  sa  gent  honerée 
En  ont  .G.  retenus  de  la  gregnor  posnée. 

Dès  or  s'enfuit  Garniers  corechox  et  pensis, 
Et  si  home  après  lui,  dolent  et  entrepris. 
Li  chevaliers  le  chisne  fu  moult  prox  et  hardis; 
Fièrement  les  encalche,  o  lui  .c.  fervestis. 
S'auques  durast  li  jors,  ja  n'en  alast  .i.  vis  ; 
Mais  la  nuis  les  aproche  et  li  jors  est  finis. 
Li  chevaliers  le  chisne  est  arrier  revertis 
Et  si  home  avoc  lui,  qui  le  champ  ont  conquis. 
Ensamble  o  elsamainent  de  chevaliers  c.  pris; 
Moult  fu  grant  li  avoirs  qui  iluec  fu  conquis. 
L'estoire  le  raconte,  si  le  dist  li  escris. 
Des  .VII.  comtes  félons  dont  Tagais  fu  bastis, 
N'en  eschapa  qu'uns  sols  ne  fust  ou  mors,  ou  pris; 
Chest  Garniers  qui  s'enfuit  arrière  en  son  païs. 
De  .XV.  mile  Saisne,  dont  il  estoit  servis, 
N'en  remaine  avec  lui  ne  mais  que  .xxx.vi. 
Forment  vait  regretant  les  mors  et  lor  amis. 

Or  tairons  des  félons  qui  li  tors  a  bonis. 
Si  dirons  de  celui  à  qui  Dex  est  amis. 

Li  jors  est  defenis,  la  nuis  est  parvenue  ; 
Li  chevaliers  le  chisne  repaira  o  sa  drue; 
Ses  prisons  en  amaine,  sa  bataille  a  vencue. 
Quant  Beatris  le  voit,  grant  joie  en  a  eiie; 
Quant  li  bers  fu  à  pié,  lés  lui  est  descendue. 
Son  elnie  deslacha,  sa  coilïe  a  abatue; 


[5597-5G25]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  205 

Beatris  sa  moillier  o  sa  manche  l'essue, 
Puis  le  baise  .c.  fois,  que  n'en  est  retenue. 
Aine  la  nuit  ne  menja  de  poivre,  ne  de  grue, 
Ne  de  pain  en  ferine,  ne  d'autre  créature, 
Dusc'à  la  matinée,  que  l'aube  est  apparue. 
Lors  pristrent  Galien,  dont  dolorslor  argue; 
Si  le  cors  ont  lavé  et  covert  qu'il  ne  pue  ; 
Dedans  .i.  dras  de  soie  ont  la  char  encosue. 
.11.  perches  ont  colpées  d'une  espée  molue 
S'en  firent  une  bière  et  d'erbe  et  de  lichue; 
Puis  .1.  mistrent  celui  dont  la  vie  est  issue. 5 
Hé  dex!  le  jor  i  ot  mainte  terme  espandue; 
Tant  chevol,  tante  barbe  et  sachie  et  rompue. 

Seignor,  or  escotés  gloriose  canchon  : 
Quant  tant  orent  parlé  ensamble  li  baron, 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  cuer  ot  de  lion, 
A  fait  laisser  le  cri  et  la  dementison. 
L'or  eschec  départirent  sans  noise  et  sans  tenclion  ; 
Les  prisons  envolèrent  l'emperéor  Olon  ; 
Tôt  si  com  li  plaira  en  pregne  venjoison. 
A  Nimaie  repairent  Alemant  et  Frison  ; 
Galien  1  portèrent,  le  fil  au  duc  3Iilon. 
Li  chevaliers  le  chisne  s'en  ala  à  Buillon, 
S'a  le  castel  saisi  et  l'onor  environ; 
Etchil  de  Covelenche,  et  serjant  et  guilon, 
Firent  faire  un  carnier,  que  de  fi  le  set-on, 
Ens  portèrent  le  cors  par  bone  entension, 
Que  n'es  menjucent  leu,  ne  serpent,  ne  gripon. 
Puis  la  comblirent  tôt  desus  comme  maison: 


206       LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE    [5G26-5655] 

Che  lesmoigne  la  gent  de  celé  région  : 

Encore  est  sus  la  crois  par  faire  mostroison. 

Et  Aleman  chevalchent  à  force  et  à  bandon  ; 

Aine  desi  à  Nimaie  n'i  oL  arestoison. 

L'emperéor  troverent  là  sus  en  sa  maison  ; 

Son  domage  li  content  et  sa  perdision. 

Quant  il  les  entendi,  si  baissa  le  menton  ; 

Lors  est  coru  al  cors  et  il  et  si  baron, 

Puis  le  fist  descovrir,  por  véir  sa  fachon. 

Quant  il  choisi  la  plaie,  plus  fu  noirs  d'un  charbon, 

Li  cuers  li  est  falis,  si  vait  en  pasmoison. 

Si  home  le  sostienent  entor  et  environ; 

Puis  emportent  le  cors  el  palais  Lucion. 

Hé  Dex  !  cel  jor  i  ot  si  grant  procession, 

Tant  moine,  tant  abé  de  grant  religion. 

Avoc  els  fu  li  vesques  c'on  apeloit  Simon. 

Vigille  i  fu  cantée  etCommendassion, 

Entre  lui  et  les  clers  de  sa  sugeption. 

Et  li  prinche  ploroient  entor  et  environ  : 

Galien  regretoient  coiement  à  bas  son, 

Et  prient  cel  Seignor ,  qui  soffri  passion, 

Que  il  li  fâche  à  l'arme  et  merchi  et  pardon. 

Tote  nuit  Tout  gaitié  dusc'à  l'esclairoison , 

C'a  saint  Martin  remportent  li  prince  el  li  barou, 

Li  vesques  canta  messe  par  grant  devoscion  ; 

Et  puis  Font  enfoï  al  mostier  S^  Sanson, 

En  .1.  sarcus  de  marbre,  qui  fu  de  grant  renon  ; 

La  lame  fu  taillie  en  Tovre  salemon. 

Sur  lor  dos  le  sostienent  .iiii.  petit  gaignon; 

Onques  n'i  ot  le  jor  ne  prestre.  no  clerchon, 


[5656-5684]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  207 

Qu'on  ne  donast  besan,  ou  or  fin,  ou  mangon. 

Dont  furent  en  la  sale  amené  li  prison. 

Mirabel  ont  livré  l'emperéor  Oton, 

Et  Gontart  le  traître  et  Fochart  le  félon  ; 

Puis  se  laissent  caoir  à  ses  pies  à  bandon. 

L'emperéor  offrirent  moult  bêle  raenchon; 

Mais  il  en  a  juré  le  cors.  S'  Lasaron, 

N'en  prendroit  Orliens,  ne  Chartres,  ne  Soisson. 

Otes  li  empcrere  demande  as  mesaigiers 
Comment  fu  commencliiés  li  grans  estors  pleniers, 
Où  Galiens  fu  mors,  li  prox  et  li  legiers. 
El  Girars  li  raconte  et  Heues  et  Rainiers, 
Que  Saisne  les  gaiterentes  vax  des  oliviers. 
((  vil.-  contes  i  avoit  et  orgueillox  et  fiers; 
Asselins  li  prevos  (qui  dex  doinst  encombriers!) 
Nos  avoit  tos  Irais  li  quivers  pautonniers, 
Tuit  fuissons  mort  et  pris,  se  ne  fust  .1.  destriers, 
Par  qui  Dex  nos  gari,  li  verais  justichiers. 
Li  chevaliers  au  chisne  desconfi  les  premiers. 
En  l'autre  l'eschele  après  nos  vint  nos  encombriers; 
Galiens  i  fu  mors,  nostre  gonfanoniers; 
Al  chevalier  le  chisne  fu  puis  nos  recovriers; 
Onques  ne  fu  veùs  .1.  si  fais  carpentiers; 
Ausi  les  delrenchoit  comme  fait  li  fauquiers 
Les  espis  en  aoust,  que  on  doit  enmoihier. 
A  lui  ne  valut  riens  RoUans,  ne  Oliviers, 
Ne  Guillaumes  d'Orenge,  Sanses,  ne  Engeliers; 
Aine  de  tos  les  .vu.  contes  n'escapa  que  Garnier.>. 
Amené  vos  avons  plus  de  .c.  prisoniers, 


50S       LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [5685-5705] 

El  si  i  a  avec  .11.  des  plus  liauls  princhiers. 
Mirabiax  de  Tabor  et  Fouchars  de  Riviers. 
Vés  leschi  devant  vos,  faites  en  vos  quidiers.  » 
Devant  Temperéor  furent  agenoilliés 
Et  li  crient  merchi,  que  il  ait  d'ax  pitiés; 
Offrent  lui  raenchon  d'avoir  et  de  deniers, 
D'or  quit  et  de  mangons  et  de  bruns  pailes  chiers, 
Et  si  seront  si  home  à  tosjors  volentiers. 
Mais  il  en  jure  Deu,  qui'st  verais  justichiers, 
N'en  prendroit  Orliens,  ne  Chartres,  ne  Poitiers. 
Mirabiax  fu  destrais  à  coes  de  destriers 
El  Fouchars  josle  lui  qui  fu  crues  et  fiers; 
Et  les  autres  fist  pendre  al  mont  des  oliviers  : 
Selonc  le  lor  servi.sre  lor  rendi  lor  loiers. 


XXXVI T 


Lp  chevalier  au  Cygne  va  à  Bouillon,  reçoit  l'hommage  de  ses  vassaux. 
Beatrii  met  au  monde  une  fille,  la  belle  Ydaiu.  Un  songe  leur  annonce 
de  nouveaux  malheurs. 

SEiGNOR,  de  cest  affaire  le  lairai  ore  ester: 
Qui  (raison  porcache  bien  le  doit  comperer. 
Tex  quide  bien  autrui  honir  et  vergonder, 
Qui  tresparmi  son  cors  le  convient  trespasser. 
Del  chevalier  le  chisne  vos  voil  huimais  conter, 
Qui  Buillon  a  saisi  comme  jentiex  et  ber. 
Des  princes  de  s'onor  se  fist  aseûrer, 


[ô70G-.^736]  ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  209 

Les  pers  et  les  fiévés  le  fist  moult  bien  jurer 

De  loiallé  tenir  et  de  foiagarder 

A  lui  et  à  son  oir,  se  Dex  li  velt  doner. 

Volentiers  li  otroient,  sans  noise  et  sans  crier. 

Tôt  devinrent  si  home,  ne  s'en  puet  mais  doter 

Qu'il  li  doivent  falir,  tant  con  pourront  durer. 

Il  les  maintint  en  pais,  n'en  volt  .i.  adamer  ; 

A  major,  n'àprevost  n'es  laissa  aine  grever; 

Onques  à  veve  feme  ne  volt  taille  rover , 

iS"à  orphelin  enfant  sa  terre  relever , 

Nemalvaise  costume  ne  volt  aine  alever; 

Anchois  les  abati,  s'il  en  oï  parler. 

Aine  ne  volt  autrui  terre  ne  ardoir,  ne  préer, 

N'onques  ne  volt  aucun  à  tort  desireter, 

Abeïe  destruire,  ardoir,  ne  violer; 

Anchois  les  honeroit  et  faisoit  alever. 

Ne  messe,  ne  mâtine  ne  lui  puet  escaper. 

Sovent  vait  en  rivière  por  son  cors  déporter, 

Et  en  ces  grans  fores  et  cachier  et  berser. 

Dex!  en  sa  cort  avoit  tant  vaillant  bachelier, 

Qui  servoient  por  armes  avoir  et  conquesler. 

A  teste  S^  Johan,  que  on  doit  aourer, 

En  afait  lijentiexxx.  et  v.  adober, 

Por  efforchier  sa  cort  et  por  lui  honerer  ; 

Es  prés  defors  Buillon  alerent  beborder. 

Beatris  la  duchoise,  sa  moillier  al  vis  cler, 

Sor  une  mule  ambiant  s'i  est  faite  guier. 

Les  noviax  chevaliers  véoir  et  esgarder. 

La  quintaine  ont  drechie,  por  lor  cors  esprover, 

Tôt  le  jor  s'eshanient  desi  à  l'avesprer. 

u 


210        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [573G-57G4] 

Li  chevaliers  le  chisne,  qui  tant  fait  à  loer, 
Les  renmaine  àBuillon,  si  les  fait  osteler. 
Quant  li  mengiers  fu  près,  si  sont  aie  soper  ; 
Aine  n'i  ot  cantéor,  jogléor,  menestrier, 
C'on  ne  donastmantel,  ou  bliaut,  ou  cender, 
Palefroi,  ou  ronchi,  si  bien  les  fist  loer; 
Cil  vont  as  autres  cors,  n'ont  cure  d'arester; 
Si  content  son  barnage,  ne  le  volent  celer  ; 
Totparolent  de  lui,  dusqu'en  la  roge  mer. 

Et  la  franche  duchoise  commencha  à  peser; 
Ses  termes  est  venus  que  devoit  enfanter. 
Or  la  puist  Jhesu  Cris  à  joie  délivrer! 

Moult  par  fu  la  duchoise  de  son  mal  adolée, 
Anchois  que  ele  fust  de  son  mal  délivrée, 
Le  jor  i  ot  por  lui  mainte  larme  plorée. 
Li  chevaliers  le  chisne  en  prie,  à  recelée, 
DamleDeu  et  sa  mère,  parveraie  pensée, 
Qu'il  delirt  à  honor  Bealris  s'esposée. 
Tant  traveilla  la  dame  et  tant  se  fu  penée, 
Que  la  sainte  ore  vint  que  Dex  ot  commande''e  : 
La  dame  se  délivre,  par  bone  destinée. 
D'une  joule  pucele,  qui  moult  fu  honerée. 
Quant  la  novelle  vint,  grant  joie  fu  menée; 
L'abes  de  saint  Droon  Ta  tenue  et  levée 
Et  uns  sains  archevesques,  ce  fu  vertes  provée, 
Par  non  de  saint  Baptesme  l'ont  YDAIN  apelée. 
Puis  l'a-on  à  grant  joie  arrière  raportée. 
He  Dex  !  ele  fu  puis  de  si  grant  renommée  ! 
Moult  fut  seignorilment  et  norrie  et  gardée. 


[57G5-5793]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  211 

Et  la  duchoise  jut  en  sa  chambre  pavée, 
De  sandax  et  de  porpres  moult  bien  encorlinée. 
Li  chevaliers  le  chisne  en  est  en  grant  pensée, 
De boivre  et  de  mengier  Ta  souvent  regardée; 
Duscà  son  terme  jut,  puis  si  est  relevée. 
He  Dex!  com  ele  fu  richement  achesmée  I 
A  moult  riche  compaigne  est  al  mostier  alée. 
De  sor  Tautel  a  mise  une  porpre  fresée, 
Puis  s'en  rêvait  arrière,  quant  messe  fu  cantée. 
Des  barons  de  la  terre  i  ot  grant  assemblée, 
Riches  furent  les  noces  en  la  sale  pavée; 
Ce  samble  qu'ele  fust  de  novel  mariée. 
Moult  menèrent  grant  joie  desi  à  l'avesprée. 
Quant  il  orent  mengié,  la  sale  ont  délivrée, 
A  lor  ostex  s'en  vont,  sans  nule  demorée. 

Quant  la  nuit  fut  venue  et  ils  orent  mengié, 
En  lor  ostex  en  vont,  haut  et  joiant  et  lié, 
Dusc'à  la  matinée  que  il  fu  esclairié; 
Al  mostier  sont  aie  moult  bien  appareillié. 
Quant  messe  fut  cantée,  si  demandent  congié, 
A  lor  maisons  repairent,  ne  s'i  sont  detrié. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  Dex  a  essauchié, 
Repaire  en  son  palais  de  fin  marbre  entaillé. 
Et  la  duchoise  o  lui,  qui  le  cors  ot  deugié. 
Moult  moslre  li  .i.  l'autre  grant  samblant  d'amislié, 
Et  font  Ydain  norrir  par  amor,  sans  fainlié  ; 
Moult  a  bien  son  aage  et  son  tans  emploie. 
Quant  Tentes  ot  .un.  ans,  moult  ot  sens  encarchié. 
Plus  c'autres  n'a  en  .vu.  Dex  li  a  enseignié, 


212         LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [5794-S822] 

El  li  sains  Esperis  li  avoit  encarchié. 
Dras  ot  à  sa  mesure  d'un  samit  deliié 
Et  sollers  entaillis  à  forme  de  son  pié. 
Ses  père  en  a  forment  damleDeu  deproié 
Qu'il  li  envoit  honor  par  la  soie  pitié  : 
Si  aura  ele  voir;  Dex  li  a  otroié. 

Seignor,  or  faites  pais,  por  Deu  le  vos  requier  : 
D'Ydain  la  demoiselle  le  voirai  ci  laissier; 
Quant  lex  verra  del  dire,  bien  saurai  repairier. 
Li  chevalier  le  cliisne,  qui  moult  fist  à  proisier, 
Une  nuit  se  seoit  dejoste  sa  moillier; 
Si  a  songié  .i.  songe  mirabillox  et  fier, 
Que  tôt  entorBuillon  croissoient  bois  plenier. 
De  l'un  des  bois  issoient  .iiii.  lion  corsier, 
Et  d'autre  part  .m.  ors,  dressé  corn  aversier, 
Et  doi  dragon  volant,  qui  les  font  esmaier. 
En  après  lui  venoient  et  viautre  et  lévrier  ! 
Che  li  samble  qu'il  fussent  plus  de  .xxx.  milliei'. 
Ses  chastiax  et  ses  viles  voloient  eschillier  ; 
A  Buillon  repairoient,  por  la  vile  assegier  ; 
>"i  laissent  à  ardoir  ne  glise,  nemostier. 
11  s'en  issoit  armés  sor  .i.  corant  destrier  : 
En  sa  compaigne  estoient  plus  de  .xxx.  millier. 
.1.  des  lions  feroit  de  Tespée  d'achier; 
La  teste  en  fist  voler,  c'ainc  n'i  ot  recovrier  ; 
Li  autre  troi  lion,  l'aloient  embrachier, 
X'i  valoit  sa  defîense  le  montant  d'un  denier  ; 
Del  cheval  le  faisoient  à  force  trebuchier. 
Moult  i  vit  de  ses  homes  ocirre  et  detrenchier, 


[5823-5851]    ET  DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  213 

Li  ors  et  li  lion  le  voloient  mengier. 

Et  li  dragon  volant  les  iex  del  chief  sachicr  ; 

De  la  péor  qu'il  ot  li  convint  esveiller. 

La  duchoise  rembrache,  si  l'a  pris  à  baisier  : 

«  Sire  que  avés-vos  ?  ne  l'me  devés  noier.  » 

—  Dame,  je  Tdi  à  Deu,  qui  me  puist  conseiller 

Et  gart  par  sa  dolchor  de  mort  et  d'encorabrier.  » 

«  Dame,  ce  dist  li  dus  ;  entendes  mon  semblant. 
Jo  ai  songiè  .i.  songe  moult  merveillox  et  grant, 
Que  entor  cest  caslel  estoient  bos  croissant  ; 
De  l'un  des  bos  issoient  .iiii.  lion  coranl 
Et  en  après  m  ors  et  doi  dragon  volant  ; 
Et  viautre  et  liemier  les  aloient  sevant 
Plus  de  .XXX.  milliers,  par  le  mien  escient 
Tôt  cest  païs  aloient  par  force  conquérant; 
Chest  castel  assaloient  entor  moult  aigrement. 
Jo  m'en  issoie  fors  sor  mon  cheval  corant. 
En  ma  compaigne  estoient  .c.  chevalier  vaillant  ; 
.1.  des  lions  feroie  de  m'espée  tranchant, 
Que  la  teste  en  voloit  sus  l'erbe  verdoianl  ; 
Li  autre  troi  lion  m'aloient  si  coitant, 
N'i  valoit  ma  deffense  le  montant  d'un  besant; 
Par  forche  m'abatoient  de  mon  cheval  corant  ; 
Tôt  mi  home  i  estoient  ocis  et  recréant  ; 
De  .M.  n'en  escapoient  ne  mais  que  c.  vivant; 
Et  cil  s'en  repairoient  à  espérons  brochant. 
Desi  que  al  caslel  nos  aloient  sevant, 
Et  li  lion  m'aloient  si  forment  engoissant, 
Por  poi  que  tôt  mon  cors  n'aloient  decolant.  i> 


-J14        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [5852-5875] 

Quant  la  dame  Toi,  forment  vait  sospiranl, 
Et  puis  a  respondu  :  «  Par  Deu  le  raamanl! 
Che  sont  Saisne  félon,  li  quivert  mescréant, 
Qui  passeront  cha  outre  à  nef  et  à  chalant  ; 
Si  conquerront  cest  règne  s'il  n'a  de  vos  garant.  » 
Elle  dit  vérité  et  tôt  le  convenant: 
Saisne  ierent  en  la  terre  anchois  .i.  mois  passant  ; 
Garniers  ot  assamblé  soji  barnage  poissant, 
Et  s'ot  fait  adober  son  nevou  3Ialpriant, 
Qui  fu  frère  EspauUart  de  Gormaise  la  granl. 
De  son  père  vengier  a  le  cuer  desirranl  ; 
.VII.  conte  sont  ensamble  félon  et  souduiant, 
Et  li  dus  de  Saissone  qu'on  apeloit  Morant  : 
Fiex  fu  le  duc  Rainier,  dont  vous  ai  conté  tant; 
Mirabiax  de  Tabor  i  avoit  .i.  enfant. 
Le  premier  jor  de  mai,  par  son  l'aube  aparant, 
Se  sont  tôt  esmeû,  ce  trovons  nos  lisant  : 
Le  chevalier  le  chisne  vont  forment  manechanl; 
Or  le  secore  cil  que  quierent  penéant  ! 


XXXVllI 

Espaulars  et  Gaïuier  recommencent   la  guerre.  Ils  assiègent  Bouillon.  Lutlr 
inégale  soutenue  par  le  chevalier  au  Cygne. 

LE  premier  jor  de  mai,  quant  Faube  est  esclairie, 
Le  Ring  ont  trespassé,àmoult  grant  compaignie; 
Puis  sont  issu  des  nés,  si  ont  l'iaue  gerpie, 
Et  montent  es  chevax  de  Gascongne  et  de  Rrie. 
Lor  coréors  aprestent,  s'ont  lor  voie  acoillie  ; 


[5876-590  i]  ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  21  o 

Selirementchevalcent,  ne  trouvent  qui  desdie  ; 
N'i  laissent  à  ardoir  mostier,  ne  abeie  ; 
.1.  mes  s'en  est  tornés,  qui  Jhesus  benéie; 
Aine  desi  à  Buillon  n'i  ot  règne  lasquie  ; 
Et  monta  en  la. sale,  que  nus  ne  li  dévie  ; 
Le  duc  trova  joant  à  Gautier  de  Pavie, 
.1.  moult  bon  chevalier  et  de  grant  corloisie. 
Quant  le  voit  li  mesages,  à  haute  vois  li  crie  : 
«  Sire,  laissiés  vo  geu  !  grant  guerre  vos  afie  : 
Saisne  sont  en  vo  terre,  ne  Tmescréés  vos  mie, 
Que  vostre,  que  autrui  en  ont  ja  agastie 
Plus  qu'en  .i.  jor  n'iroit  .i.  mules  de  Siirie. 
Demain  par  matin  iert  ces  te  vile  asegie  ; 
Deseriter  vos  quident  la  pute  gent  haïe  ; 
Onques  mais  nen  eiistes  si  grant  mestier  d'aïe!  » 
Quant  Tentendi  li  dus,  n'a  talent  qu'il  en  rie. 

Li  chevalier  le  chisne,  qui  tant  fit  à  loer, 
Apela  le  message,  qui  moult  fit  à  amer  : 
«  Amis,  fait-il  à  lui,  ne  Tme  devés  celer  : 
Sont  li  Saisne  en  ma  terre  venu  pour  la  gasler  ?  )• 
—  Oil,  fait-il,  biax  sire,  par  le  cors  S'  Orner  ! 
Et  s'il  vos  plaisoit  là  sus  en  celé  tor  monter, 
Ja  i  porriés  maint  fu  véoir  et  esgarder  ; 
Plus  de  .Lx.  viles  ont  ja  fait  alumer  ; 
N'i  remaint  abeïe,  ne  mostiers  à  rober. 
Bien  sont  .xxx.  millier,  tant  les  oï  esmer, 
Sans  les  autres  serjans,  que  on  ne  puet  conter. 
Cest  chastel  asserront  demain  ains  Tavesprer  : 
Bien  le  quident  par  force  et  prendre  et  conquester.  » 


216  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE  [5905-5933] 

Quant  li  bers  Tentendi,  si  commence  à  penser, 

Et  quant  il  se  redreche,  sa  gent  à  fait  armer, 

Et  tost  viegnent  à  lui  si  demaine  et  si  per  ; 

Car  molt  a  grant  besoing  ;  si  velt  à  els  parler. 

Li  mesaige  s'entornent,  n'ont  cure  d'aresler  ; 

Anchois  que  jors  venist,  en  tîst  .m.  c.  joster. 

Lor  chevax  et  lor  armes  font  devant  els  porter  ; 

Desi  que  à  Buillon  n'i  volrent  arester. 

Li  dus  lors  va  encontre,  si  les  fait  osteler  ; 

La  nuit  les  fit  venir  Irestos  à  lui  parler. 

Quand  il  orent  mengié,  s'es  prent  à  apeler. 

f(  Seignor,  entendes  moi,  que  je  vos  voil  conter. 

Savés  por  quel  affaire  vos  ai  fait  assambler  ; 

Saisne  sont  en  ma  terre,  que  Dex  puist  craventer  î 

Si  destruient  mon  règne,  ardent  et  font  gaster  ; 

Ni  a  cel  ne  me  hachent  de  la  teste  colper  : 

Cest  chastel  quident  prendre  et  moi  desireter.  » 

—  Sire,  font  11  baron,  laissiés  le  dementer; 

Nos  Sûmes  tôt  vostre  home,  ne  vos  devons  fauser  : 

Ains  se  lairoit  chascuns  ocirre  et  desmembrer 

Que  il  ja  vos  fausist,  tant  com  peûst  durer.» 

Quant  li  bers  les  entent,  s'es  prent  à  mercier. 

.XL.  chevaliers  fist  la  nuit  adober, 

As  portes  les  envoie,  por  la  vile  garder, 

Que  Saisne  n'es  sorpraignent,  qui  Dex  puist  mal  doner. 

Li  autre  sont  aies  as  ostex  reposer, 

Desi  à  lendemain  qu'il  virent  l'ajorner. 

Al  matin  par  son  l'aube,  quant  li  jors  esclairchi. 
Sont  li  baron  levé  et  calchié  et  vesti. 


[5934-59G2]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  2\7 

Al  mostier  sont  aie,  le  servige  ont  oï, 

Si  com  Prime  sonoit.  Es  vos  levé  le  cri 

Que  Saisne  avoient  ja  le  forsborc  assali, 

Et  les  maisons  esprises  et  l'avoir  acoilli. 

Quant  li  dus  de  Buillon  la  parole  entendi, 

Il  commande  à  ses  homes  que  tost  soient  garni  : 

Il  méisme  s'arma  esraiiment,  sans  delri  ; 

Puis  monta  sor  Ferrant,  son  épée  a  saisi, 

Devant  la  tor  s'arreste,  sos  .i.  arbre  foilli. 

Toi  entor  lui  s'arrestent  si  home  et  si  ami  ; 

Bien  furent  .iiii.  c.  armé  et  fervesti. 

Le  chevaliers  le  chisne,  qui  le  cuer  ot  hardi. 

En  a  fait  .11.  eschieles  ;  bien  furent  establi. 

L'une  en  a  commandée  son  senescal  Tierri  : 

«  Amis,  dist-il  à  lui,  vos  remanrés  ichi. 

Et  jo  istrai  là  fors,  el  non  S'  Esperi  : 

Se  nos  avons  mestier,  de  secorre  vos  pri.  » 

—  Volontiers,  biax  dois  sire,  »  li  vaslès  respondi. 

Li  bers  bailla  s'ensaigne  Ponchon  le  fil  Tierri  ; 

Puis  brochent  les  chevax  ;  d'iluec  s'en  sont  parti. 

Issu  sont  del  castel  et  il  et  si  ami  ; 

N'i  rentreront  jamais,  s'ièrent  Saisne  envai. 

Or  les  consaut  cil  Sires  qui  onques  ne  menti! 

Li  chevaliers  le  chisne  s'en  issi  del  castel, 
A  sa  riche  bataille,  où  il  ot  maint  dansel  : 
Chascuns  fu  bien  armés  sor  .1.  cheval  isnel  ; 
Onques  ne  s'aresterent,  si  vinrent  al  chembel. 
Li  chevaliers  le  chisne  portoit  .1.  penoncel  : 
Entaillié  i  avoit  .1.  vermel  lioncel  : 


21H       LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE     [5963-5991] 

Et  a  veû  ces  Saisnes,  où  maincnt  granl  revcl, 

Et  broce  son  cheval  et  vait  ferir  Abel; 

.11.  pies  li  mist  de  Tanste  très  parmi  le  forcel  ; 

Tant  corn  lianste  li  dure  Tabat  mort  del  potrel. 

Quant  si  home  le  virent,  sachiés  moult  Ten  fu  bel  : 

Alsi  hardiement  com  li  leus  prent  l'aignel, 

Se  fièrent  ens  es  Saisnes  li  viel  et  li  dansel. 

Le  jor  i  ot  perdu  maint  fort  escu  novel 

Et  maint  haubere  derot,  tresjeté  à  clavel. 

Li  chevaliers  le  chisne  prent  l'escu  en  canlel. 

Puis  a  traite  Tespée  tbrbie  de  novel, 

Vait  ferir  Acarin,  qui  fut  fiex  Mirabel. 

Li  elmes,  ne  la  coiffe  ne  li  vait  .i.  capel  ; 

Autresi  li  colpa  com  ce  fust  .i.  manlel. 

Puisa  estort  son  colp,  mort  l'abat  el  pratel. 

La  peûssiès  véoir  .i.  dolerox  maisel. 

Quant  li  Saisne  félon  virent  mort  Acarin, 
Qui  fu  tiex  3Iirabel ,  .i.  conte  de  haut  ling, 
C'on  prist  en  la  bataille  al  port  S'  Florentin, 
Il  le  plaignent  et  plorent  com  lor  germain  cosin. 
Là  peûssiès  véoir  moult  dolerox  hustin. 
Li  chevaliers  le  chisne  tint  le  brant  acherin, 
Et  vait  ferir  .i.  Saisne  sor  l'elme  poitevin; 
La  coitîe,  ne  li  chercles  n'i  vait  .i.  poitevin, 
Totausi  li  trencha  com  che  fust  .i.  sapin; 
Tant  com  hanste  li  dure  l'abat  mort  el  chemin, 
Li  Saisne  s'esmaierent,  à  fuite  tornent  brin. 
Tex  .II.  G.  en  i  laissent  ariere  en  lor  traïn, 
Li  plus  vaillans  ne  vait  le  montant  d'un  ferdin. 


[5992-6020]  ET  DE  GODEFROID  DE   BOUILLON.  219 

Chil  de  Buillon  les  sevent,  mouU  lor  sont  près  voisin; 
Tos  desconfis  les  mainent  dusc'al  mont  de  Cassin. 
llueques  ont  trové  Galeran  de  Monbrin  : 
En  son  pais  le  tiennent  à  comte  palasin. 
Moult  estoit  bien  armés  sor  .i.  amoravin, 
Qui  tos  estoit  covers  d'un  riche  alexandrin. 
Saconnissance  estoit  d'un  fres  coe  liermin, 
Et  Fensaigne  que  porte,  d'un  vermeil  osterin. 
Li  escu  de  son  col  fut  d'un  poisson  marin; 
L'escriture  le  mostre  c'on  l'apele  delfin  : 
L'espée  qu'il  ot  chainte  fu  le  roi  Malaquin  ; 
Moult  avoit  grant  compaigne  de  Saisnes  de  put  lin. 
.1111.  mil  sont  et  plus,  chascuns  sos  l'elme  enclin. 
S'or  n'en  pense  cil  Sires,  qui  fist  de  l'ège  vin, 
Le  jor  qu'il  fu  as  noches  de  St-Archedeclin, 
Li  chevaliers  le  chisne  est  venus  à  sa  fin. 

Galerans  de  Montbrin  chevauche  et  sa  compaigne 
Et  fu  moult  bien  armés  sor  le  destrier  d'Espaigne, 
Et  portoit  en  son  brach  une  moult  riche  manche. 
Les  fuians  demanda  :  «  Quex  est  no  contenanche  ?  » 
—  Sire,  desconlit  somes,  ce  sachiés  sans  dotanche, 
Et  mort  est  vos  cosins,  n'i  a  mais  recovranche.  » 
Quant  li  cuens  l'entendi,  al  cuer  en  ot  pesance; 
11  broche  le  destrier,  si  a  brandi  la  lanche, 
Et  fiert  .1.  chevalier,  qui  fus  nés  à  Plaisanche; 
Ses  armes  ne  li  valent  .i.  colel  à  blanc  manche  ; 
Mort  l'abat  del  cheval  et  son  poindre  en  avanche; 
Puis  escrie  s'ensaigne  par  Oere  contenanche  ; 
Si  home  laissent  corre  sans  nulle  detrianche. 


2-20        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [0021-6049] 

Chil  de  Buillon  s'esmaient  et  furent  en  dotanche; 
Li  plus  hardis  d'ax  tos  n'est  mie  à  seùrance. 
Si  lor  livrent  le  dos,  car  de  mort  ont  dotance. 
3Ioult  est  mal  conréés  qui  ses  chevax  estanche  ; 
Lues  a  perdu  le  chief,  sans  nule  demoranche; 
Tos  premiers  les  encauche  Galerans  par  quidanche. 
Li  chevaliers  le  chisne  en  a  moult  grantpesanche, 
Et  trestorne  Ferrant,  où  moult  a  grant  fianche, 
Vait  ferir  Galeran  en  sa  reconnissanche. 
L'escu  li  a  perchié  et  l'auberc  li  detranche, 
Son  espié  li  passa  par  dedelès  la  hansche. 
Diable  l'on  gari,  quant  mort  ne  Tacravanche  ; 
Par  tel  vertu  Tempainl  que  il  llst  trebusquanche. 
Quant  si  home  le  voient,  s'en  ont  grant  esmaiancJ 


Quant  li  cuens  de  Monbrin  fu  à  terre  versés, 
Il  resaut  sus  em  pies,  moult  fu  grains  étirés; 
Si  home  le  secorent,  dont  il  i  ot  assés. 
Li  chevaliers  le  chisne  n'est  mie  asseûrés, 
Ains  a  guenchi  son  frain,  s'est  arrier  retornés; 
Mais  ne  s"en  pot  issir,  si  fu  avironés. 
Li  Saisne  le  requièrent  environ  et  en  lés, 
A  terre  l'abatirent,  par  vive  poestés, 
Et  li  chevax  s'enfuit,  qui  moult  fu  eflYéés. 
Onques  por  els  trestos  ne  pot  estre  atrapés, 
Enfresi  c'a  Buillon  n'iert-il  mais  arestés. 
Li  chevaliers  le  chisne  ne  fu  mie  empruntés  : 
Il  est  salis  em  pies,  iriés  comme  senglers; 
Et  a  traite  l'espée  qui  li  pendoit  al  lés; 
Qui  il  consent  à  colp,  ses  Jors  est  affinés. 


le. 


[G050-6079]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  221 

Quant  si  home  ont  choisi  que  il  est  desmontés, 
Il  retornent  as  Saines;  estes  les  vos  meslés. 
Le  jor  i  fu  mains  cox  recheùs  et  donés  ; 
Mais  trop  i  ot  grant  forche  des  quivers  deffaés. 
Seignor,  or  faites  pais  :  .i.  petit  m'entendes. 
Ferrans  qui  escapa  en  Bouillon  est  entrés  : 
Quant  Tierris  Ta  veii,  li  dansiax  aloses, 
Il  en  maine  tel  dol,  à  poi  qu'il  n'est  desvés. 
Allante  voisescrie  :  «  Baron,  quel  leferés? 
Vostre  sire  estqueûs;  de  l'secorre  pensés!  » 
Et  cil  ont  respondu  :  «  Por  noient  em  parlés  ! 
Ne  vos  en  fauroit  nus,  por  estre  desmembrés.  » 
Tierris  li  senescax  les  en  a  merchiés; 
Puis  a  dit  as  borjois  :  «  Seignor,  or  nos  sevés!  » 
Dontissi  del  castel,  à  .u.  c.  bien  armés; 
Desi  à  la  bataille  n'i  fu  règnes  tirés; 
N'a  borjois  el  cliastel  ne  soit  le  jor  montés, 
Lonc  che  que  chascuns  est,  tu  moult  bien  achesmés, 
Li  prevos  les  conduist  et  rengiés  et  serrés  ; 
Après  le  seneschal  est  chascuns  arotés. 
Li  chevaliers  le  chisnc  estoit  si  apressés. 
De  los  ses  compagnons  n'en  sont  .xxx.  reniés, 
Qui  pris  ou  mort  ne  soient  et  il  estoit  navrés. 
Tant  s'estoit  combalus  que  moult  estoit  lassés, 
Por  poi  que  li  delïendres  n'i  estoit  oubliés. 
Es  vos  son  senescal  qui  o  els  s'est  meslés; 
Vait  ferir  Galeran  qui  esloit  remontés. 
Que  Tescu  li  percha;  li  haubers  est  faussés  ; 
De  joste  le  coslé  li  est  li  fers  passés. 
Tant  comme  hansteli  dure,  l'abati  ens  es  prés. 


222       LA  CHANSON  DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [G080-G108] 

Et  saisi  le  clieval  par  les  règnes  dorés, 

Et  vint  à  son  seignor  et  dist  :  «Sire,  montés.  » 

Ghil  li  saut  en  la  sele,  qui  moult  fut  aloses, 

Ne  fust  mie  si  liés  por  mil  mars  d'or  pesés; 

Puis  broche  le  cheval  par  ans  .11.  les  costés. 

Vait  .1.  Saisne  ferir,  qui  ot  non  Ysorés, 

Que  li  chiés  à  tôt  l'elme  li  est  el  camp  volés  ; 

Puis  escrie  à  ses  homes  :  «  Franc  chevaliers,  ferés!  » 

Et  il  si  firent  tôt  volentiers  et  de  grés  ; 

Tos  desconfis  les  ont  .1.  grant  arpent  menés. 

A  tant  es  vos  Garnier,  0  .1111.  mil  d'armés: 
Les  fuians  retorna,  quant  les  vit  desrotés. 
Li  borjois  de  Buillon  furent  as  encontrers, 
Qui  lor  traient  sajetes  et  quarrax  empenés, 
Et  homes  et  chevaus  i  ont  moult  affolés. 
Li  chevaliers  le  chisne  fu  moult  prox  et  sénés; 
Vit  bien  que  li  sejors  n'ert  mie  à  sauvetés  ; 
Sa  gent  en  fist  partir,  puis  s'est  acheminés. 
Fièrement  les  encauche  Galerans  li  desvés. 
Li  dus  vint  a  Buillon,  où  moult  fu  desirrés: 
Les  portes  ont  fermées  et  les  verox  serrés. 
Es  tors  et  es  breteches,  as  murs  et  as  fossés 
Montèrent  li  borjois  et  rengiés  et  serrés. 

Or  commenche  li  sièges  moult  fort  et  adurés 
Et  canchons  merveillose  (jà  meillor  n'en  orrés), 
Si  comli  empereres  qui  Otes  fu  només 
Del  chevalier  le  chisne  fu  al  secors  mandés. 
L'  estoire  le  raconte,  et  si  est  vérités, 
Que  il  li  amena,  si  com  oïr  poi'rés. 


[6109-C131]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  223 


XXXIX 

Galerant  de  Monbrin,  Jlalpriant  et  Garnier  conduisent  l'assaut.  Sortie  dirigée 
par  le  chevalier  au  Cygne.  Malpriant  est  tué. 

(^  ALERANs  de  Monbriii,  li  quivers  desloiaus, 
J  A  fait  ses  gens  retraire  ses  Buillon,  eus  os  va\, 
Ne  demora  puis  gaires  qu  i  vint  li  senecax, 
Qui  conduist  sa  compaigne  des  Saisnes  desloiaus. 
Après  vint  Malprians  et  liquens  de  Fondax, 
El  Garniers  li  traîtres,  qui  avoit  fait  tant  max, 
Et  li  dus  de  Saissone,  qui  fu  fel  et  cruaus  : 
Bien  furent  .xv.  mil  armés  sor  les  chevax, 
Estre  cex  qui  avoient  fait  les  premiers  encax. 
Les  mors  trovent  gisant  par  amples  les  terrax, 
Por  le  conte  Akarin  fu  li  dels  communax; 
Si  ami  le  regretent;  «  Mar  fustes,  frans  vassax  !  » 
Puis  parolent  entre  ax  et  fu  pris  li  consax 
Qu'il  assauront  Buillon,  ains  qu'abaist  li  solax. 
As  fossés  sont  venu  ;  moult  fu  grans  li  assax. 
Là  peiissiés  veïr  uns  si  fiers  batestax  ; 
Chil  dedens  vont  as  murs  de  mortier  et  de  caus  : 
As  tors  et  as  bretesques  et  desor  les  portax. 
Si  lors  traient  sajetes  et  piles  et  carriax 
Et  gietent  pex  agus  et  grans  caillox  poignax; 
Par  forche  sont  aie  desi  que  as  murs  haus. 
S'or  n'en  pense  Jbesus,  li  Père  espirilaus, 
Cex  de  Buillon  sera  moult  pesmes  cis  jornax. 


224        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU  CYGNE    [C132-0161] 

Moult  par  fu  fors  et  ruistes  l'asaus  al  commencher  : 
Là  oïst-on  tel  noise,  tel  cri    et  tel  tempier. 
Li  borjois  sont  as  murs  et  li  arbalestiers; 
Si  lor  traient  sajetes  et  bons  quarrax  d'achier. 
Et  pères  et  grans  piex,  qu'il  ont  fait  aguisier; 
Tex  .Yii.  G.  en  ont  fait  verser  et  trébucher; 
Li  plus  sains  qui  i  fu  n'a  de  mire  mestier. 
Galerans  de  Monbrin  a  apelé  Garnier 
Et  le  duc  de  Saissone  et  Malpriant  le  fier. 
«  Seignor,  à  coi  faisomes  nos  homes  empirier? 
Laissons  l'assaut  à  tant,  que  ne  vait  .i.  denier  : 
Ja  i  sont  affolé  plus  de  .c.  chevalier  : 
C'est  li  mex  que  jo  voie  que  la  vile  assegier. 
Et  par  nui!  et  par  jor  faisons  eschergailiei', 
r/on  ne  lor  port  vitaille  à  car,  ne  à  somier.  » 
—  Moult  avés  bien  parlé,  ce  dist  li  fiex  Renier  : 
Ensi  sera-il  fait  par  le  cors  S^  Ligierî  » 
Les  mors  en  ont  portés,  quant  vint  al  reparier, 
Les  ont  fait  enfoir  à  un  gaste  mostier. 
Tôt  entor  le  castel  font  les  tentes  drechier; 
Et  1res  et  paveillons  i  ont  fait  estachier. 
Mil  Saisnes  font  armer,  quant  vint  à  Tanuilier. 
La  nuit  eschergaiterent  de  si  à  Tesclairier. 

Or  lairai  des  félons,  qui  Dex  doinst  encombrier! 
Si  vos  dirai  de  cox  qui  Dex  puist  conseiller. 
En  Buillon  font  grant  dol  serjant  et  esquier 
Des  barons  qui  mort  furent  el  grant  eslor  plenier. 
De  .11.  c.  s'escapèrenl  ne  mais  que  .x.  entier. 
Li  chevaliers  le^chisne,  qui  tant  fist  àproisiei% 
Eu  d'un  espié  navrés  en  son  flanc  senestrier, 


[6162-6190]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  220 

En  .XV.  jors  tes  plains  ne  pot  puis  chevalcher; 
Mires  avoit  o  lui  por  sa  plaie  saignier  ; 
De  conseil  et  d'aide  a  li  bers  grant  mestier. 
Or  le  secore  cil  qui  tôt  puet  juslichier! 

Puis  que  li  traïtor  orent  assis  Buillon, 
Al  matin  sont  armé  .vu.  mil  Saisne  félon; 
Galerans  de  Monbrin  porte  le  gonfanon  ; 
Ensemble  o  lui  mena  le  conte  Bagenon. 
Entré  sont  en  la  terre  Temperéor  Oton; 
Par  le  païs  chevalcent  à  force  et  à  bandon; 
N'i  laissent  à  ardoir  ne  vile,  ne  maison; 
Mostier,  ne  abeïe,  ne  chastel,  ne  donjon. 
Plus  d'une  grant  jornée  livrèrent  en  charbon, 
Qui  en  Buillon  s'est  mis  par  tel  division^, 
Que  on  n'i  puet  entrer  par  nis  une  acoison. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  cuer  ot  de  lion, 
Et  qui  navrés  estoit  ens  el  cors  à  bandon, 
Fu  dedens.  xv.  jors  tornés  à  garison. 
.T.  malin  apela  Elinant  et  Ponchon  : 
«  Seignor,  fait-il  à  els,  entendes  ma  raison  : 
Chist  païs  est  tornés  à  grant  destrucion  ; 
Sopris  nos  ontli  Saisne  par  lor  grant  traï>on. 
Moult  par  ont  amené  grant  génération. 
S'il  nos  prenent  par  forche,  ja  n'aurons  raenclion.  » 
Ensi  com  il  parloient,  es  poignant  .i.  garchon; 
Où  que  il  voit  le  duc,  si  li  crie  à  haut  ton  : 
H  Sire,  Saisne  vos  viennent  h  force  et  h  bandon: 
Ja  en  sont  plus  de  mil  descendu  el  sablon  ; 
Anqui  aurés  Tassant  pesme,  riiiste  et  félon  !  >> 

i3 


22G         LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE   [G19l-C21î)J 

Quant  li  bers  renlendi,  si  apela  Guion  : 
«  Faites  soner  .i.  graisle  là  jus  à  cel  perron.  » 
Et  cil  li  respondi  :  «  A  Deu  benéichon!  » 
Il  a  fait  son  commant,  sans  nule  arestoison  : 
As  armes  sont  corut;  grans  i  fu  1'  ireson, 
Tôt  contreval  la  vile,  entor  et  environ. 
Là  véissiés  vestir  tant  hausberc  fremillon, 
Et  chaindre  tant  espée  à  senestre  giron, 
Et  mener  tant  cheval  alferrant  et  gascon, 
Et  porter  tante  hanste  et  tant  doré  blason. 
S'or  n'em  pense  li  Sires,  qui  vint  à  passion, 
Anchois  que  li  solaus  tort  à  declinoison, 
Aura  li  plus  hardis  grantpeûr  de  prison! 

Cil  de  Buillon  s'armèrent,  qui  furent  en  sopois; 
Et  montent  es  chevax,  quant  ont  pris  les  conrois. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  prox  fu  et  adrois, 
On  li  amena  tost  .i.  cheval  espaignois. 
Li  bers  saut  es  archons,  qui  fu  de  bones  fois,     . 
Et  saisi  son  escu  par  la  guige  d'orfrois; 
Sa  lanche  fist  porter  Auberi  le  cortois;  ' 

El  bore  vint  à  ses  homes,  qui  furent  en  sopois. 
Li  borjois  sont  as  murs  de  père  et  de  lihois,  • 
Et  li  arbalestier  et  cil  as  ars  turcois. 
Li  Saisne  sont  defors;  moult  mainent  grant  boffois; 
De  cors  et  de  buisines  fu  moult  grans  li  tambois  ; 
Soner  en  font  ensamble  plus  de  .lx.  trois. 
Li  chevalier  le  chisne  fist  cel  jor  grant  sordois. 
La  porte  rove  ovrir  dant  Guillaume  de  Blois; 
Chil  est  là  fors  issus,  el  non  de  sainte  crois; 


[(j220-G2''i8]    ET  DB  GODEFROID  DE  BOUILLON.      22: 

•c.  chevaliers  le  sevent  sor  bons  clievax  norois; 
Portent  escus  et  lanches  et  aiibers  maginois. 
Ja  fu  devant  la  porte  moult  riches  li  tornois, 
Quant  li  quens  Malprians  s'escrie  à  haute  vois 
Et  commande  h  ses  homes  que  chascuns  soit  tos  cois 
«  Al  chevalier  al  chisne  voil  joster  une  fois.  » 
Et  broche  le  cheval  qui  fu  blans  comme  nois; 
L'escu  tint  embrachié  par  les  bendes  d'orfrois; 
Contre  son  pis  le  serre,  por  lui  estre  defois. 
Les  adox  avoit  pris  en  méisme  le  mois  : 
Aine  ne  fu  mex  armés  ne  amirax,  ne  rois  : 
Ja  en  sera  la  joste,  qui  qu'en  tort  li  sordois. 

Quant  li  dus  de  Buillon  entendi  la  novele 

Que  li  quens  de  joster  le  semont  et  apele , 

Désespérons  à  or  point  le  bai  de  Tudele, 

Et  Irait  l'escu  avant  où  li  ors  estincele, 

Et  a  brandi  Tespié  dont  trenche  lalemele. 

Quant  le  voit  Malpriant,  tos  li  cuers  li  sallele, 

Et  regarde  son  brant,  qui  li  peut  sos  Taissele. 

Bien  en  quide  le  duc  espandre  la  chervele. 

Puis  broche  le  cheval,  qui  fu  nés  à  Tudele 

Et  a  brandie  l'anste  où  Tensaigne  ventele  ; 

Plus  tost  se  sont  venu  que  ne  vole  arondele. 

Li  quens  feri  le  duc  sor  Tescu  de  nivelé; 

La  lanche  vole  en  pioches,  fait  en  a  mainte  aslelo, 

Et  li  dus  refiert  lui,  n'i  sait  autre  novele. 

Que  l'escu  li  percha,  l'auberc  li  desclavelc; 

.II.  pies  li  mist  de  l'anste  droit  parmi  la  forcele  : 

Jus  del  cheval  l'em  porte  envers  sus  la  praele. 


•228        LA   CHANSON   DU   CHEVALIER   AL'   CYGNE    [0249-0277] 

Quant  li  Saisne  le  voient,  ni  ot  jeu,  ne  favele  ; 
Ains  laissent  trestos  corre  les  destriers  de  Castele. 
Mais  tote  lor  rescosse  n'i  valt  une  cenele, 
Car  cil  est  si  baillis,  qui  gist  sor  la  gravele, 
Jamais  ne  baisera  ne  dame,  ne  pucele, 
Ne  n'en  aura  secorscil  qui  lor  ost  chaele; 
Car  li  polmons  li  saut,  11  foie  et  la  boele. 

Quant  li  Saisne  Iroverent  lor  seignor  mort  gisant, 
Sus  les  chevax  se  pasment  plus  de  .c.  maintenant. 
Là  peiissiés  véoir  maint  chevalier  plorant. 
Es  le  conte  Garnier  à  espérons  brochant. 
Et  le  duc  de  Saissone,  c'on  apele  Morant, 
Et  là  fu  Galerans  qui  le  paramoit  tant; 
Tel  dol  mainent  ensamble,  n'en  puis  dire  semblant. 
Desus  le  cors  se  pasment  plus  de  .c.  maintenant. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  a  le  cuer  vaillant, 
Repaira  à  ses  homes;  moult  les  vait  confortant; 
Le  clieval  qu'il  enmaine  livra  .i.  Alemant; 
El  castel  en  entrèrent  ariere  maintenant. 
S"on  les  trovasl  de  fors,  ja  i  fussent  perdant; 
Car  Saisne  les  encaucent  à  l'ire  qu'il  ont  grant. 
Es  portes  en  entrèrent  avec  lui  ne  sai  quant. 
Li  chevaliers  le  chisne  trestorna  l'auferrant 
Et  vait  ferir  .i.  Saisne  sor  son  elme  luisant: 
Enfresi  qu'es  espauUes  li  fait  coler  le  brant. 
Puis  escrie  s'ensaigne  :  «Baron,  poignes  avant!  » 
Et  si  liome  retornent,  n'es  vont  mie  espargnant; 
Laidement  les  emmainent  fors  del  castel  ferant, 
Puis  font  fremer  les  portes,  car  moult  furent  dotant. 


[6278-6301]  ET   DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  229 

Le  jor  i  ot  assaut  moult  ruiste  et  moult  pesant  ; 

Contremont  le  fossé  en  véissiés  montant 

Plus  de  mil  et  .vu  .c.  à  .un.  pies  rampant; 

Par  forche  sont  aie  dusc'as  murs  li  auquant. 

Li  borjois  sont  desore  etli  noble  serjant 

Et  li  albalestrier,  qui  les  vont  maaignant. 

As  cretiax  sont  grant  baus  en  pluisors  lex pendant; 

Quant  il  colpent  les  cordes  et  li  bauch  vont  caant, 

Tôt  froissent  et  débrisenl  quant  qu'il  vont  alaignant 

Par  che  furent  le  jor  icx  .vu.  c.  trebuclianl, 

Qui  jamais  n'en  veiTont  ne  feme,  ne  enfant. 

Es  le  conte  Garnier  où  sisl  sor  Ataignant; 

Les  homes  demanda  :  «  Com  vos  est  convenant?  » 

—  Sire,  cil  de  laiens  nos  vont  moult  damajant, 

Ne  prisent  nostre  assaut  le  montant  d'un  besant  ; 

S'il  ne  sont  afamé,  ou  traï  en  dormant, 

Ja  n'ierent  pris  par  forche  en  iot  nosire  vivant. 

Li  quens  mist  à  sa  bouche  .i.  moult  riche  olifanl; 

S'a  le  retrait  soné  .11.  fois  en  .1.  tenant. 

Dont  ont  laissié  l'assaut  li  Saisne  maintenant. 

Sor  .1.  escu  emportent  le  conte  Malpriant  ; 

Si  ami  vontpor  lui  moult  grant  dolor  menant, 

Et  prient  damleDeu,  le  père  raamant, 

Qu'il  ait  merchi  de  s'arme  par  son  disne  commant. 


iM        LA  CHANSON   DU   CIIEVALIEK  AU   CYGNE     |6302-6324 

XL 

Le  chevalier  au  Cygne  envoie  demander  du  secours  à  l'empereur. 

ES  Loges  et  as  très  sont  Saisne  reverti; 
S'ont  le  cors  del  baron  richement  sepeli  ; 
Puis  l'ont  accoveté  d'un  moult  riche  tapi. 
Tote  jor  l'ont  gaitié  desi  qu'à  l'enseri  ; 
Biax  fu  li  luminaires  c'on  por  lui  estahli. 
La  nuit  i  ot  por  lui  fait  maint  plor  et  maint  cri  : 
L'endemain  en  droit  Prime,  quant  li  solax  luisi, 
A  .1.  gaste  mostier  ont  le  conte  enfoï. 
Aine  n'i  ot  canté  messe,  ne  nul  servise  oï; 
Puis  revinrent  as  loges,  si  ont  le  cors  gerpi. 

Or  vos  dirai  del  duc,  qui  Dex  tint  à  ami, 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  le  cuer  ot  hardi, 
A  fait  à  soi  venir  son  senescal  Tierri  : 
«  Amis,  fait-il  à  lui,  oies  que  jo  vo  di  : 
Conmandés  à  mes  homes,  en  qui  jo  plus  me  (1, 
C'a  moi  viegnent  parler  sempres  puis  mïedi.  » 
—  Volentiers,  biax  dois  sire  »,  li  vassax  respondi. 
Devant  la  tors'asistrent  sos  .t.  arbre  foilli  ; 
Là  troverent  le  duc,  soi  quart,  à  escari. 
Entor  lui  s'assemblèrent,  volontiers  l'ont  oï. 
Li  chevaliers  le  chisne  adont  as  pies  sali  : 
«  Seignor,  savés  por  coi  jo  vos  ai  mandés  ci? 
Que  vos  me  conseil!  iès  par  la  voslre  merchi. 


[6325-6363]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  231 

Sorpris  nos  ont  li  Saisne;  ne  somes  point  garni; 
Vitaille  nos  faura  ains  .i.  mois  acompli  : 
Se  li  mengier  nos  faut,  dont  somes  nos  traï. 
Se  vos  le  me  loés,  par  verte  le  vos  di, 
L'emperéor  Oton  manderai,  ains  tier  di, 
Qu'il  me  face  secors  vers  cex  que  il  het  si.  » 
—  Sire,  dientsi  home,  por  Deu  qui  ne  menti, 
Che  deûst  estre  fait  .i.  mois  a  et  demi.  » 
Li  dus  fist  faire  .i.  brief  .i.  sage  clerc  Heudri, 
S'ont  la  nuit  quis  mesage  cortois  et  eschevi. 
Al  matin  par  son  Taube,  quant  li  jors  esclarchi, 
Li  mesaiges  s'en  torne;  s'a  le  cliastel  gerpi. 

Al  matin  par  son  l'aube  s'en  est  li  mes  tornés; 
N'ala  mie  à  cheval,  ains  est  atapinés  ; 
Del  castel  est  issus  et  es  loges  entrés. 
Tex  miracles  i  fist  Jhesus  de  majestés 
Que  oncqaes  de  nului  n'i  fu  araisonés. 
Moult  par  fa  liés  li  mes,  quant  de  l'ost  fu  sevrés  ; 
Plus  tosts'en  vait  les  sans,  quant  il  fu  acorsés. 
Que  nus  mules  amblans ,  tant  par  soit  abrievés. 
Enfresi  à  Coloigne  n'i  est  mie  arestés; 
L'emperéor  demande  qui  fu  Otes  només; 
Le  quint  jor  de  devant  fu  à  Maienche  aies. 
Quant  li  mes  l'entendi,  moult  fu  grains  et  irés. 
Celé  nuit  herberja  chiés  Gautier  de  Vismés  ; 
Por  Pamistié  del  duc  fu  moult  bien  ostelés. 
Al  matin  s'en  torna,  si  est  acheminés; 
Enfresi  à  Maienche  nen  est  ;  li  mes  fines. 
L'emperéor  demande  qui  Otes  est  només. 


232       LA  CHANSO.N   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [G354-6382] 

.1.  liorjois  li  demande  :  «  Amis,  et  que  volés? 
Il  ala  en  rivière  hui  mais  quant  fu  disnés.  » 
—  Sire,  dist  li  mesages,  Dex  en  soit  aourés  ! 
Or  sera  mes  travaus,  se  Deu  plaist,  affinés. 
Al  vespreretorna  Temperere  honerés; 
Al  perron  descend!  sos  .11.  arbres  rames, 
Et  monta  el  palais  les  marberins  degrés. 
Li  mes  li  vint  devant,  qui  prox  fu  et  sénés; 
Devant  lui  s'agenoille,  as  pies  li  est  aies. 
«  Sire,  Drois  emperere,  fait-il,  or  m'entendes  : 
Li  chevaliers  al  chisne,  qui'st  vos  liges  clamés. 
Vos  envoie  unes  letres  par  moi,  c'est  vérités, 
Si  com  cil  qui  moult  est  maltraitiés  et  menés.  » 
Les  letres  tent  le  roi,  qui  fu  vers  lui  tornés. 
L'emperere  les  prent,  à  .1.  clerc  fu  livrés; 
En  une  loge  entrèrent  où  ot  moult  grans  biautés. 
Là  s'asist  Temperere  avoc  de  ses  privés; 
Iluec  fu  li  briés  lus,  ensi  com  vos  orrés. 

Li  clers  qui  lut  le  brief  ot  à  non  Daniel. 
Par  le  congié  al  roi  a  froissié  le  séel  ; 
Puis  a  overt  la  chartre  et  vit  l'escrit  novel  : 
((  Seignor  or  faites  pais,  li  vieil  et  li  tosel. 
Li  chevaliers  le  chisne  vos  salue  moult  bel. 
Ce  me  dist  li  escris,  que  voi  en  ceste  pel, 
Que  Saisne  l'ont  assis  à  force  en  son  castel; 
Si  n'a  de  fors  sa  porte  vaillissant  .1.  mantel  ; 
Sa  terre  li  ont  arse  et  livrée  à  moisel  ; 
El  si  ont  de  la  voslre  destruit,  par  lor  revel. 
Plus  d'une  .srant  iornée  à  ,1.  cheval  isnel. 


[6383-GnO]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  '  233 

Chascun  jor  font  au  duc  ou  assaut,  ou  chembel. 
Or  vos  mande  secors  por  Deu  qui  fist  Abel  !  » 
Quant  Tentent  l'emperere,  ne  li  fu  mie  bel; 
Li  bers  en  a  juré  le  cors  S'  Daniiel  : 
«  Jo  lor  vendrai  la  mort  Galien  le  dansel! 
Onques  mais  n'acointerent  .i.  si  vilain  cembel.  o 

Li  vaillans  emperere  pas  ne  s'aseiira  ; 
Par  briés  et  par  escris  los  ses  barons  manda, 
Que  tôt  viegnent  à  lui,  que  grant  mestier  en  a; 
A  Coloigne  s'assamblent  :  iluecles  atendra. 
Li  mes  s'en  sonttorné  qui  il  le  commanda, 
Et  vont  par  la  contrée  et  de  cha  et  de  la; 
Si  content  lor  mesaige  que  on  lor  encarcha. 
Quant  li  baron  l'entendent,  chascuns  si  s'alorna, 
Et  li  bons  emperere  à  Coloigne  en  ala. 
Che  trovons  en  l'estoire  que  Tos  i  assambla; 
En  mains  de  .xv.  jors  .xxx.  mil  en  josta; 
A  chevax  et  as  armes  moult  bêle  gent  i  a. 
Le  duc  de  Loherraine  s'oriflambe  livra, 
Qu'il  soit  Gonfanoniers  et  s'ost  li  conduira. 

Othes  li  empereres,  qui  sire  est  d'Alemaigne, 
Al  duc  de  Loherraine  a  commandé  s'ensaigne, 
Qu'il  li  conduie  s'ost  par  mons  et  par  praaigne. 
Chil  le  fist  volentiers,  ne  quit  pas  qu'il  s'en  faigne. 
De  confondre  les  Saisnes,  la  pute  gent  grifaigne. 
L'emperere  chevalche  à  moult  fiere  compaigne. 
Là  peiissiés  véoir  tant  atterrant  d'Espaigne, 
Maint  escu,  mainte  lanche  et  mainte  connissance. 


•234        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE     [041l-6i39] 

Al  lier  jor  herbergcrent  on  une  graiU  campaigne, 
Desore  une  rivière,  où  ot  .1.  pont  de  laigne. 
Or  s'i  gardent  li  Saisne,  la  pute  gent  grifaigne! 
Texsordens  lor  est  crus,  qui  gaires  n'es  adaigne. 
Dex!  por  cel  plait  fu  puis  perchie  tant  entraigne, 
Si  com  dist  li  estoires,  qui  nos  mostre  et  ensaigne. 
Comment  que  mais  aviegne  de  perle  ou  de  gaaigne, 
Jamais  ne  remanra  que  mains  hom  ne  s'en  plaigne. 

Chele  nuit  est  li  os  desor  l'ège  ostelée, 
Desi  ens  el  demain  que  l'aube  fu  crevée. 
Li  jentiex  emperere,  qui  honors  soit  privée, 
Quémanda  à  sa  gent  moult  tost  fust  acesmée. 
.1111.  eschelles  en  fist,  quant  ele  fu  armée. 
La  premeraine  eschiele  conduist  li  quens  de  Grée; 
Le  duc  de  Loherraine  fu  l'autre  commandée, 
Et  al  duc  de  Lemborc  fu  la  liercbe  livrée  ; 
Il  conduira  la  quai'te;  moult  sera  bien  guiée, 
Desi  à  l'ost  des  Saisnes  qui  tant  est  redotée. 
Pais  apela  ses  homes,  si  lor  dist  sa  pensée  : 
«  Seignor,  or  del  bien  faire,  franche  gent  honorée! 
Chevauchons  durement,  sans  noise  et  sans  criée, 
Que  nos  viegnons  al  siège,  ains  la  Prime  sonée; 
Et  gardés  que  lor  os  soit  moult  bien  escriée. 
Querés  les  en  .111.  sens,  s'iert  l'os  moult  efîréée. 
Onques  nul  n'en  prenés  n'ait  la  teste  colpée. 
La  mors  de  Galien,  qui  m'est  al  cuer  serrée, 
Et  ma  terre  qu'il  ont  eschillie  et  gastée, 
Lor  iert  moult  cher  vendue,  ains  que  past  l'avesprée.  » 
Dont  s'entornent  li  prinche,  si  ont  Tège  passée, 


[6440-6463]    ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  23o 

Li  quens  de  Grée  avant,  qui  hardemens  agrée, 
Et  li  dus  de  Lemborc  le  seut  aval  la  prée. 
S'or  ne  s'i  gardent  Saisne,  la  pule  gent  desvée, 
Anqui  lor  covenra  sofïrir  pesme  jornée. 

Quant  l'os  l'emperéor  ot  passé  la  rivière. 
Et  li  prox  quens  Garniers  h  la  hardie  chère, 
Cheval che  fièrement  o  sa  gent  de  Baiviere. 
Li  dus  de  Loherraine  les  sevoit  par  derrière, 
Desi  à  l'est  as  Saisnes  n'avoit  pas  leue  entere. 
Li  jors  fu  biax  et  clers,  qui  lor  dona  lumière  ; 
Seréement  chevalchent, moult mainenl  grant  tempère. 
Là  veist-on  tant  armé  de  diverse  manière, 
Tant  hauberc  et  tant  elme  et  tante  genoillere, 
Et  tante  grosse  lanche,  tante  ensaigne  légère, 
Et  tant  riche  destrier  esrer  sor  la  podriere; 
Et  jurent  damleDeu  et  le  baron  S'  Perre 
Anqui  trairont  mal  jor  celé  gent  paltonereî 
Galerans  de  Monbrin,  qui  fu  fel  et  boiserre, 
Ot  esté  celé  nuit  de  l'ost  eschergaitere. 
A  tant  est  parvenue  nostre  eschiele  premere. 
Quant  Galerans  les  vit  chevalcher  à  roliere, 
Forment  s'en  merveilla,  si  com  moi  est  à  vierre. 
Ja  n'en  remanra  mais,  por  sort  ne  porproiere; 
Si  i  aura  des  nos  et  des  lor  mainte  bière. 


236       LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [G464-6i85] 


XLI 


L'armée  de  l'empereur  arrive  ;  après  un  combat  acharné,  les  Saisucs  sont  mis 
en  fuite. 


GALERANS  de  Monbrin  se  vait  moult  merveillant, 
Quant  il  vit  devant  lui  Teschiele  aparissanl. 
D'autre  part  regarda;  vit  l'autre  chevalchanl; 
Li  dus  de  Loherraine  vait  la  lerche  guiant; 
De  maltalent  et  d'ire  vait  forment  frémissant; 
Car  bien  sot  que  ce  furent  Baivier  et  Alemant. 
.1.  graisle  fist  soner  .vu.  fois  en  .i.  tenant, 
Dont  se  frémissent  Saisne  li  quivert  soduiant; 
Et  corurent  as  armes,  n'i  vont  plus  delaiant; 
Et  no  baron  chevalchent  à  Tire  qu  il  ont  grant  ; 
De  si  à  l'ost  des  Saisnes  ne  s'i  vont  atarjant  ; 
Puis  les  ont  envaïs  et  deriere  et  devant. 
Li  quens  Garniers  de  Grée  a  brochié  l'auferrant  ; 
Galerans  de  3Ionbrin  r'a  brochié  Ataignant  : 
Grans  cox  se  vont  ferir  sor  les  escus  devant 
Et  sosies  bocles  d'or  en  vont  les  ais  perchant. 
Li  hauberc  les  garirent,  qui  sont  fort  et  tenanL 
A  l'effors  de  chevax  et  à  Tire  c'ont  grant, 
Andoi  s'entr'abatirent  sor  Terbe  verdoiant, 
Mais  tost  furent  em  pies,  que  preu  sont  et  poissant. 
Li  quens  Garniers  de  Grée  a  trait  tôt  nu  le  branl; 
Vait  ferir  Galeran  sor  son  elme  luisant, 


[6486-6514]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  237 

Qui  les  flors  et  les  pères  en  vait  jus  avalant; 
Sor  la  senestre  espaulle  vait  li  cox  descendant, 
c.  mailles  li  trencha  de  l'auberc  jaserant; 
Le  brach  eûsl  perdu,  mais  il  torna  en  canl. 
Et  Saisne  et  Alemant  se  vont  bien  requérant; 
D'espées  et  de  tanches  se  vont  grans  cox  donanl. 
Tex.  V.  .G.  en  i  gisent  contre  terre  pasmant; 
Li  plus  sains  des  .v.  .c.  ne  vait  mie  .i.  besanl. 
Et  Ansiax  li  Baivers  lait  corre  Capoant, 
Si  vait  ferir  .t.  Saisne  sor  son  escu  devant  ; 
Il  l'empaint  par  vertu,  jus  Tabat  del  ferrant, 
Et  saisist  par  le  règne  le  bon  cheval  corant; 
Vint  al  conte  de  Grée,  qui  son  cuer  ot  dotant  ; 
Si  li  fait  sus  monter,  qui  qu'en  plort,  ne  qui  chanl. 
Es  le  duc  de  Saissone  à  esperon  brochant; 
Bien  sont  en  sa  compaigne.  vu.  mile  conibalanl. 
Wimais  orrés  bataille,  s'il  est  qui  la  vos  chant. 

Seignor,  oies  canchon  de  bien  enluminée. 
Li  solaus  fu  levés,  bêle  est  la  matinée  ; 
Gante  li  losinnox  et  Taloe  coupée. 
Moult  fu  grant  la  bataille  et  dure  la  meslée 
Et  li  dus  de  Saissone  a  s'ensaigne  escriée. 
Et  fiert  .1.  Alemant  sur  la  tage  roée  ; 
Desos  la  bocle  d'or  li  a  fraite  et  troée; 
La  broigne  c'ot  vestu  a  rompue  et  falsée, 
El  cors  li  mist  Tensaigne  et  la  lance  planée  ; 
Il  l'empaint  par  vertu,  mort  l'abat  en  la  prée. 
Et  Saisne  laissent  corre  tôt  à  une  hiée. 
Là  ot  maint  colp  féru  et  de  lanche  et  d'espée, 


23S        LA  CHANSON   DU   CHEVALIKR  AU   CYGNE    [G515-U.Si '.  | 

Par  vive  forclie  en  sont  nostre  gent  délivrée. 
Li  hus  est  enforchiés  et  la  noise  est  levée, 
Si  que  cil  de  Buillon  ont  oï  la  criée. 
Le  duc  le  vont  noncher  en  sa  chambre  pavée  : 
«  Sire,  li  os  des  Saisnes  est  forment  escriée 
Et  si  nos  est  avis,  moult  i  a  grant  meslée  !  » 
Quant  li  dus  Tentendi,  s'a  la  chère  levée, 
Et  commande  sa  gent  que  moult  tost  fust  armée. 
Il  méismes  s'arma  sans  nule  demorée; 
Son  hauherc  a  vestu,  sa  ventaile  fremée, 
Et  lâcha  .i.  vert  elme,  dont  li  ovre  est  dorée. 
.1.  cheval  li  amainent  à  la  crupe  teulée, 
Et  li  bers  i  monta,  sa  jent  a  ajostée; 
La  porte  del  chastel  ont  moult  tost  defTremée. 
Li  bers  s'en  est  issus,  la  large  enchantelée, 
Et  sa  gent  avoc  lui  rengie  et  ordenée, 
Et  virent  la  bataille  qui  fu  en  la  valée. 
Enfresi  qu  as  herberges  n"i  ot  règne  tirée. 
Li  dus  de  Loherraine,  à  la  chère  membrée, 
Vait  poignant  parl'estor  o  sa  gent  bien  armée. 
3Ioult  ont  sa  compaignie  li  Saisne  redotée  : 
Le  duc  Morant  encontre;  moult  menoit  grant  posnée ; 
La  premeraine  eschiele  avoit  forment  grevée. 
Li  bers  a  al  cheval  la  règne  abandonée 
Et  a  brandi  la  lanche,  s'a  s'ensaigne  escriée, 
Fiert  le  duc  de  Saissone  sor  la  large  listée, 
Desos  la  bocle  d'or  li  a  enchantelée. 
La  broigne  fu  si  fors  ne  l'a  mie  entamée  : 
Il  l'empaint  par  vertu,  jus  l'abat  en  la  prée. 
Huimais  orrés  bataille  llere  cl  desmesurée. 


[G545-657  3]  ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  239 

Li  com  li  os  des  Saisnes  fu  le  jor  destravée  ; 
Tote  fu  desconfile,  morte  et  desbaretée, 
Com  orrés  chi  avant,  se  l'estoire  est  contée. 

Seignor,  or  faites  pais,  que  Dex  vos  beneïe; 
Si  orrés  la  canchon  qui  bien  doit  estre  oïe; 
Moult  fu  grans  la  bataille  el  fiere  Taatie  ; 
Li  dus  qui  fu  a  pié,  tint  l'espée  forbie; 
Qui  il  conseut  à  colp,  il  n'a  mestier  de  mire. 
Alemant  et  Baivier  peignent  à  une  hie , 
Et  Saisne  les  rechoivent,  la  pute  gent  haïe; 
Le  duc  quident  rescorre,  qui  mestier  a  d'aïe. 
Es-vos  Temperéor  et  sa  grant  compaignie; 
Son  dragon  fait  porter,  moult  a  grant  seignorie. 
Deselmes,  des  escus  li  pais  reflambie, 
Fait  soner  ses  araines,  moult  en  fu  grans  l'oie; 
Une  leue  environ  est  la  terre  bondie. 
Quant  le  virent  li  Saisne,  lor  orgex  assoplie  : 
Il  lor  tornent  les  dos,  s'ont  la  place  gerpie. 
Li  dus  fu  retenus,  qui  qu'en  plort,  ne  qui  rie, 
Et  li  autre  s'enfuient  por  garantir  lor  vie  ; 
Chil  les  sevent  as  dos  qui  n'es  espargnent  mie. 
Li  dus  de  Loherraine  fu  en  l'une  partie, 
Et  li  dus  de  Lenborc  d'autre  part  les  en  gie. 
Li  chevaliers  le  chisne,  à  la  chère  hardie, 
Refu  devers  Buillon  ensamble  o  sa  maisnie  ; 
Si  fu  li  quens  de  Grée  o  sa  chevalerie. 
Là  ot  tant  hanste  frainte,  tante  large  florie. 
Et  tante  riche  broigne  rompue  el  desarlie. 
Li  Saisne  traïlor,  qui  tant  ont  félonie, 


2t0        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [G574-6595] 

Ne  l'porent  mais  soffrii-  ;  la  bataille  ont  gerpie. 
Chil  qui  bon  cheval  ot  ses  espérons  n'oblie; 
Alemant  les  encauchent  desi  que  à  Compile. 
Tant  en  ont  decolpé  n'est  hom  qui  nombre  en  die; 
Des  .VII.  contes  félons  n'en  ala  .i.  en  vie. 
Iluec  fu  mors  Garniers,  qui  cel  ost  ot  guiie. 
Et  si  ont  retenu  le  duc  en  lor  baillie. 
L'emperere  retorne  o  sa  grant  compaignie  : 
Ains  qu'il  venist  as  tentes  fu  la  nuit  asserie. 
Assés  i  ont  trové  avoir  et  manantie, 
Et  bons  chendax  et  tires,  et  pailes  d'Aumarie  : 
Sol  11  très  et  les  tentes  valent  l'or  d'Aumarie. 
Iluec  jut  lemperere  dusc'à  l'aube  esclairie. 

La  nuit  jut  l'emperere  as  loges  et  as  très, 
Desl  ens  el  demain  que  solaus  fu  levés. 
Li  ors  et  11  argens  fu  ansamble  aportés, 
Et  li  riches  esches,  qui  là  fu  conqueslés. 
Othes  li  empereres  en  fist  ses  volentés; 
Tant  en  dona  chascun  que  il  en  ot  assés; 
Puis  prisl  congié  al  duc,  si  s'en  est  relornés. 
Li  sires  de  Salssone  en  fu  o  lui  menés, 
Et  cil  de  la  contrée  ont  les  mors  enterrés. 


[6596-6617]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  241 


XLIl 


Béatrix  viole  la  promesse    faite   à   son    époux.    Son   bonheur   est  détruit. 
Le  chevalier  au  Cygne  la  quitte  désolée.  Elle  ne  le  reverra  plus. 


ICHi  lairai  des  Saisnes  et  de  lor  crualtés. 
Li  chevaliers  al  chisne  refait  ses  fremetés, 
Ses  viles,  ses  maisons,  ses  hors  a  restorés  ; 
Tos  refu  ses  païs  dedans  .vu.  ans  poplés. 
Hui  mais  dirai  d'Ydain,  dont  vos  oï  avés. 
Tant  a  esté  norrie  que  .v.  ans  ot  passés; 
N'avoitplus  bel  enfant  en  .lx.  contés. 
Ses  pères  la  conjot;  moult  la  tient  en  chertés, 
Et  la  franche  duchoise  en  est  en  grans  pensers, 
La  pucele  est  norrie  en  moult  grans  amistés. 
Tant  que  li  sistes  ans  fu  venus  et  entrés. 
La  jentiex  damoisele  fu  de  moult  grans  bontés, 
Plus  ot  sens  et  proeche  que  n'afiert  ses  aés  ; 
Puis  vint  de  lui  grans  biens,  si  com  oïr  porrés, 
Se  la  canchon  vos  di  et  vos  bien  Fescotés. 

Tant  fu  Ydain  norrie  que  .vi.  ans  ot  d'aage  : 
Moult  par  fu  devenue  prox  et  cortoise  et  sage, 
Bien  fu  faite  de  cors  et  moult  ot  cler  visage; 
D'un  bliaut  fu  vestue,  qui  fu  fais  en  Cartage 
A  bestes  et  à  flors;  nis  li  poisson  marage 
I  furent  entessu  et  li  oisel  volage; 
De  son  grant  n'ot  tant  bêle  dusqu'en  Ynde  la  large, 

46 


•H'2       LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU  CYGNE     [6618-664G] 

Ne  plus  franche  de  cuer,  ne  de  plus  haut  parage. 

Puis  li  fu  olroié  Boloigne  en  mariage  ; 

Mère  fu  Godefroi,  à  Taduré  corage, 

Et  le  conte  Witasse  qui  tant  ot  vasselage, 

Et  le  roi  Bauduin,  qui  tant  ot  seignorage; 

Puis  pristrent  Antyoche  par  lor  grant  vasselage  ; 

Sarrasin  et  paien  i  orent  grant  damage. 

Onques  ne  resoignerent  el  siècle  tant  lignage. 

Ses  père  en  fait  grant  joie  et  grant  damiselage, 

Si  la  baise  et  acole  par  moult  grant  amistage. 

La  jentiex  damoisele,  fu  de  grant  doctrinage  ; 

Por  sa  grande  bonté  l'am oient  fol  et  sage  ; 

Sa  mère  en  a  tel  joie  n'en  puis  faire  acontage. 

Mais  ains  que  past  li  ans,  aura  moult  grant  damage, 

Dont  plus  viex  iert  tenue  en  trestol  son  aage; 

Car  son  ami  perdi  par  son  tres-grant  outrage. 

Quand  Yde  la  cortoise  el  setisme  an  entra, 
Ele  crut  en  biauté  et  moult  fort  amenda  ; 
Sage  ert  et  enparlée  et  bêle  raison  a. 
Li  chevaliers  le  chisne  moult  durement  l'ama, 
Et  la  franche  duchoise  moult  grande  feste  en  a. 
Mais  ains  que  past  li  ans,  celi  porcachera 
Dont  moult  sera  dolente  tos  les  jors  que  vivra. 

Seignor,  or  escotés  com  pechié  Tencombra, 
Et  par  quele  manere  diable  Tengigna. 
Une  nuit  jut  la  dame,  oies  qu  ele  dira  ; 
Que  ce  dut  et  por  coi  se  sires  li  véa 
Conques  fust  tant  hardie  qu'ele  demandasl  ja 
Dont  est  et  de  quel  terre  et  com  fait  non  il  a. 


[GG47-6675]         ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  243 

Moult  s'est  bien  afichie  que  mais  ne  s'en  tenra  ; 

Que  qu'en  doie  avenir,  tôt  li  demandera, 

Dont  est,  et  de  quel  terre,  et  com  fait  non  il  a; 

Onques  ne  fu  la  nuit  eure  qu'el  ne  pensa. 

Ains  que  l'aube  aparust,  mainte  fois  s'en  torna. 

Li  chevaliers  le  Chisne,  moult  matin  se  leva  ; 

Quant  fu  apareilliés,  al  mostier  en  ala, 

Moult  très  benignement  le  servige  escota; 

Moult  fu  grande  l'offrande  que  sus  l'autel  posa. 

Quant  messe  fut  chantée,  ariere  repaira; 

Sa  fille  vint  encontre  et  li  dus  l'acola, 

Il  li  baise  la  bouche,  en  ses  bras  la  cobra  ; 

Volentiers  la  norri,  tant  com  i  conversa. 

La  dame  vint  après,  qui  la  rage  pensa. 

Gel  jor  ot  droit  .vu.  ans  que  li  bers  l'esposa, 

Et  le  Saisne  conquist  qui  la  desireta, 

L'onor  c'avoit  perdue  tote  li  recovra. 

Or  aproisme  11  termes  que  il  desseverra  ; 

Par  sa  grant  legerie  la  dame  le  perdra  ! 

Seignor,  or  escolés,  se  Dex  vos  beneïe. 
Li  chevaliers  le  chisne,  qui  tant  ot  baronic, 
A  moult  Ydain  sa  fille  acolée  et  baisïe, 
Quant  miedi  sona,  .i.  serjans  l'ève  crie. 
Li  dus  ala  laver,  à  la  chiere  hardie. 
Gel  jor  ot  avec  lui  moult  grant  chevalerie  ; 
Quant  ont  assés  mengié,  s'ont  la  table  gerpie; 
Li  pluisor  sont  aie  joer  à  l'escremie, 
As  taules,  as  esches  en  va  l'autre  partie. 
Tôt  le  jor  s'en  deduient,  à  moult  grant  seignorie. 


244        LA  CHANSON   DU  CHEVALIER  AU   CYGNE    [GG7C-G705] 

Quant  il  orent  sopé,  s'ont  la  maison  widie. 
Li  chevaliers  al  chisne  s'est  cochiés  lés  s'amie  ; 
Mais  ele  ne  dormist  por  tôt  l'or  de  Pavie  ; 
Ains  se  torne  et  tressant,  comme  feme  esmarie  ; 
Son  seignor  esveilla  par  sa  grant  diablie. 
Li  bers  l'a  embrachie,  acolée  et  baisie  ; 
Mais  il  ne  quidoit  mie  que  pensast  tel  folie. 
Ne  se  pot  mais  tenir.  Or  oies  qu'ele  prie  : 
«  Sire,  ce  disl  la  dame,  por  Deu  le  fil  Marie, 
Comment  avés-vos  non  ?  ne  Tme  celer  vos  mie. 
Et  où  vos  fustes  nés  et  en  qiiele  partie, 
Et  de  quel  gent  vos  estes,  et  de  quele  lignie?  » 
Quant  li  bers  Tentendi,  la  color  a  noirchie; 
Trestos  tressaut  d'angoisse,  la  colors  li  rogie  : 
Il  ot  au  cuer  tel  dol  moult  plus  que  jo  ne  die. 
ce  Dame,  ce  dist  li  dus,  ci  faut  no  druerie  : 
Demain  départira  la  nostre  compagnie. 
N'i  seroie  .x.  jors  por  tôt  Tor  de  Hongrie  î  » 
La  dame  quida  bien  que  ce  fust  diablie. 
Tant  parlèrent  ensamble  que  Taube  est  esclarcie  ; 
Chil  sali  sus  empiés,  qui  moult  fort  se  gramie. 
Gauchies  est  et  vestis  d'un  paile  d'Aumarie; 
Puis  ala  al  mostier,  si  a  la  messe  oïe. 
Quant  il  fu  revenus,  .i. point  ne  s'i  deirie, 
Ains  fait  mètre  sa  sele  el  destrier  de  Surie; 
Puis  a  pris  son  espié  et  s'espée  forbie  : 
c(  Biax  sire,  où  irés  vos?  »  ce  li  dist  sa  maisnie. 
—  Seignor,  jo  m'en  irai,  se  Dex  me  beneïe  ; 
Car  li  chisnes  revient  à  tote  la  galie, 
Qui  très  parmi  le  mer  m'amena  à  navie. 


[6706-6734]         ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  24o 

Se  mais  i  demoroie,  jo  perdroie  la  vie  î  » 
Quant  sa  maisnie  Tôt,  moult  en  est  esmarie, 
Et  la  franche  duchoise  moult  en  plore  et  lermie  ; 
As  pies  li  est  queiie,  dolcement  merci  crie  ; 
Mais  tote  sa  proiere  ne  li  valt  une  alie. 

A  tant  es  vos  Ydain,  qui  tant  fu  eschevie, 
N'avoit  plus  bêle  feme  desi  en  Romanie  : 
Quant  ses  pères  la  voit,  li  cuers  li  alenrie. 

Li  chevaliers  le  chisne  en  apela  Ydain  ; 
Ele  est  à  lui  venue,  si  la  prist  par  la  main, 
Puis  li  baise  la  bouche  et  les  iex  et  le  sain. 
«  Bêle  fille  fait-il,  por  vos  ai  le  cuer  vain  ; 
Hui  vos  convenra  perdre  vostre  ami  plus  prochain  ; 
Ja  jor  que  vos  vives  n'en  orrés  mais  reclain. 
Cho  a  fait  vostre  mère,  qui  le  corage  a  vain  ; 
Autresi  est  de  lui  comme  il  fu  d'Evain, 
Quant  Jhesus  nostre  Sire  li  dona  cors  umain  ; 
Si  li  véa  le  fruit  d'un  sol  pomier  altain  ; 
Maint  en  i  avoit  d'autres,  et  meillors  et  plus  sain  : 
Ce  c'on  li  detïendi  convoita  soir  et  main  ; 
Adan  en  fist  mengier,  qui  pas  n'en  avoit  fain. 
Par  ce  fu  fors  jetés  de  paradis  sovrain  ; 
Si  li  convint  pener  et  gaaigner  son  pain. 
Ausi  dis-jo  vo  mère  .i.mien  conseil  chertain, 
Quant  avoc  lui  colchai  en  son  lit  premerain, 
Devant  le  m'a  remis  par  le  cors  St-Germain  ! 
Or  m'en  estuet  râler  en  mon  païs  lointain  ; 
Ne  puis  mie  arester  desi  que  à  demain.  » 
Là  plorent  vavasor  et  prinche  et  castelain, 


•i4<i       LA  CHANSON   DU   CHEVALIKK  AU   CYGNE    [0735-0763] 

Et  dames  et  pucelcs  et  cortois  et  vilain, 
3Ioult  demainent  dolor  sus  el  palais  al  tain 
Que  u  ot  onques  à  Blavies  démené  par  Audain. 

Moult  par  fu  grans  li  dels  en  la  sale  pcrrine  ; 
Là  veist-on  plorer  maint  fil  de  palasine, 
Et  tant  bon  chevalier,  qui  fu  de  franche  orine, 
Et  tante  noble  dame,  tante  bêle  meschine. 
Par  le  castel  estoit  la  dolors  entérine; 
Por  le  baron  ploroient  nis  la  gent  poverine, 
Et  la  franche  duchoise  qui'st  blanche  com  serine. 
Bêle  avait  la  maissele  et  la  color  rosine  ; 
N'estoit  mie  mains  gente  d'Elaine  la  roïne  ; 
Por  Tamor  son  seignor  se  claime  miserine. 
«  Ahi!  lasse,  fait  ele,  ma  grans  dolors  define, 
Quant  jo  pert  mon  ami,  à  qui  j'estoie  acline  !  » 
Deschire  son  bliaut  et  débat  sa  poitrine. 
«  He  î  Yde,  bêle  fille,  or  serés  orpheline  ! 
Por  vos  m'atornerai  com  autre  miserine  ; 
Jamais  ne  vestirai  vair,  ne  gris,  ne  hermine, 
N'afublerai  mantel  forré  de  sebeline, 
Ne  cocherai  en  lit,  covert  de  marterine, 
Qui  soit  encortinée  de  bort,  ne  de  cortuie  : 
Ains  vestirai  la  haire  qui'st  poingnans  com  espine 
S'aurai  une  gonele  noire  coai  esclavine, 
Fuirai  m'ent  en  un  bos,  ou  en  une  gaudine  : 
Iluec  converserai  avoc  la  salvechine, 
Menjerai  herbes  crues  et  vivrai  de  rachine. 
Bien  doi  mendians  estre,  dolente  et  miserine  : 
Qui  bien  fait,  il  le  trove,  cedist  sainte  Eufronie, 


[G7G4-6792]         ET  DE  GODEFHOID   DE   BOUILLOiN. 

Essample  nos  en  done  la  pucele  3Iarine  I  » 
La  dame  vient  al  Duc  et  devant  lui  s'acline  : 
«  Sire,  por  Deu,  fait  ele,  n'aies  si  granl  corine. 
Se  vos  me  gerpissés,  toi  ira  à  gastine  ; 
Saisne  metront  mon  règne  à  dol  et  à  ravine.  » 
—  Dame,  ce  dist  li  dus,  por  Deu  qui  tôt  destine, 
Quant  ovoc  vos  colchai  en  vo  cambre  perrine, 
Et  j'oi  de  vostre  cors  premièrement  saisine, 
Je  vos  deffendi  moult  par  amor,  sans  haïne, 
El  proiai  dolcement  comme  m'amie  fine, 
Ne  me  demandissiés  mon  non,  ne  mon  c ovine  : 
Fait  avés  si  com  Eve,  vos  estes  de  s'orine. 
Or  m'en  estuet  r'aler,  près  sui  de  mon  termine. 
Car  li  cliisnes  revient  droit  parmi  la  marine; 
Ne  seroie.ix.jors,  par  Sainte  Calerine, 
Qui  me  donroit  tôt  l'or  qui  est  en  sarrasine  !  » 
Quant  la  dame  renient,  verde  fu  com  savine; 
Li  cuers  li  est  falis,  pasmée  chiet  sovine  ; 
La  facile  li  devint  noire  comme  fordine. 
.II.  puceles  la  tienent,  Mahaus  et  Aeline, 
Por  amor  à  la  dame  et  por  Ydain  la  fine, 
Font  dol  petit  et  grant  par  la  sale  marbrine. 
Le  jor  i  ot  ploré  de  larme  plaine  tyne. 

El  palais  à  Buillon  fu  grans  la  consonanche  ; 
Del  chevalier  le  chisne  estoient  en  esranche. 
La  dame  se  drecha,  qui  de  plorer  n'estanche, 
Desor  treslos  les  autres  en  ol  dol  etpesance, 
De  ce  que  li  a  dit  a  moult  grant  repentanclie  ; 
Clie  nos  dist  li  estoires,  puis  en  fist  penitanclie. 


248         LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [6793-6814] 

Puis  est  venue  al  Duc,  qui  moult  fut  en  balanche 
Que  il  ne  demort  trop,  moult  en  a  grant  pesance. 
La  dame  l'apela  si  le  pristpar  la  manche  : 
(c  Biax  sire,  où  lairés  vos  Ydain  qui'st  en  enfanche? 
Se  la  deguerpissiés,  queue  est  en  viltanche. 
Tex  ne  donroit  de  lui.i.colel  à  blanc  manche, 
Qui  por  vos  li  portoit  lionor  et  reveranche. 
Or  ira  la  novele  par  Saissone  et  par  Franche 
Calés  en  est  li  dus,  qui  est  de  tel  poissanche. 
Lasse!  com  ai  grant  dol  de  ceste  desevranche  ! 
Sire,  car  me  laissiés  aucune  connisanche, 
Ou  escu,  ou  espié,  vostre  cor,  ou  vo  lanche  ; 
Por  vos  le  garderai,  s'en  aurai  ramcmbranche.  » 
—  Dame,  mon  cor  d'ivoire  lairai  Ydain  la  blanche; 
Trois  bendes  a  entor,  la  première  en  est  blanche  ; 
Pierres  i  a  assises  de  grant  senefîanche. 
Se  vos  ne  la  gardés  à  moult  grant  honeranche, 
Sachiés  vos  en  aurés  et  anui  et  pesanche.  » 
La  dame  le  rechut,  s'en  ot  al  cuer  joianche, 
Che  nos  dist  li  estoire  qui  nos  fait  demostranche, 
Puis  avint  de  cel  cor  merveillose  samblanche, 
Ensi  com  vos  orrés,  se  vos  faites  oianche. 


[6815-683C]         ET  DE  GODBFROID  I)E  BOUILLON. 


XLIIl 

Le  chevalier  au  Cygne  fait  ses  adieux  à  sa  famille,  à  ses  gens  et  à  l'empereur, 
lis  le  conduisent  au  lieu  où  l'attend  le  cygne,  son  frère.  Il  monte  dans  le 
bateau  que  celui-ci  conduit,  et  disparaît  pour  ne  plus  revenir. 

SEiGNOR,  or  escotés  por  Deu  omnipotent. 
Li  chevaliers  le  chisne  à  trestos  congié  prenl  ; 
D'Ydain  a  moult  grant  dol,  la  bêle  o  le  cors  genl. 
La  petite  pucele  ploroit  moult  tenrement, 
Por  la  pitié  de  lui  en  ploroient.iii.cent. 
Ses  pères  la  baisa  assés  moult  dolcement, 
Puis  monta  el  cheval  tost  et  isnelement; 
Congié  print  à  ses  homes  moult  amiablement. 
Ses  armes  fait  porter  devant  lui  en  présent; 
.Par  le  castel  avoit  moult  grant  dolosement  ; 
Li  borjois  et  les  dames  ploroient  tenrement  : 
Onques  nus  hom  n'oï  si  fort  dolosement. 
Li  bers  les  commanda  à  Deu  moult  bonement; 
Del  castel  est  issus  à  trestote  sa  gent; 
Avoc  lui  la  duchoise,  qui  son  cuer  ot  dolent, 
Et  Yde  la  jentiex,  qui  Dex  ama  forment. 
Li  chevaliers  le  chisne  ne  s'atarja  noient; 
Aine  de  si  à  Nimaie  n'i  oi  arestement; 
Puis  descent  al  perron  soef  et  bêlement, 
Puis  monta  el  palais  sans  nul  devéemenl. 
L'emperéor  trova  el  plus  haut  mandement; 
Li  dus  l'a  salué  bel  et  cortoisement; 


2oO  LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGiNE  [0837-0805] 

Ollics  li  emperere  le  son  salut  11  rent, 

Puis  Test  aies  baisier  moult  amiablement. 

Delés  lui  l'a  assis  moult  honorablement; 

Apres  vint  la  duchoise  qa'ist  de  bon  escient, 

Et  Yde  la  gentiex  et  ses  gens  ensement; 

Tantost  furent  assis  aval  le  pavement. 

Li  chevaliers  le  chisne  parla  premièrement, 

Si  que  tos  li  barnages  Toï  plenierement  : 

«  Empereres  jentiex.  tencs-moi  covenent; 

Vos  me  donastes  feme  par  tel  devisement 

Que  r  aler  m'en  porroie  sans  nul  devéemeni, 

Se  li  nés  et  li  chisnes  revenoit  en  présent. 

Gardés,  biax  très  dois  sire,  que  n'i  ait  fausement.  » 

L'emperere  respont  :  «  Si  fu-il  voiremenl, 

Que  que  l'uns  envers  Taulre  de  parole  content.  » 

Li  chisnes  jeté  .t.  brait,  moult  effrééement 
Si  que  par  le  palais  Foent  communalment. 
As  fenestres  corurent  par  devers  Orient; 
Il  ont  veû  le  chisne  qui  le  baron  atent. 

Quant  li  baron  choisirent  al  rivage  l'oisel, 
Assés  i  ot  de  cex  qui  il  ne  fu  pas  bel  ; 
Moult  en  eu  grand  merveille  li  viel  et  li  toseL 
Li  Emperere  i  vait,  affublés  d'un  mantel; 
As  fenestres  s'apuie  par  dessus  .i.  quarrel 
Et  a  veû  le  chisne  où  conduit  son  batel 
D'une  caaine  d'or,  où  avoit  .i.  anel; 
Ens  el  col  li  estoit  desi  al  haterel. 
Moult  em  parolent  tuit  et  mainent  grant  revel. 
Moine,  prestre  et  abé,  dames  et  jovencel. 


[68GG-G893]         ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  2ol 

L'emperere  en  jura  le  cors  S'  Daniel 
QuMl  ne  fust  si  dolens  el  cuer  ses  le  forcel, 
Que  li  eiist  tolu  tôt  son  meillor  castel. 
L'emperere  tenoit  en  sa  main  .i.  vergel; 
A  chascun  cor  avoit  d'or  fin  .i.  bel  noiel  ; 
En  l'un  ot  entaillie  .i.  moult  bel  lioncel. 
Le  chevalier  le  chisne  apela  gent  et  bel  ; 
Li  dus  va  devant  lui,  si  osta  son  mantel. 
L'emperere  s'asist  lés  Guion  le  31ansel  ; 
Si  li  mostre  le  chisne  où  maine  son  navel. 


Li  chevaliers  le  chisne  s'asist  à  la  fenestre; 
L'emperere  li  mist  sor  le  col  son  brach  destre, 
Si  li  a  demandé  s'il  porroit  por  riens  estre 
Que  il  ja  remansist,  por  nul  home  terrestre. 
({  rs'aie,  fait-il,  biax  sire,  par  le  cors  S*  Seveslre 
Qui  me  donroit  Paris  et  Londres  et  ^Yincestre, 
Ne  Coloigne  la  granl,  qui  fu  à  vostre  ancestre! 
Mais  donés  moi  congié  por  Deu  le  roi  celestre 
Bien  veés  que  por  moi  en  envoie  mes  mestre.  » 
Dont  plorent  chevalier,  moine  et  abé  et  preslre 
Et  li  frans  emperere  qui  li  fu  à  senestre; 
Si  fait  l'empereris  qui  le  cors  ot  honeste; 
Aine  ne  fu  fait  tes  dels  por  nul  home  terrestre. 


Beatris  la  duchoise,  qui  fu  de  grant  valor, 
Prist  Ydain  par  la  main  devant  l'emperéor  ; 
Devant  lui  s'agenoille,  si  li  dist  par  dochor  : 
«  Biax  sire,  que  ferai,  se  jo  pert  mon  seignor? 
Jamais  n'aurai  jor  joie,  ains  vivrai  à  dolor.  » 


252        LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [6894-6922] 

Li  vaillans  emperere  respondi  sans  cremor  : 
((  Dame  je  vos  en  jure  le  cors  S*  Salvéor, 
Se  il  velt  remanoir,  jo  li  croistrai  s'onor 
De  .II.  riches  chastiax,  tôt  par  la  vostre  amor, 
Et  de  .1111.  plaisciés,  n'i  a  cel  où  n'ait  tor.  » 
-—  Sire,  ce  dist  li  dus,  par  Deu  le  criator, 
Qui  me  donroit  Coloigne,  qui  fu  vostre  anchisor, 
Ettrestote  la  terre  qui  soit  dusc'à  Monflor, 
N'i  estroie  encor  la  monlanche  d'un  jor. 
Mais  donés  moi  congié,  moult  i  fas  lonc  sejor. 
Moult  me  crieg  que  me  Sires  ne  me  tort  à  folor.  » 
Quant  Toï  Temperere,  moult  en  ot  grant  iror. 
La  dame  chiet  pasmée,  à  la  fresse  color, 
Là  plorent  chevalier,  duc  et  prince  et  contor, 
Et  dames  et  puceles,  borjois  et  vavasor  : 
Onques  nus  hom  ne  vit  démener  tel  dolor, 
En  cest  siècle  vivant,  por  .i.  sol  poignéor. 

Puis  que  li  chisnes  fu  ariere  repairiés, 
Moult  en  fu  li  barnages  dolens  et  corechiés. 
L'emperere  méismes  en  plore  de  pitiés. 
Et  vesques  et  abé  et  trestos  li  clergiés; 
Adonques  fu  li  dels  durement  efîorchiés. 
Li  chisnes  gelé  .i.  cri,  qui  fu  grant  et  pleniers. 
Quant  li  vassax  l'oï,  si  demande  congiés. 
«  Sire,  laissiés  m'aler,  car  trop  sui  atargiés, 
Se  vos  mais  me  tenés,  de  verte  le  sachiés, 
Ja  me  verres  morir  ichi  entre  vos  pies. 
Mais  moult  vos  proi  d'Ydain  que  vos  la  conseilliés. 
Chi  li  rent  devant  vos  mes  terres  el  mes  fiés;. 


[6923-6951]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  253 

Biax  sire,  moull  vos  proi  que  vos  li  otroiés , 

Puis  le  dectief  sa  mère  qu'ele  en  soit  dame  et  ciliés.  » 

—  Chertés,  dist  Temperere,  ja  n'i  aura  déniés.  » 

Li  chisnes  recria,  qui  moult  fu  airiés  : 

Li  bers  saut  el  cheval,  qui  fu  apareillés, 

De  la  chité  s'en  ist,  poignant  tos  eslaissiés, 

Aine  desi  al  rivage  n'i  fa  li  frain  sachiés. 

Après  vait  li  barnages  et  serrés  el  rengiés; 

L'emperere  méismes  i  vint  moult  corochiés, 

Et  descent  del  cheval,  esromenl  fu  laissiés; 

Puis  saisist  son  espié  et  l'escu  qui  fu  vies  ; 

Des  cox  c'avoit  eus  moult  estoit  empiriés; 

La  bone  espée  ot  chainte,  dont  li  brans  est  forgiés; 

Moult  tosl  fu  li  bliaus  oslés  et  destachiés, 

Et  enlra  el  batel;  .un.  fois  s'est  seigniés; 

Tôt  droit  à  l'un  des  cors  fu  ses  escus  cochiés  ; 

«  Seignor,  fait-il,  à  Deu!  «  à  tant  s'est  acoisiés. 

Li  chisnes  s'en  repaire,  baus  et  joians  et  liés, 

S'enniaine  le  vassal,  qui  tant  fu  essauchiés. 

Sempres  l'orent  perdu,  aussi  com  fust  plongiés  : 

Onques  ne  sot  nus  hom  où  il  fu  repairiés. 

Des  or  s'en  vait  li  chisnes  parmi  la  mer  à  nage, 
S'enmaine  le  vassal  à  Taduré  corage. 
Là  peiissiés  véir  grand  dol  sor  le  rivage; 
Tôt  ploroient  por  lui,  et  li  fol  et  li  sage. 
Sa  feme  en  a  tel  dol  à  poi  vive  n'esrage  ; 
Si  deront  son  bliaut  et  degrate  sa  face; 
Si  se  pasme  sovent  n'en  puis  faire  acointage  ; 
Et  l'emperere  i  vint,  qui  tant  ot  vasselage  ; 


2o4        LA  CHANSON   DU   CHEVALIER  AU   CYGNE    [G9o2-G97  3] 

La  dame  fist  monter  sur  .i.  mulet  d'arage; 
Ydain  prist  devant  lui  qui  tant  ot  vasselage. 
A  Nymaie  repairent,  n'i  ot  fait  arestage. 
Devant  le  palais  ot  .t.  moult  bel  pin  ramage  ; 
Otes  li  emperere  descendi  en  l'ombrage, 
Et  Yde  la  vaillans,  qui  fu  de  haut  parage , 
Onques  n'i  demanda  ne  relief,  ne  ostage, 
De  trestot  ses  fievés  li  fist  avoir  homage. 
Chele  nuit  lor  a  fait  moult  riche  herbergage. 
El  demain  se  remist  la  dame  en  son  voiage, 
Desi  que  à  Buillon  n'i  a  fait  arestage, 
Le  palais  a  saisi  et  son  plus  haut  estage. 
Forment  dolent  ses  homes  que  nen  ait  encombrage 
Par  ce  qu'ele  ot  perdu  ensi  son  mariage. 


XLIV 

Béatrix  gouverne  son  duché  de  Bouillon.  Elle  élève  tendrement  sa  fille  Ydain. 
Elle  se  voit  enlever,  faute  de  soins,  un  cor  merveilleux  que  lui  avait  laissé 
son  mari. 

DESPUIS  que  la  duchoise  ot  perdu  son  mari, 
Darrière  est  revenue,  si  a  Buillon  saisi. 
Contre  cuer  Font  li  home,  parce  que  lor  toli  ; 
Mais  n'en  sevent  que  faire,  si  Font  laissié  ensi, 
Comme  dame  la  servent  et  sa  fille  autresi. 
Em  pais  maintint  sa  terre,  et  Dex  le  volt  ensi. 
Et  Yde  la  cortoise  amanda  et  théi. 
Sa  mère  i  mist  grant  paine,  volenticrs  la  norri, 


[69T4-7002]        ET  DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  255 

Ne  passa  .1.  sol  jor  ne  plorast  son  mari; 

Moult  fu  bone  almosniere,  de  verte  le  vos  di  ; 

Ele  revesti  povres  et  autex  recovri, 

Et  mostiers  et  chapeles  voleniiers  establi, 

Et  fist  messe  canter  el  non  S' Esperi, 

Que  DamleDex  de  gloire,  qui  onques  ne  menti, 

Li  rende  son  seignor  par  la  soie  merchi! 

Mais  jamais  ne  l'verra,  del  toi  i  a  fali. 

Seignor,  oiéscanchon  qui  faite  est  de  verlé; 
L'esioire  en  est  tenue  en  grande  auctorilé. 
Puis  que  li  chisnes  ot  le  baron  remené, 
La  dame  retorna  et  saisi  s'ireté. 
Li  dus  li  ot  laissié,  si  com  vos  ai  conté, 
.1.  cor  d'ivoire  blanc,  moult  richement  ovré, 
Si  la  rova  tenir  en  moult  grande  cherté. 
La  dame  le  fist  pendre  à  .1.  estel  dolé, 
Avoc  les  autres  cors,  dont  il  i  ot  plenté. 
Le  commant  son  seignor  ot  moult  tost  oublié. 

Encore  n'avoit  mie  bien  demi  an  passé, 
La  dame  est  en  la  sale  .1.  jor,  si  ot  disné 
Si  serjant  et  si  home  qui  sont  par  naïté. 
En  droit  le  miedi  es  vos  .t.  fu  levé 
Par  trestote  la  sale,  grant  et  démesuré  ; 
Aine  nus  ne  pot  savoir  com  li  eûst  bote  ; 
La  dame  s'en  issi,  n'i  a  plus  demoré  ; 
El  tôt  cil  qui  là  furent  s'en  fuient  effréé. 
Si  près  les  prist  li  fus  que  pas  n'en  ont  jeté 
Trestot  cil  qui  là  furent  .1.  denier  monéé. 
Fors  che  que  il  avoient  vesiu  et  endossé. 


2o6       LA  CHANSON  DU  CHEVALIER  AU  CYGNE    [7003-7031] 

Laiens  remest  li  cors  qui  le  duc  ol  esté; 

Quand  li  borjois  perchurent  le  donjon  alumé, 

Por  rescorre  le  fu  i  sont  tôt  assamblé  ; 

Mais  ne  valt  lor  rescosse  .1.  denier  monéé  ; 

Car  la  sale  est  esprise  et  en  lonc  et  en  lé, 

A  tant  es  vos  0  fu  .1.  oisel  a  volé, 

En  samblanche  d'un  chisne  plus  blanc  que  flor  de  pré. 

Quant  fut  venus  al  fu,  si  Fa  avironé, 

Trois  fois  vola  entor,  puis  si  Ta  sormonté, 

Voiant  els  tos,  sali  ens  el  fu  alumé. 

Mais  moult  tost  en  r'issi,  n'i  a  pas  demoré; 

Aine  n'iot  riens  sor  lui  ne  blesmi,  ne  bruslé. 

Le  cor  d'yvoire  blanc  en  a  del  fu  osté, 

Voiant  tos  cex  qui  furent,  Ten  a  0  lui  porté. 

Tant  con  véir  le  porent  ont  après  lui  gardé. 

Beatris  la  ducboise  a  en  son  cuer  pensé 

Que  c'est  par  son  meffet  ;  des  iex  à  moult  ploré  ; 

Forment  s'en  esmerveillent  li  viel  home  d'aé; 

Quant  on  sot  l'aventure,  comment  il  fu  aie, 

Moult  en  fu  grant  parole  par  trestot  le  régné  ; 

Moult  ot  entor  le  fu  assamblée  grant  gent, 
Por  le  palais  rescorre,  mais  ne  valut  noient  ; 
Onques  ne  pot  avoir  nis  .1.  rescoement  : 
Ensi  fu  la  sale  arse  et  tôt  li  mandement. 
Onques  n'en  osla-on  ne  lit,  ne  garnement, 
Govertoir,  ne  mantel,  ne  autre  vestement. 
Plus  en  valut  la  perte  de  .vu.  c.  mars  d'argent. 
Beatris  la  duchoise  set  bien  chertainement 
Qu'ele  a  par  son  meffait  tôt  cest  encombrement. 


[7032-70GO]         ET   DE  GODEFROID  DE  BOUILLON.  2o 

Car  ses  sires  en  ot  bien  fait  demostrement. 
Se  ne  gardoit  le  cor  moult  honorablement, 
C'ains  que  li  ans  passast,  auroit  encombrement  : 
Moult  tost  ot  irespassé  le  son  commandement. 
Or  s'en  repent  la  dame  moult  engoissosement  ; 
Del  cor  qu'ele  a  perdu  a  moult  son  cuer  dolent, 
Et  quant  le  voit  la  dame  n'i  a  recovrement. 
Son  plor  laissa  ester  et  son  dolosement; 
Ovriers  commande  querre  tost  et  isnelement  ; 
Si  fist  mairien  doler  sans  nul  detriement. 
Et  quant  il  orent  quis  tôt  rapareillemenl, 
La  sale  fist  refaire  et  son  herbergement. 
Ensi  avint  la  dame,  se  Testoire  ne  ment 
Qui  tos  jors  duerra  dusc'al  definement. 


La  dame  de  Buillon  fu  moult  et  prox  et  sage 
Et  lîst  apareiller  moult  bien  son  herbergage. 
Et  la  sale  refaire  et  son  plus  haut  estage. 
En  l'autre  qui  fu  ars  ot  eii  grant  damage  ; 
Por  .11.  mil  mars  d'argent  n'en  auroit  restorage; 
Mais  ele  set  moult  bien  et  pense  en  son  corage 
Qu'ele  par  son  meffait  a  eu  le  damage, 
Et  son  seignor  perdu  qui  tant  ot  vasselage. 
Car  quant  li  fu  donés  primes  en  mariage, 
Et  ele  jut  0  lui  en  sa  tente  la  large, 
Li  bers  li  deffendi,  par  moult  grant  amistage. 
Que  ne  li  demandast  son  non,  ne  son  parage. 
Sor  sa  defïension  li  enquist  par  folage, 
Et  si  li  dist  moult  bien,  quant  vint  al  dessevrage. 
Se  ne  gardoit  son  cor  à  moult  grant  seignorage, 

17 


2o.S         LA  CHANSON   DL'   CHEVALIER  AU   CYGNE    [70G 1-7089] 

Ains  que  li  ans  passast,  en  averoit  damage. 
Le  blanc  cor  vit  porter  le  blanc  oisel  volage  ; 
Bien  sol  qu'avoit  perdu  lot  ce  par  son  outrage  : 
Tel  dol  en  a  au  cuer,  à  poi  qu'ele  n'esrage. 
Moult  fu  puis  bone  dame  tos  jors  en  son  aage: 
Ele  portoit  la  haire  nu  à  nu  son  corsage, 
Tant  corn  ele  vesqui  maintint  puis  cel  usage. 

3Ioult  devint  bone  dame  puis  celé  de  Buillon  ; 
Onques  puis  icele  ore  que  perdi  son  baron, 
Le  chevalier  le  chisne,  qui  fu  de  granl  renon, 
Nen  ot  joie  en  son  cuer  par  nule  devison  ; 
Si  ne  menja  le  jor  se  une  fie  non  ; 
Ains  puis  ne  vesti  lange,  par  nule  asentison. 
La  haire  avoit  vestue  sos  Termin  pelichon 
Et  par  desor  avoit  .i.  vermel  siglalon  ; 
Moult  portoit  grant  honor  gent  de  religion. 
Ydain  a  commandée  al  maistre  Salemon. 
Ses  chapelains  esloit,  si  mest  en  sa  maison. 
Chil  aprist  la  pucele  à  la  clere  fachon 
Son  sautier  et  ses  eures  par  bone  entension  \ 
Ele  fu  preus  et  sage,  si  ot  dolce  raison. 
Tant  la  norri  sa  mère,  qui  Dex:  face  pardon, 
Quele  ot  .xiii.  ans  et  plus,  que  de  fi  le  set-on  ; 
N'otplus  gentil  pucele  dusqu'  en  Cafarnaon. 
Assés  Font  moult  requise  conte,  prince  et  baron. 
Ele  n'en  volt  aine  faire  nului  otroi,  ne  don  ; 
Car  bien  li  ramembroit  de  celé  anoncion 
Que  li  angles  li  dist  dedens  le  paveillon, 
Quant  gisoit  el  palais  Temperéor  Oton. 


[7090-7110]       ET  DE  GODEFROID   DE   BOUILLON.  lioO 

Se  ele  eiit  tenu  bien  sa  detfension, 
Eacor  eiist  o  lui  son  vaillant  compaignon. 

Quant  Yde  la  cortoise  ot  passé  .xiiii.  ans, 
Si  fu  tote  formée  et  parcreûe  et  grans. 
Le  visage  ot  roont  et  les  iex  vairs,  rians, 
Bouche  brief  et  petite  ,  les  dens  clers  et  rians, 
Les  bras  réons  et  plains,  espaulles  avenans, 
Et  les  rains  ot  espesses  et  moult  ot  graisles  flans  ; 
N'ot  plus  jentil  pucele  el  roialme  des  Frans. 
DamleDex  Tamatant,  li  pères  roiamans, 
Qu'amors  qu'il  ot  à  lui  li  fu  aparissans. 
Car  tel  fruit  li  dona  qui  moult  par  fu  vaillans, 
Ce  conte  li  estoire,  qui  voir  en  est  disans. 
GODEFROIS  fu  ses  fiex  et  EVITASSES  li  frans, 
Et  li  rois  BAUDLIXS  qui  moult  fu  conquerrans. 
Chil  troi  furent  si  fil,  par  les  miens  escians, 
Et  conquistrent  par  forche,  as  espées  tranchans  ; 
Et  Nyque  et  Antioche,  s'en  firent  lor  commans. 
Moult  furent  redoté  de  Turs  et  de  Persans  ; 
Onques  si  mal  voisins  n'orent  aine  à  nul  tans, 
Ne  qui  tant  lor  fesissent  ne  paines,  ne  ahans. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


ISTRODCCTIO.V I.y.jt 

I. — Préambule  de  l'auteur.  Il  va  raconter  l'histoire  du  Chevalier  au 
Cygne  et  de  ses  frères.  Ce  n'est  point  un  roman  de  la  Table  ronde  : 
c'est  une  histoire  véritable 1 

II.  —  Oriant,  roi  de  l'île  de  Mer,  étant  avec  sa  femme  Béafrli , 
aperçoit  une  mendiante  ayant  deux  beaux  enfants  :  a  Dieu  a  donné, 
dit-il,  deux  enfants  h  une  pauvre  femme,  et  nous  n'avons  ni  fils  ni 
fille  I  »  Béatrix  soutient  qu'une  femme  ne  peut  mettre  au  monde  deux 
enfants  à  la  fois,  à  moins  de  s'être  livrée  à  deux  hommes 3 

III.  —  Béatrix  accouche,  pendant  l'absence  de  son  mari,  de  sept  en- 
fants portant  chacun  un  collier  d'or  à  son  cou.  Matabrune,  mère 
du  roi,  prend  la  résolution  de  faire  périr  les  sept  enfants.  Déses- 
poir de  Béatrix 5 

IV.  —  Elle  ordonne  à  Markes,  un  de  ses  hommes,  de  prendre  les  en- 
fants  et  de  les  noyer.  Elle  montre  à  son  Bis  sept  petits  chiens,  dont 
elle  lui  dit  que  sa  femme  vient  d'accoucher.  Le  roi  fait  jeter  Béatrix 

au  fond  d'un  cachot . 7 

V.  —  Markes  prend  pitié  des  enfants.  Il  les  expose  au  bord  d'une  ri- 
vière. Un  ermite  trouve  les  enfants.  Une  chèvre  les  allaitait.  Il  les 
emmène  chez  lui  et  en  prend  soin 12 

VI.  —  Un  forestier,  en  l'absence  de  l'ermite,  entre  dans  sa  maison, 
voit  les  enfants,  et  court  le  dire  à  Matabrune.  Par  ses  ordres,  il  va 
chez  l'ermite,  enlève  les  colliers  aux  six  des  enfants  qu'il  trouve,  et 
aussitôt  ils  sont  changés  en  cygnes  :  ils  s'envolent  et  s'arrêtent  dans  le 
vivier  du  roi  leur  père 16 

VII.  —  Le  septième  enfant  resté  chez  l'ermite  va  chercher  les  vivres 
que  le  roi  fait  distiibuer  aux  pauvres  du  voisinage.  Il  passe  et  re- 
passe le  long  du  vivier  où  se  trouvent  ses  six  frères  changés  eu  cygnes.     20 

VIII.  —  Matabrune  donne  un  des  colliers  à  son  orfèvre,  qui  le  fait 
fondre    et  en  façonne  deux  coupes  d'argent 23 


26-2  TABLE   DES   MATIERES. 

IX.  —  Un  ange  apprend  à  l'ermite  que  l'enfant  est  un  des  fils  du  roi. 
C'est  lui  qui  défendra  sa  mère  faussement  accusée 25 

X.  —  L'ermite  raconte  tout  à  l'enfant.  Il  sera  baptisé,  sera  nommé 
Élyas,  et  ira  à  la  Tille  servir  de  champion  à  sa  mère 28 

XI.  —  Élyas  arrive  à  la  ville  au  moment  où  sa  mère  va  être  jetée  dans 
les  flammes  :  il  va  droit  au  roi.  Il  s'étonne  de  tout  ce  qu'il  voit. 
Il  déclare  qu'il  veut  combattre  pour  prouver  l'innocence  de  la  reine 
injustement  accusée 31 

XII.  —  La  vieille  reine,  furieuse,  appelle  un  traître  renégat,  Mal- 
quarré,  qui  devra  se  battre  avec  Élyas  ;  elle  le  fait  chevalier 37 

XIII.  —  Le  roi  fait  apporter  des  armes  pour  Élyas.  Celui-ci  veut  d'a- 
bord être  baptisé,  puis  armé  chevalier.  Il  ignore  tout,  mais  un  cousin 
du  roi  lui  explique  dans  tous  les  détails  comment  il  s'y  prendra  pour 
combattre 4  3 

XIV.  —  Le  combat  commence.  Récit  détaillé  des  nombreuses  péripé- 
ties de  cette  lutte  inégale.  A  la  fin  Élyas  est  vainqueur.  Il  tue  Mal- 
quarré  et  lui  coupe  la  tête 54 

XV.  —  Élyas  fait  chercher  Marques  qui  lui  avait  sauvé  la  vie,  à  lui  et 
à  ses  frères.  Il  explique  au  roi  comment  ceux-ci,  changés  en  cy- 
gnes, sont  dans  son  vivier.  On  leur  met  au  cou  leurs  colliers  d'or;  ils 
reprennent  leur  première  forme,  à  l'exception  d'un  seul 64 

XVI.  —  Le  roi  cède  la  couronne  k  son  fils.  Celui-ci  songe  à  punir  Mata- 
brune  qui  s'est  renfermée  dans  son  château.  Il  assemble  ses  che- 
valiers.  Matabrune   se  défend.  Ses  gens  sont  vaincus 63 

XVII.  —  Matabrune  propose  à  Élyas  de  se  battre  contre  Heudré,  un  de 
ses  chevaliers  :  Élyas  accepte.  Des  traîtres  apostés  par  la  reine  doi- 
vent l'attaquer  :  un  ange  l'en  prévient. . 74 

XVIII.  —  Elyas  choisit  xv  combattants.,  vu  grands  et  vin  petits,  qui 
doivent  le  secourir,  s'il  en  est  besoin.  Heudré  est  vaincu.  Après  une 
sanglante  mêlée,  le  château  de  Matabrune  est  pris 80 

XIX.  —  Matabrune  est  forcée  d'avouer  tous    ses  crimes  en  présence 

des  barons.  Elle  est  jetée  au  feu s, 6 

XX.  —  Par  l'ordre  d'un  ange,  Élyas  se  rend  avec  son  père  et  sa  mère 
au  vivier  où  son  frère  le  cygne  lui  amène   un  bateau.  Il  y  monte,  et 

le  cygne  part  avec  lui 90 

XXI.  —  Us  arrivent  à  une  cité  sarraziue.  Combat  du  chevalier  au 
cygne  contre  Agolant,  frère  de  Matabrune.  Il  est  vaincu  et  jeté  en 
prison.  Un  garçon   va  l'annoncer  au  roi  Oriant 93 

XXII.  —  Éiyas,  secouru  à  temps  par  les  gens  de  son  père  au  moment  où 
il  va  être  jeté  dans  un  bùchei-,  prend  les  armes,  tue  Agolant,  et  de- 
vient maître  de  ses  domaines.  Il  en  investit  Symon,  un  des  vassaux  d'Ago- 


TABLE   DES   MATIÈRES.  263 

lant,  et  repart  avec  le  cygne 100 

XXUI.  —  Elyas  appread  que  Rainier,  duc  des  Saisnes,  s'est  emparé  de 
la  terre  de  la  duchesse  de  Bouillon.  11  s'offre  à  l'empereur  pour  dé- 
fendre ses  droits  contre  l'usurpateur 107 

XXIV.  —  Délibération  des  conseillers  de  l'empereur.  Élyas  est  accepté 

comme  champion  de  la  duchesse  de  Bouillon 116 

XXY.  —  Combat  du  chevalier  au  cygne  et  de  Rainier 120 

XXVI.  —  La  duchesse  et  sa  fille  apprennent  que  leur  champion  est  sur 

le  point  d'être  vaincu.  Elles  adressent  à  Dieu  de  ferventes  prières..      Iî7 

XXVII.  — Le  combat  recommence,  et  le  duc  Rainier  succombe.  Ses 
otages  sont  mis  à  mort.  Ses  parents  sont  renvoyés  dans  leurs 
pays 134 

XXVIII.  —  Les  Saisnes  s'emparent  du  château  de  la  dame  de  Mil- 
sent.  Ils  saisissent  ses  deux  filles  et  les  livrent  à  des  écuyers.  Elles 
parviennent  à  s'échapper , 141 

XXIX.  —  Le  chevalier  au  cygne  épouse  la  fille  de  la  duchesse  de 
Bouillon  et  devient  seigneur  de  sa  terre.  Il  lui  fait  promettre  de  ne 
jamais  lui  demander  son  nom  ni  son  origine.  Elle  le  perdra  sans 
retour  si  elle  manque  à  sa  parole 143 

XXX.  —  Un  ange  apparaît  à  Béalrix  ;  il  lui  annonce  que  sa  fille  sera 
mère  d'Eustache  de  Bologne,  de  Godefroi  de  Bouillon  et  de  Bau- 
douin. Elle  part  avec  Elyas  pour  la  terre  d'Ardcnne,  avec  Galien, 
neveu  de  l'empereur 1  rj3 

XXXI.  —  Le  chevalier  au  cygne  et  sa  femme  partent  pour  aller  visi- 
ter leur  duché  de  Bouillon.  Les  chefs  des  Saisnes,  Rainier,  le  fils,  et 
Espaulars  de  Gormaise,  avertis  de  ce  voyage  par  un  espion,  les 
attendent  dans  une  embuscade  où  les  conduit  un  autre  traître,  le 
provot  Asselin.. 158 

XXXII.  —  Un  miracle  les  sauve.  A  la  faveur  du  bruit  fait  par  un  cheval 
sorti  du  camp  des  traîtres,  le  chevalier  au  cygne  et  Galien  s'é- 
chappent. Asselin  est  pris  et  pendu 165 

XXXIII.  —  Segart  de  Monbrin  attaque  le  chevalier  au  Cygne.  Grand 
combat.  Segart  est  tué 172 

XXXIV.  —  Espaulars  de  Gormaise  recommence  le  combat.  Il  tué  Galien  ; 

ses  chevaliers  se  précipitent  sur  les  Saisnes  pour  le  venger 182 

XXXV.  —  Combats  contre  Enor  de  la  Pierre,  Mirabel,  Fouchars  et 
Garnier.  Béatrix  tombe  entre  leurs  mains 191 

XXXVI.  —  Une  hirondelle  vient  se  poser  sur  le  casque  du  chevalier  au 
cygne.  Elle  lui  promet  le  secours  de  Dieu.  Il  est  vainqueur;  retour 

chez  l'empereur  Othon.  Obsèques  de  Galien 201 

XXXVII.  —  Le  chevalier  au  cygne  va  à  Bouillon,  reçoit  l'hommage  de 


264  TABLE  DES  MATIÈRES. 

ses  vassaux.  Béalrix  met  au  monde  une  fille,  la  belle  Ydain.  Un  songe 

leur  annonce  de  nouveaux  malheurs îOS 

XXXVIII,  — Espaulars  et  Garnier  reconiraencentla  guerre.  Ils  assiègent 
Bouillon.  Lutte  inégale  soutenue  par  le  chevalier  au  cygne 214 

XXXIX.  —  Galerant  de  Monbrin,  Malpriant  et  Garnier  conduisent  l'as- 
saut. Sortie  dirigée  par  le  chevalier  au  cygne.  Malpriant  est  tué.  ...      223 

XL, — Le  chevalier  au  cygne  envoie  demander  du  secours  à  l'empe- 
reur       230 

XLI.  —  L'armée  de  l'empereur  arrive  ;  après  un  combat  acharné  les 

Saisnes  sont  mis  en  fuite 23  6 

XLII.  —  Béatrix  viole  la  promesse  faite  à  son  époux.  Son  bonheur 
est  détruit.  Le  chevalier  au  cygne  la  quitte  désolée.  Elle  ne  le  le- 
verra  plus 241 

XLIII.  —  Le  chevalier  au  cygne  fait  ses  adieux  à  sa  famille,  à  ses 
gens  et  à  l'empereur.  Us  le  conduisent  au  lieu  où  l'attend  le  cygne, 
son  frère.  Il  monte  dans  le  bateau  que  celui-ci  conduit,  et  disparaît 
pour  ne  plus  revenir 249 

XLIY.  —  Béatrix  gouverne  son  duché  de  Bouillon,  Elle  élève  tendre- 
ment sa  fille  Ydain.  Elle  se  voit  enlever,  faute  de  soins,  un  cor  mer- 
veilleux que  lui  avait  laissé  son  mari.  ..^    254 


TARIS.  •  IMPRIMERIE   VIÉVILtE  ET  CAPIOMONT,    6,    RUE  DES  POITEVINS, 


mm^^